dimanche 7 mars 2021

Le philosophe américain Richard J. Bernstein: «Nous avons perdu la notion de bien commun»


Cette figure emblématique du pragmatisme estime que ce courant philosophique peut apporter de la lumière et de l’espoir en cette période d’incertitude.

Par Carla Mascia (El País) in Le Soir

Yes we can était un slogan à l’esprit très pragmatique », affirme le philosophe Richard J. Bernstein depuis son domicile de Manhattan où, à 88 ans, il continue d’enseigner par visioconférence. Cet affable professeur de la New School for Social Research, né à New York au sein d’une famille d’immigrés juifs, revendique la place d’un courant de pensée américain, le pragmatisme, qui reste peu connu en Europe malgré l’influence qu’il a pu avoir sur des personnages tels que l’ex-président Barack Obama ou le philosophe Jürgen Habermas. Une ignorance – voire un rejet ferme de la part des philosophes du Vieux Continent – à laquelle Bernstein a tenté de remédier toute sa vie, comme on peut s’en rendre compte dans son dernier livre, Pragmatic Encounters (Rencontres pragmatiques, non traduit en français). Dans ce recueil de textes, l’intellectuel de gauche dialogue avec les œuvres de philosophes tels que Kant ou Marcuse et de compagnons de route comme Hannah Arendt ou Habermas, pour souligner à quel point l’opposition entre les deux traditions philosophiques est stérile, en démontrant même qu’elles sont complémentaires sur des sujets tels que le multiculturalisme, la démocratie ou le mal.
Cette tradition, assimilée à tort à un mauvais relativisme, considère qu’il n’existe pas de vérité pure et absolue : nos critères éthiques, politiques, esthétiques sont faillibles et évoluent, en s’adaptant au fil de nos expériences et de nos échanges avec les autres. Pour Bernstein, qui a fréquenté la même école que Woody Allen et ne se prive pas d’employer des blagues juives pour expliquer les phénomènes politiques complexes, la démocratie n’est pas une forme de gouvernement immobile, mais une expérience collective permanente, qui repose sur la foi en la capacité de l’humanité à progresser, y compris dans les périodes les plus sombres.
La philosophie pragmatique peut-elle nous aider à surmonter la période que nous vivons ?
Je pense que oui. L’esprit pragmatique représente le meilleur de l’idée progressiste américaine, l’antithèse de toute forme de désespoir ou de cynisme. Même lorsque les temps sont difficiles, il cherche un moyen d’apporter de la lumière et de l’espoir. Il implique d’écouter ceux qui pensent différemment et de s’engager dans la société. C’est selon moi ce dont nous avons désespérément besoin dans le monde entier, bien que ce ne soit pas une tâche facile.
Comment créer ce dialogue dans un espace public commun quand on voit la population américaine si profondément divisée après l’ère Trump ?
Il est important de ne pas diaboliser les électeurs de Trump. Ce ne sont pas tous des extrémistes. L’adhésion à son discours dans une société libérale marquée par les inégalités s’explique par de nombreuses raisons. Pour analyser et combattre le trumpisme, les idées arrêtées ne servent à rien ; il est au contraire essentiel d’essayer de le comprendre. Le suprémacisme blanc a toujours existé aux Etats-Unis, depuis la Guerre de Sécession, mais je suis convaincu que nous pouvons combattre ces idées, jusqu’à les marginaliser.
Faites-vous confiance à Joe Biden pour relever ce défi ?
Biden symbolise un retour à la raison. Pourtant, les inégalités sont si ancrées qu’il est également légitime de se demander jusqu’à quel point les choses pourront changer. En réalité, cela est lié à la nature du capitalisme qui règne dans ce pays. De quelle marge de manœuvre disposons-nous pour le changement ? Je n’en ai aucune idée, mais ce que je sais, c’est que cela vaut la peine de se battre.
Vous consacrez une part importante de vos études universitaires à la violence, non seulement physique, mais également symbolique, comme celle du capitalisme.
Selon moi, la façon dont est organisé le système capitaliste financier international pousse à ce type de violence systémique. Personne ne se demande qui est responsable de la pauvreté. Même dans notre langage, nous avons perdu la notion de bien commun. Nous pouvons toujours revenir en arrière, à l’idée de bien commun développée par Roosevelt à son époque, avec des outils incitatifs et des aides sociales.
Aujourd’hui, nous assistons à un affaiblissement des institutions par une forme d’autoritarisme qui s’appuie sur des vérités « alternatives ». Dans ce contexte, n’est-il pas dangereux que le pragmatisme soutienne que toute croyance est ouverte à l’examen et à la critique ?
Il faut distinguer le faillibilisme, qui est la croyance que l’on peut se tromper, et un certain relativisme, qui estime que tout est acceptable. Je crois en la vérité. Je pense qu’il faut lutter contre l’idée selon laquelle il n’y aurait pas de vérités. Les positions qui vont à l’encontre des faits prouvés sont pernicieuses.
Le pragmatisme est très étroitement lié au concept d’espérance. Dans le cas des Etats-Unis, où il existe une forme de racisme systémique et où des affaires comme celle de la mort de George Floyd éclatent, comment la préserver ?
Il peut être tentant de penser que l’on ne peut rien faire, mais ce n’est qu’un mythe. J’aimerais vous l’expliquer à l’aide d’un exemple personnel. J’ai été très actif dans deux mouvements : celui pour les droits civiques et la mobilisation contre la guerre du Vietnam. Les étudiants étaient majoritairement apolitiques, ils ne s’intéressaient pas à ces sujets et avaient pour seules préoccupations de trouver un bon travail et de vivre dans un quartier huppé. Mais c’est alors qu’est arrivé le maccarthysme, qui a entraîné, en réaction, la construction d’une réponse plus organisée. L’important, c’est de ne pas baisser les bras. Nous ne pouvons pas sous-estimer les mouvements sociaux qui émergent dans le monde entier, Black Lives Matter, le féminisme… L’un des mouvements les plus significatifs que nous ayons connus, et ce à l’échelle internationale, c’est le mouvement LGTBI. Qui l’aurait imaginé il y a vingt ans ?
 «La démocratie repose sur la manière dont vous traitez les autres»
C. M.
Qu’est-ce que Richard J. Bernstein s’est dit le jour de l’assaut du Capitole ? A-t-il été surpris ? « J’ai été surpris, mais pas pour la raison la plus évidente. J’ai été surpris que la police et le FBI ne soient pas plus efficaces. Que l’assaut ne soit pas réprimé plus rapidement. Malgré tout, je pense que c’est un symbole. Un véritable électrochoc. Aux Etats-Unis, certains imaginent que les institutions sont si solides que la démocratie ne tombera jamais. C’est une illusion. Non seulement au vu de ce qu’il s’est passé le 6 janvier, mais également de tout ce à quoi nous avons assisté au cours du mandat de Trump. Pour certains, la démocratie, c’est le libre-échange, pour d’autres, c’est un simple vote. Je ne pense pas que le cœur de la démocratie soit là. La démocratie repose plutôt sur la manière dont vous traitez les autres. Si vous n’avez pas de respect pour l’autre, s’il n’y a pas de volonté de dialoguer avec l’autre, sans cet ethos, la démocratie peut se transformer en coquille vide. »


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« LA DEMOCRATIE REPOSE SUR LA MANIERE DONT VOUS TRAITEZ LES AUTRES »

Pour le philosophe américain progressiste Richard J. P Bernstein, « la démocratie n’est pas une forme de gouvernement immobile, mais une expérience collective permanente, qui repose sur la foi en la capacité de l’humanité à progresser, y compris dans les périodes les plus sombres. »
Constatons que la démocratie est un objet difficile à identifier et plus difficile encore à définir.
Selon lui, « la façon dont est organisé le système capitaliste financier international pousse à ce type de violence systémique. Personne ne se demande qui est responsable de la pauvreté. Même dans notre langage, nous avons perdu la notion de bien commun. Nous pouvons toujours revenir en arrière, à l’idée de bien commun développée par Roosevelt à son époque, avec des outils incitatifs et des aides sociales.
«La démocratie repose sur la manière dont vous traitez les autres»
Voilà une définition simple et pragmatique  de la démocratie qui me va tout à fait

« Aux Etats-Unis, certains imaginent que les institutions sont si solides que la démocratie ne tombera jamais. C’est une illusion. » 
Il serait grand temps que nous prenions tous conscience d’une chose évidente : la démocratie ne va pas de soi, elle demande un investissement considérable de chacun bien au-delà des votes que l’on confie à l’urne ou à l’ordi communal une fois tous les cinq ou six ans.
Pour certains, la démocratie, c’est le libre-échange, pour d’autres, c’est un simple vote. Je ne pense pas que le cœur de la démocratie soit là. La démocratie repose plutôt sur la manière dont vous traitez les autres. » 
Si vous n’avez pas de respect pour l’autre, s’il n’y a pas de volonté de dialoguer avec l’autre, sans cet ethos, la démocratie peut se transformer en coquille vide. »
C’est dire si éthique et démocratie sont effectivement les deux faces d’une même médaille.
Autrement dit, la démocratie serait une forme de fraternité voire de   solidarité pluraliste. En cela le couple démocratie/ethique serait infiniment plus solide et fécond que le couple superficiel démocratie /économie de marché.
La démocratie c’est comme la liberté ou la culture : elle se conquiert jour après jour. Aujourd’hui nombreux sont ceux qui estiment que le combat est perdu. Ils se trompent et ont grand tort de jeter l’éponge.
MG


vendredi 5 mars 2021

Bruxelles: «La police doit recréer un cadre de confiance avec la jeunesse et les personnes racisées»


Les deux bourgmestres et le chef de corps de Polbru sortent de leur droit de réserve. « Nous ne sommes pas sourds aux problèmes, nous travaillons à des réponses structurelles. »
 
Par Véronique Lamquin et Arthur Sente
ENTRETIEN
 
Des procédures instruites pour violence policière et racisme, des manifestations qui se terminent en masse au cachot… Polbru (la zone de police Bruxelles-Ixelles) accumule les critiques et faisait, jusqu’ici, le gros dos. Pour la première fois, le chef de corps, Michel Goovaerts, et les deux bourgmestres qui la dirigent, Philippe Close (PS) et Christos Doulkeridis (Ecolo) s’expriment.
La question essentielle, c’est… le mandataire socialiste qui la pose, d’emblée. « Est-ce que la police est raciste, est-ce que la police est violente ? La réponse est non, la police n’est pas raciste, n’est pas violente. Il est absolument hors de question qu’un de ses membres puisse l’être à quel que moment que ce soit. » « Nous ne l’acceptons nulle part, de personne, on ne va évidemment pas l’accepter à la police, embraie le mayeur écolo. C’est la plus grande zone du pays, la plus exposée, nous avons, peut-être encore un peu plus que les autres, un devoir d’exemplarité. »
« Se taire pour éviter l’impunité »
C’est pourtant l’un des corps qui fait le plus parler de lui, ces derniers mois. « On n’est pas sourds au fait qu’il y a beaucoup de demandes sur la façon dont la zone fonctionne », glisse Philippe Close. Muets quand même ? « Si nous voulons sanctionner, nous devons suivre des procédures, rappelle Christos Doulkeridis. Si on ne les respecte pas, on s’expose à des non-lieux, et finalement à l’impunité. On doit donc prendre ce temps-là, alors que le débat citoyen est beaucoup plus rapide et exige des réactions plus importantes. » « Le temps judiciaire est parfois trop long, le temps administratif aussi, concède le bourgmestre de la Ville. Les bourgmestres incarnent l’autorité administrative, il est normal qu’ils aient un devoir de réserve. » Au risque que cela ruine davantage encore la confiance de la population envers l’uniforme ? « Ces derniers mois, la relation entre la police et les citoyens se dégrade, relève Michel Goovaerts, trente-cinq ans dans la zone, cinq à sa tête. C’est dû au contexte international, Black Lives Matter et les gilets jaunes, ainsi qu’à la pandémie, qui n’est pas facile à gérer. On est conscients de ça. Ceux qui pensent qu’on s’en fout se trompent lourdement. Le modèle de police, en Belgique, est basé sur la confiance entre la police et le citoyen. On ne peut pas être policier sans cela. »
Ce constat posé, le trio a décidé de réfléchir à des réponses structurelles. « En s’inspirant de ce qu’on a réussi à faire, par le passé sur d’autres problématiques, comme les violences sexuelles ou l’homophobie. Avec beaucoup d’humilité et une méthode », plaide Philippe Close. Cette fois, la priorité, c’est de « recréer un cadre de confiance par rapport à la jeunesse et aux personnes racisées. Et soyons clairs : on ne parle pas d’organiser des matchs de foot entre la police et les jeunes ». « La réflexion est lancée, nous allons aussi nous faire aider d’acteurs extérieurs qui ont une compétence en la matière », souligne Christos Doulkeridis.
Un Plan diversité et jeunesse
Concrètement, ce Plan diversité et jeunesse pour Polbru n’est donc pas ficelé, mais une série de pistes sont déjà listées. « D’abord, on doit agir sur le recrutement, souligne Michel Goovaerts. Notre volonté est de recruter des Bruxellois. Est-ce qu’on y arrive ? Non ! J’espère que l’école de police régionale va y arriver, c’est leur rôle, ils ont les moyens. Et puis, le bilinguisme est problématique ! Vraiment ! Nous avons des collègues qui ne parlent pas un mot de français ou de néerlandais. On investit dans les formations. C’est important. On sait qu’il y a beaucoup d’incidents avec le vouvoiement : beaucoup de néerlandophones et même des francophones, disent “tu” au lieu de “vous”. » Autre axe : le renforcement de la police de proximité. « Il y en a toujours qui disent qu’à Polbru, ça n’existe pas. Désolé mais ce n’est pas exact, assène le chef de corps. Nous venons d’ouvrir un 4e commissariat 7 jours sur 7, 24 h sur 24, à Anvers il n’y en a qu’un. Nous avons encore en plus 13 commissariats de quartier, avec 120 inspecteurs de quartier, ce qui est nettement plus que la norme nationale. Quand on intervient dans un quartier, ce sont des policiers du secteur. »
Sur la table encore, la désignation d’un service de référence orienté jeunes, « auprès duquel les jeunes et les personnes racisées pourront dire “je ne me sens pas écouté, j’ai vécu quelque chose de pas bien ». Et puis, il y a ce dialogue permanent que la zone veut mettre en avant. Lors des rencontres de quartier, à la faveur d’initiatives rapprochant les policiers et les plus jeunes. « Mais aussi après des incidents. C’est très important de rencontrer les familles, les associations », plaident, en chœur, les deux élus. Reste que le contexte n’aide pas… « Les tensions augmentent partout dans la société, vous n’imaginez pas le nombre de courriers de délation qu’on reçoit. Prendre des mesures aussi dures sur nos comportements humains ne peut se comprendre que dans une logique de parenthèse, mais quand la parenthèse devient structurelle, parce que trop longue, ça pète de partout. Et clairement, cela se polarise sur la police », s’inquiète le bourgmestre d’Ixelles. « Les citoyens ne doivent pas avoir peur de la police. S’ils en ont peur, c’est nous qui devons résoudre ça. On doit sortir du schéma de rupture. C’est ça le signal qu’on donne. On a entendu le message », conclut Philippe Close.
A la police de se réinventer
V.LA. et A.SE.
Pas évident de tenir sa position de progressiste lorsqu’en tant que bourgmestre, il s’agit aussi d’assumer les actions de sa police. C’est d’autant plus vrai lorsque cette même police se retrouve fréquemment sous les feux des projecteurs pour ses agissements durant les centaines de manifestations qu’elle doit gérer chaque année, ou qu’elle est par ailleurs chargée d’assurer le volet répressif d’une politique de lutte contre le covid qui a laissé place à des dérives.
Charriés par une année éprouvante, Philippe Close et Christos Doulkeridis entendent malgré tout prouver qu’ils sont porteurs d’un ADN. Leur mot d’ordre ? Ce n’est pas à la société de s’adapter à la police, mais à la police de s’adapter à la société. Pour rétablir la confiance, martèlent-ils, les problèmes de sécurité doivent s’aborder de manière « structurelle ». Comprenez : en sortant du seul cadre de la police pour aborder la sécurité de manière transversale, mais aussi en faisant le premier pas vers le citoyen. L’exemple fréquemment mis en avant de la prise en charge des violences sexuelles – problématique pour laquelle Polbru s’est positivement illustrée en créant un centre rassemblant acteurs de la sécurité, de la santé, de la justice et du social – est ainsi brandi en modèle à reproduire par les trois piliers de la zone. Est-il aussi simplement transposable pour créer des solutions qui permettront rapidement d’apaiser les relations dégradées entre agents et citoyens, et a fortiori avec les jeunes qui éprouvent le racisme au quotidien ?
Si les intentions exposées ne manquent pas d’attrait, les contours d’un véritable projet restent encore un peu flous. « On ne règle pas les problèmes en organisant des matchs de foots entre jeunes et policiers », proclame Philippe Close. On ne les gommera pas non plus simplement en essayant de recruter plus localement. Un travail de réflexion en profondeur sur les stratégies d’intervention menées sur le terrain s’impose, tout comme une rigueur sans faille sur le plan disciplinaire lorsque les faits le nécessitent. En montrant qu’il s’interroge sur l’évolution des modes de protestation et en assurant s’inscrire dans une réflexion pour tâcher d’y apporter des réponses fondées sur la désescalade, le trio franchit déjà un pas sur cette voie.
«On doit inventer une approche pour les nouvelles façons de manifester»
De plus en plus souvent, les manifestations ne font pas l’objet d’une demande, n’ont pas d’organisateur ni de service d’ordre interne…

Soixante manifs en janvier, quatre-vingt en février… Malgré le Covid, la zone de Bruxelles-Ixelles reste une terre de contestation. « Christos et moi on s’est battus, pour qu’on réautorise les manifs, assume Philippe Close. Au premier confinement, il n’y en avait pas, c’était intenable. Dans un État de droit, il faut que les gens puissent dire qu’ils ne sont pas contents ou pas d’accord. » Reste que, ces derniers temps, les manifestations sont devenues synonymes, avec Polbru, d’arrestations administratives par centaines (plus de 200 le 24 janvier, pour Justice de classe, contre les violences policières, et près de 500, une semaine plus tard, contre les mesures corona). Avec, à la clé de nombreux témoignages de citoyens, emmenés en cellules, qui dénoncent l’attitude, musclée, de la police, des procédures internes et des plaintes au comité P…
 « S’ajuster au new way of protesting »
Le trio à la tête de Polbru entend, là aussi, apporter des réponses structurelles aux problèmes. « Nous sommes confrontés au “new way of protesting”, explique Michel Goovaerts. Avant, pour chaque manif, on recevait une demande, on se concertait avec les organisateurs sur le déroulement, on demandait un service d’ordre interne, une personne pour 50 manifestants et la police restait à distance. La nouvelle façon de manifester, c’est quelqu’un qui lance un appel sur Facebook, pour manifester à l’Atomium, à la gare Centrale. Et puis très vite, il y a 500 ou 1.000 personnes qui s’annoncent. Nous, on prend contact avec l’organisateur. Et là, il se rend compte que ça le dépasse, il décline toute responsabilité… mais entre-temps l’appel est là ! » « Il y a des gens qui considèrent qu’ils ne doivent plus demander d’autorisation pour une manif, ça n’est pas vrai », rappelle Philippe Close.
« Dans ces cas-là, on n’est plus dans la gestion négociée de l’espace public, constate Michel Goovaerts. On doit donc développer un système qui nous permet de gérer une manif qui n’a ni organisateur ni service interne. Et tenir compte de 50, 100 ou 200 personnes qui se greffent là-dessus, n’en ont rien à cirer de la manif et sont là pour faire de la casse après. C’est ce qu’on a eu pour la manif BLM, et place Liedts. Un groupe de travail se penche là-dessus. Attention, la gestion négociée de l’espace public, on y tient à 100 %. Mais on doit aussi inventer une nouvelle approche, qui n’existe nulle part en Belgique. On va voir avec les services d’intervention, de renseignements, de formation . » « Parmi les problèmes identifiés, il manque parfois une personne, dans la manif, identifiée comme l’interlocuteur de la police, avec qui on peut parler, dialoguer », pointe Christos Doulkeridis. Si cela rend plus complexe l’estimation du nombre de participants et, partant, du nombre de policiers nécessaires, Polbru n’a-t-elle pas mobilisé des effectifs disproportionnés, le 24 janvier ? « Je rappelle que l’Intérieur nous avait demandé d’interdire la manifestation et qu’une semaine avant, on brûlait un commissariat et des voitures dans la zone voisine. On était dans un contexte très tendu, que n’aurait-on dit s’il y avait eu des vitrines cassées ? » justifie Philippe Close.
« Des caméras dans les cellules »
Le trio pointe toutefois une série d’éléments à améliorer. D’abord, au niveau de la dislocation. « C’est le bourgmestre qui décide de la dislocation, explique le chef de corps. D’abord, on invite gentiment les gens à quitter les lieux. Il y a toujours un préavis. Certains font semblant de ne pas l’entendre, d’autres disent “on va voir ce que la police va faire”. Ensuite, on peut disperser, on pousse gentiment les gens. Mais, alors, certains vont s’asseoir… Que fait-on ? On peut les déloger. Le problème, et ce n’est pas nouveau, ça existait déjà en 2001, pour certains, se faire arrêter par la police ça fait partie du jeu. »
Reste que le débat sur les arrestations administratives est, lui aussi, ouvert au sein de Polbru. « Lors de la dernière manif, on n’a pas été assez clairs au niveau de la communication de la dislocation. Le bourgmestre nous demande d’être plus assertifs. Si on fait ensuite le confinement, la nasse comme on appelle ça, certains sont surpris, ils se retrouvent dedans alors qu’ils étaient encore en train d’hésiter à rester ou à rentrer chez eux », expose Michel Goovaerts. Ce qui fut le cas avec nombre de jeunes, le 24 janvier dernier. « La difficulté, c’est que la police, à ce moment-là, ne peut pas faire de distinction entre ceux qui sont de bonne ou de mauvaise foi », pointe le bourgmestre d’Ixelles. « Nous voulons trouver un système pour faire la différence entre ceux qui veulent vraiment être arrêtés et ceux qui sont là par hasard », assure le chef de corps.
Les conditions de la détention administrative doivent, elles aussi, être améliorées, plaident les deux bourgmestres. « Les cellules de rétention rue Royale sont acceptables, celles qui sont à Etterbeek doivent être revues. Nous avons demandé à la police fédérale de les équiper en caméras. Et puis, les personnes qui ont arrêté les manifestants ne doivent plus être celles qui les gèrent en détention administrative. »


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« PAS EVIDENT DE TENIR SA POSITION DE PROGRESSISTE LORSQU’EN TANT QUE BOURGMESTRE, IL S’AGIT AUSSI D’ASSUMER LES ACTIONS DE SA POLICE »

Bruxelles et Ixelles, comme Schaerbeek furent longtemps des communes libérales, des bastions du libéralisme bourgeois. Elles ne le seront plus jamais puisque les classes moyennes et supérieures ont définitivement migré vers les périphéries vertes brabançonnes. La clientèle électorale des excellences socialistes et écologistes se recrute dans les classes laborieuses issues pour la plupart de l’immigration et notamment de sa frange la plus contestataire. Les tensions sociales sont inévitables, les manifestations de rues les débordements de délinquance, la formations de bandes organisés, les trafics illicites en tous genres donnent du fil à retordre aux autorités communales qui ne peuvent rien, absolument rien sans la possibilité d’un recours à leurs polices respectives pour assurer le maintien de l’ordre.   Or la police, garante de l’ordre, ne partage pas forcément les valeurs de la gauche au pouvoir. Dire que la police serait raciste est insensé. Imaginer que certains policiers pourraient l’être relève du pur bon sens. Il suffit de prendre un peu de hauteur et de regarder ce qui se passe dans la République française où un jeune président volontiers jupitérien s’est lancé dans un tourbillon de réformes diverses qu’il n’a pu mener en bien pour cause de la chienlit des gilets jaunes, à cause de l’ensauvagement des banlieues. 
Emmanuel Macron n’a plus qu’un seul atout pour rêver être réélu encore : restaurer l’ordre républicain qui vacille et pour ce faire il a besoin de sa police d’où la nomination du très improbable Darmanin, son ultime joker.
Close et Dulkaridis sont pratiquement dans le même cas de figure. Ils se sentent de plus en plus menacés dans leur posture de gestionnaire de l’ordre citadin dans les espaces publics. Ils sont les gardiens de la polis et par conséquent ils ne sont rien sans leur police.
Michel Goovaerts : « Notre volonté est de recruter des Bruxellois. Est-ce qu’on y arrive ? Non ! J’espère que l’école de police régionale va y arriver, c’est leur rôle, ils ont les moyens. Et puis, le bilinguisme est problématique ! Vraiment ! Nous avons des collègues qui ne parlent pas un mot de français ou de néerlandais. On investit dans les formations. C’est important. On sait qu’il y a beaucoup d’incidents avec le vouvoiement : beaucoup de néerlandophones et même des francophones, disent “tu” au lieu de “vous”. »
Bilinguisme oblige, un très grand nombre de policiers qui officient sur Bruxelles sont issus du Brabant flamand où la doxa nationaliste flamande est assez bien implantée. Pour le dire simplement : le policier moyen n’est pas exactement programmé idéologiquement comme Clause et Dulkaridis…
« Ce n’est pas à la société de s’adapter à la police, mais à la police de s’adapter à la société. » En effet mais sur le terrain c’est sans doute l’inverse qui se produit. Et oui, ce qui n’arrange rien : « Nous sommes confrontés au “new way of protesting”, explique Michel Goovaerts, lui aussi de sensibilité flamande, il convient de le souligner. Il est clair que Le Soir aborde ici un dossier extrêmement sensible qui le deviendra de plus en plus car Bruxelles est devenue la première ville cosmopolite au monde après Dubaï. On n’imagine pas que cela change jamais. Demain les Clause et les Dulkaridis auront grand  peine à se maintenir au pouvoir face aux formations politiques ethniques et communautaristes qui risquent bien de fleurir sur le territoire des 19 communes bruxelloise et tout particulièrement dans la couronne des communes du Nord. Il y a de fortes chances qu’on reviendra très souvent sur ce problème dans les années qui viennent.
Imaginons un instant que demain la police française exaspérée par les charges écrasantes  qu’elle est amenée à supporter avec un matériel  et des effectifs très insuffisants pose l’arme au pied et refuse de jouer son rôle…Oui ce sera la révolution avec basculement à l’extrême droite et le guerre civile de tous contre tous. La situation deviendrait très préoccupante. Sans l’appui du bras armé qu’est sa police, notre démocratie risque d’être vraiment très exposée.
MG




mardi 2 mars 2021

« La gauche et l’islam: chronique d’un malentendu historique »…


LE FIGARO ANALYSE – Du Congrès de Bakou au soutien de Sartre et Foucault à la révolution iranienne, en passant par la guerre d’Algérie et la cause palestinienne, de nombreux penseurs de gauche ont parié sur le réveil religieux pour favoriser la révolution, analyse Maroun Eddé, normalien, spécialiste de philosophie politique.
Par Maroun Edd
Depuis quelques jours, la locution «islamo-gauchisme» occupe une part importante du débat politico-médiatique. Mais au-delà des débats sur le mot, à quelle réalité renvoie-t-il? Et d’où vient l’idée d’une alliance entre la gauche laïque et l’islam?
Tout commence en 1917, au cœur du Parti communiste soviétique. Lénine est convaincu que les peuples colonisés, «opprimés du monde», sont des alliés de l’URSS: comme les prolétaires à l’échelle nationale, ils doivent permettre la Révolution à l’échelle mondiale. Or par un hasard historique, l’Europe colonisatrice est constituée de pays chrétiens et la majorité des pays musulmans sont colonisés: ainsi commence à germer l’idée d’une alliance possible entre communistes et musulmans.
Cette idée prend corps en 1920, lors du Congrès de Bakou. L’URSS convoque plus de 2000 délégués arabes, turcs et iraniens dans le but de trouver ensemble le moyen de «renverser les capitalistes français, anglais et américains». Comprenant bien que l’athéisme marxiste aurait peu de succès auprès de ces délégués, les Soviétiques décident de jouer la carte de la religion et en appellent à la guerre sainte, perçue comme «le moyen d’accéder à la société communiste en terre d’Islam». Le djihad comme moteur de la révolution prolétarienne: Marx a dû se retourner dans sa tombe.
L’erreur de la gauche fut de penser l’islam comme un ciment culturel parmi d’autres pouvant unir les dominés et motiver la lutte contre l’oppression et la colonisation
1945. L’édifice colonial commence à trembler. La décolonisation est au goût du jour, dans un monde de plus en plus bipolaire: d’un côté, l’Occident ; de l’autre, l’URSS… et les pays arabo- musulmans. En France, c’est la guerre d’Algérie qui accélère le rapprochement de la gauche avec l’islam. Alors que le Parti communiste s’oppose à la guerre, Frantz Fanon, grand philosophe de la décolonisation, explique qu’il faut distinguer la religion dominante – le christianisme, qui renforce l’oppression – et la religion dominée – l’islam, qui peut libérer les «damnés de la terre». Il défend même le port du voile, à la fois comme symbole anticolonial et pour faciliter le camouflage des poseurs de bombes. Proche du philosophe persan Ali Shariati, qui a tenté une synthèse entre islam et socialisme, il est suivi par la majorité des intellectuels de gauche, au premier rang desquels Jean-Paul Sartre qui déclare que s’il devait adopter une religion, ce serait celle de ce dernier. Cette alliance improbable se répand, chez les «islamo-progressistes» palestiniens, ou encore des militants de gauche iraniens, qui ont fait le jeu de l’ayatollah Khomeyni. Sa révolution islamique sera même louée par Sartre et Foucault comme une révolution «progressiste» utilisant «la spiritualité comme force politique».
Mais l’alliance était de courte de durée. L’erreur de la gauche fut de penser l’islam comme un ciment culturel parmi d’autres pouvant unir les dominés et motiver la lutte contre l’oppression et la colonisation. Mais l’islam, surtout dans sa forme politique, n’est pas un élément culturel neutre et facilement instrumentalisable: c’est une religion non sécularisée, portant en elle tout un projet de société. Parier sur le réveil religieux pour favoriser la lutte émancipatrice est à cet égard une erreur dangereuse qui fut chèrement payée. Car une fois au pouvoir, les partis islamiques se sont retournés contre une gauche dont ils rejettent l’idéologie matérialiste et sécularisée: liquidation du Parti communiste indonésien en 1965 ; écrasement des Moudjahidines iraniens en 1979 par la révolution de Khomeyni qu’ils ont pensé être la leur ; massacre des communistes soudanais par leurs alliés les Frères musulmans en 1989 ; sans parler de la guerre civile algérienne ; le tout envenimé par l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS. À l’aube des années 1990, le rêve d’une alliance entre la gauche et l’islam est mort et enterré dans les pays orientaux, aux côtés des rêveurs.
Mais en Occident, la donne est toute différente. Les textes de Fanon ont traversé les mers, et lancé aux États-Unis et en Angleterre le courant des «postcolonial studies», visant à utiliser les sciences humaines pour déceler et dénoncer toutes les formes de domination et d’oppression, en particulier occidentale. Or l’immigration amenant essentiellement en Europe des populations musulmanes, ces dernières se retrouvent surreprésentées parmi les classes populaires. Les partis de gauche européens voient à nouveau dans les musulmans des opprimés, qui doivent être défendus contre les oppresseurs. Quitte à passer sous silence les aspects de leur religion incompatibles avec les principes de gauche.
«INTERSECTIONNALITE DES LUTTES»
La suite, on la connaît. Les «postcolonial studies»ont gagné du terrain dans les universités, prenant une orientation résolument militante. L’«intersectionnalité» des luttes est érigée en principe, l’idée d’une oppression blanche fait son chemin, tandis que les «racisés» s’organisent en groupes de lutte contre la domination. Dernier acte de cet emballement: la négation même d’une réalité derrière le mot «islamo-gauchisme», entérinée par le CNRS.
Car entre-temps, ce mot a été récupéré par la droite avec une connotation péjorative, conduisant la gauche à le considérer comme un terme insultant et inacceptable. Ce faisant, le débat a été déplacé vers une querelle de mots, oblitérant la réalité à laquelle il renvoie, qu’on l’appelle ainsi ou autrement. Que des partis de gauche défendent les musulmans dans le cadre d’une «intersectionnalité des luttes», voilà qui peut s’entendre et se débattre. Mais il est plus qu’urgent de dépasser les querelles de mots pour avoir un véritable débat. «Le terme islamo-gauchiste est utilisé pour nous discréditer», déclarent des intellectuels de gauche. Peut-être. Mais rien ne discrédite davantage que de chercher à éviter la discussion en niant l’existence d’une réalité désormais vieille de plus d’un siècle et qui pourrait être débattue si elle n’était pas rejetée comme indigne par ceux-là mêmes qui l’incarnent.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LA QUESTION DE L'ISLAM

« La question de l'islam comme force politique est une question essentielle pour notre époque et pour plusieurs années à venir. La première condition pour en traiter avec un minimum d'intelligence, c'est de ne pas commencer par y mettre de la haine » Michel Foucault
Il faudra bien que les Européens se décident un jour à se pencher sérieusement sur la question de l’islam en se demandant avec feu Mohammed Arkoun si nous assistons « à la modernisation de l’islam pu à l’islamisation de la modernité. » Une nouvelle question s’impose désormais : vivons nous la radicalisation se l’islam ou l’islamisation de la radicalité ? Commençons par nous demander si le Coran est d’abord un traité législatif qui prescrit la loi de dieu ou une éthique pour se bien guider. La réponse d’Ali Daddy est interpellante et sort résolument des sentiers battus et des idées reçues. La voici : « Pour le Coran, ce qui importe avant tout c’est l’éthique de l’agir bellement (al-ihsân) ! »

MG
SHARI’A : LOI OU ETHIQUE ? 

Ce qui est très frappant avec le mot shari’a, c’est la minceur statistique de son emploi par le Coran : il n’y est cité qu’une et une seule fois. Mais s’il s’agit d’un hapax dans le Coran, le terme est paradoxalement omniprésent dans les médias ainsi qu’auprès du public, musulmans ou pas d’ailleurs !

L’ADN du Coran, c’est l’éthique
Le Coran est quasiment toujours présenté comme une banale compilation de normes juridiques. La réalité pourtant est que, ni par le vocable, ni par l’esprit, il n’adopte en ce domaine les méthodes dont avait procédé, en un temps pas si éloigné de sa révélation, la réforme de Justinien. Du côté byzantin, le 6ème et le 7ème siècles furent des siècles de codification. Le droit romain était enseigné à Beyrouth et Antioche, et resta bien connu dans la région, au moins jusqu’au règne d’Héraclius et il est probable qu’en Palestine et qu’en Syrie les marchands mecquois aient eu affaire à l’application des Pandectes et des Institutes. 

En la matière donc, l’originalité du Coran paraît tranchée, dans la mesure où il s’écarte le plus souvent de l’inventaire de prescriptions, pour ressortir davantage à une édification propagatrice d’un modèle éthique qui se veut universel. Il négligeait en l’occurrence une forme de législation répandue à l’époque où il est apparu. 

Une simple lecture du Coran montre qu’il se définit lui-même comme un « Critère éthique » (furqân). Il distingue avec soin les notions qu’il embrasse : il insiste à tout coup sur la rationalité, la clarté, l’articulation. Qu’il se veuille conjointement valable pour le domaine religieux et le domaine mondain, ne veut pas dire qu’il le veuille confusément. Il invite au contraire à coordonner ces concepts plutôt qu’à les mêler. 

À cet égard, il est important d’avoir à l’esprit deux textes : l’un (III, 79) interdit aux transmetteurs de l’éthique coranique, à raison même de leur tâche d’enseignement et d’étude, toute usurpation d’autorité et l’autre définit la fonction du Prophète lui-même en tant que donneur d’alarme (nadhir) : le Rappel éthique, à l’exclusion de la souveraineté !   

« Lance donc le Rappel : tu n’es là que celui qui rappelle
tu n’es pas pour eux celui qui régit » (LXXXVIII, 21, 22) 

De la loi mosaïque à l’éthique coranique 
La loi, c’est celle des Tables de Moïse, les fameux Dix Commandements. Quant à Jésus, il disait que ce qui importe ce n’est pas ce qui entre dans la bouche mais ce qui en sort. Pour le Coran, ce qui importe avant tout c’est l’éthique de l’agir bellement (al-ihsân) !

« À ceux qui croient, effectuent l’œuvre salutaire, nulle faute n’est imputable en matière d’alimentation tant qu’ils se prémunissent et croient, effectuent l’œuvre salutaire, et derechef se prémunissent et croient, et derechef se prémunissent et bellement agissent. » (V, 93)

Une connotation juridique récente 
Ce n’est qu’à une époque récente que le terme shari’a va prendre la connotation législative que d’aucuns lui prêtent aujourd’hui. Elle prend notamment son origine avec le wahhabisme à la fin du 18ème siècle. À la suite de la sanglante intervention militaire américaine en Iraq, cette idéologie morbide qu’est le wahhabisme va connaître une résurgence des plus violentes avec l’avènement de Daech dans cette région et se ses multiples ramifications à travers le monde. Nous avons là une parfaite manipulation, à des fins politiques, des mots et de l’éthique coraniques pour se revendiquer sournoisement de l’héritage prophétique. Cette manipulation a pour origine et répond par conséquent à celle des autorités américaines pour justifier leur invasion du pays. 

Il n’y a pas de droit musulman 
Il est opportun de faire la distinction entre la charia et le droit (qanoun) qui est en vigueur dans les différents pays musulmans. Il n’existe pas à proprement parler un « droit musulman » unique tant il est hétérogène et variable selon les pays envisagés. Certains d’entre eux autorisent la polygamie, d’autres l’interdisent ; certains sont producteurs de vin et d’autres interdisent la consommation d’alcool et il en est même certains qui interdisent aux femmes de conduire un véhicule !

Étymologie 
La charia, c’est étymologiquement, « la voie qu’emprunte le bétail pour aller boire ». La racine sh.r.‘, suggère l’accès à l’eau, ou plus largement l’accès. Il doit en rester quelque chose dans shari’a qu’on traduirait par « la voie, l’accès (à l’éthique ?) », plutôt que par « la norme » et encore moins par « la codification ». 

« De plus Nous t’avons mis sur une voie (shari’atin) pertinente. » (XLV, 18)

Quelle est cette voie pertinente (shari’atin mina-l’amri) ? Dès la première sourate du Coran, la Fatiha, il est précisé : « Guide-nous sur la voie de Rectitude » (v 6) et « non pas celle des réprouvés, non plus que de ceux qui s’égarent » (v 7). 

Le Coran est un Rappel éthique permanent à se guider sur la voie de Rectitude et le véritable crédo du Coran est « faites le bien pour l'amour du bien » : « Bel-agir trouverait-il récompense autre que bel-agir ? » (LV, 60)

Dieu Lui-même est présenté comme Le premier des bel-agissants :

« Agis bellement, comme Dieu le fait envers toi. N'aspire pas à faire dégât sur la terre. Dieu n'aime pas les fauteurs de dégât » (XXVIII, 77)

Qui sont ceux qui s’égarent de cette voie pertinente ?

« Seigneur dit l’Envoyé, mon peuple tient ce Coran pour chose à fuir » (XXV, 30)

« dis : “Et si je vous apportais une guidance meilleure que celle où vous trouvâtes vos pères ?” Ils répliquent : “Le message en vue duquel vous vous dites envoyés, nous le dénions” » (XLIII, 22-24)    

« La semblance des dénégateurs est comme de mener à grands cris (un bétail) qui n’entend que l’appel ou l’invective : sourds, muets, aveugles, incapables sont-ils de raisonner… » (II, 171) 

Contextualisation 
Le Coran propose donc une voie éthique pertinente, celle du bel-agir, qui a dès le début été polluée par les intérêts partisans, les idéologies, les politiques et les multiples pratiques à « contre-Coran » qui ont conduit à vider de son contenu cette éthique universelle alors qu’elle est le fondement même du texte fondateur de l’islam. 

Il y a des statistiques qui éclairent bien mieux qu’un long discours. Si dans le Coran le terme shari’a est un hapax, la racine h.s.n. qui a donné ihsân, le bel-agir, qui n'est pas sans évoquer une sorte d'irradiation des conduites humaines par l'éternelle beauté, s’y retrouve citée plus de 200 fois ! 

Si aujourd’hui, le débat d’une codification à tirer principalement du Coran et de la Sunna remue un certain nombre de pays musulmans, ou des couches sociales et psychologiques à l’intérieur de ces pays, ou d’autres encore, plus nombreux, si bien que ce qu’on appelle l’islamisme y constitue un mouvement ou, à tout le moins, une référence politique. Le centre de ralliement proclamé en est la charia, entendue prétendument comme législation islamique. 

Beaucoup de musulmans érigent aujourd’hui ce droit, ou sa pétition, en signal de l’identité collective. Il s’agirait selon eux, d’un nouvel effort de codification qui corrigerait, complèterait et le plus souvent contredirait celui des juristes « occidentalisés » de l’entre-deux guerres, en étant censé s’inspirer davantage des données coraniques que ces derniers ne sont supposés l’avoir fait.  

La norme, si peu présente dans le Coran
La sourate XXIV, la Lumière est très significative de l’expression de la norme, telle que l’entend la révélation coranique, et qui tranche nettement, nous l’avons déjà signalé, sur les codifications qui se multipliaient à l’époque dans le droit romano-byzantin et dans la coutume de l’Église syrienne.  

Les versets 2 et 3 de cette sourate évoquent l’adultère. Mais c’est bien un refrain incitant à l’indulgence en la matière ainsi que la répression de la calomnie qui occupent une bonne vingtaine de versets de la sourate ! Le texte prévoit même, lorsque c’est une femme qui est accusée, qu’il faut la croire à priori si elle se dit innocente. 

« cependant, on épargnera le châtiment à l’épouse si elle profère quatre attestations devant Dieu comme quoi il a menti » (v 8)

Une doctrine juridique contraire au Coran 
La doctrine a pourtant fait prévaloir la répression sur l’indulgence préconisé par le texte, et même n’a pas craint d’aller au-delà en y appliquant une peine de lapidation absolument inexistante dans le Coran et totalement contraire à son éthique !

La loi est par nature relative et changeante tandis que la charia, la voie pertinente qui permet de se guider sur le chemin de Rectitude est un principe universel et intemporel et ne peut donc pas se confondre avec des législations qui varient de fait selon les peuples et les époques. 

Si l’on ne fait pas cette distinction entre les principes éternels sur les rapports avec Dieu, qui sont de caractère éthique et les lois particulières par lesquelles les hommes, à partir de ces principes éthiques, organisent à chaque époque leurs rapports sociaux, l’on donne une image caricaturale du Coran.

Par exemple le Coran, qui descend dans une société où règne l’esclavage, introduit des règles propres à l’humaniser. Est-ce que cet enseignement est devenu caduc parce que l’esclavage n’existe plus ? Ou faut-il rétablir l’esclavage ? Ou bien devons-nous, comme nous le recommande à chaque instant le Coran, « réfléchir » sur les « exemples » qu’il nous donne (cf. XXXIX, 27) ?

Ainsi seulement, un verset comme : « Un esclave croyant vaut mieux qu’un homme libre polythéiste » (II, 221), à condition de ne pas s’attacher à la lettre, conserve valeur universelle : la valeur d’un homme ne dépend pas de son rang ou de sa fortune, mais de sa foi et de ses qualités morales.

Prétendre appliquer littéralement une disposition législative sous prétexte qu’elle est écrite dans le Coran, c’est confondre la voie éternelle de Dieu ; la shari’a (qui est un « invariant » éthique absolu, commun à toutes les religions et à toutes les sagesses) avec la législation destinée au Moyen-Orient au 7ème siècle. Les deux figurent bien entendu dans le Coran mais la confusion des deux et leur application aveugle – refusant cette « réflexion » à laquelle ne cesse de nous appeler le Coran – nous rend incapables de témoigner du message vivant, du Coran vivant et éternellement actuel, du Dieu Vivant.

Quant à « la loi de Dieu » qui serait supérieure pour certains à la loi civile selon cet inculte de Darmanin, elle n’existe que dans son esprit tordu. Par contre, le Coran, il nous apprend que « Dieu S’assigne à Lui-même l’éthique » (VI, 54) ! 

Toute lecture des versets législatifs doit être historique. L’essentiel est de ne jamais oublier que sur les 6236 versets du Coran, à peine 200 ont une connotation juridique, soit seulement 3% du texte ! 

Appliquer la charia, c’est avant tout se référer au Rappel éthique du Coran et par-là, imaginer un droit contemporain sans cesse renouvelé et sans cesse imprégné par cette éthique universelle, la voie pertinente de l’Agir-bellement qui seule relève de l’authenticité coranique.

C’est là un appel à la responsabilité commune non seulement à tous les musulmans, mais comme le dit le Coran, à tous les hommes de foi qui ont reçu le message des prophètes, tous envoyés du même Dieu, unique, universel et qui « agit bellement » et qui « S’assigne à Lui-même l’éthique » !

Ali Daddy  



lundi 1 mars 2021

Consulter le citoyen, qu’ils disaient…


Au moment où on se gargarise de faire de la politique « autrement, une fois », on fait pareil que toujours.

Par Béatrice Delvaux Le Soir

La consultation citoyenne est un exercice ambitieux mais très compliqué. On l’a vu en France avec la Convention citoyenne pour le climat. Mais comme rien de ce qui est compliqué n’effraye la Vivaldi, l’accord de gouvernement a prévu de faire précéder la formulation d’ici 2024 d’une nouvelle structure de l’État, d’un grand débat démocratique. On a déjà entendu crier à l’enfumage institutionnel, histoire d’empêcher la N-VA de renfourcher son cheval de bataille favori une fois le covid sorti des agendas.
Le 13 novembre, les deux ministres des Affaires institutionnelles et du Renouveau démocratique, Annelies Verlinden (CD&V) et David Clarinval (MR) ont annoncé la création d’une « Plateforme de dialogue » sur le futur du fédéralisme belge, qu’ils présideront et qui comprendra « une large consultation de citoyens, surtout les jeunes et la société civile, le monde universitaire, les experts et les autorités locales ». Ils ont précisé qu’ils inviteraient la Chambre « à expérimenter de nouvelles formes de participation et à former des panels invités à faire des recommandations à cette Plateforme de dialogue citoyenne » qui devrait communiquer ses conclusions au gouvernement pour fin 2021.
On ne peut que saluer cette initiative sans précédent, réponse qui plus est bienvenue au dysfonctionnement actuel du fédéralisme belge, jamais soumis jusqu’ici à l’audit des citoyens flamands et francophones. Mais alors que cet outil formidable est en passe d’être mis en place, que fait une des deux ministres qui en sont les garants ? Elle donne son avis, sa préférence qui est aussi l’ukase de son parti : la Belgique post-2024 pour le CD&V, ce sera 2+2 (deux Régions et deux sous-régions) et pas 4 (Régions). Et tous les autres partis d’embrayer : les francophones pour crier au scandale et à l’humiliation de Bruxelles, la N-VA – Théo pour trouver que l’idée du CD&V est la sienne et donc la bonne, etc. Et voilà qu’au moment où on se gargarise de faire de la politique « autrement, une fois », on fait pareil que toujours.
Il y a quelques semaines lors d’une interview à la VRT, le président du SP.A, Conner Rousseau, avait réaffirmé sa détermination de réformer l’État belge avec la Vivaldi. Interrogé sur le statut de Bruxelles, il avait répondu, au risque de se ridiculiser, « je ne sais pas, je n’ai pas encore étudié le dossier ». Eh bien, il aurait été très souhaitable qu’Annelies Verlinden fasse du Conner Rousseau, et qu’à la question – que personne ne lui posait d’ailleurs – « Quelle Belgique pour demain ? », elle réponde : « J’ai des idées, mais avant de répondre, je vais d’abord écouter ce qu’en diront la société civile, les jeunes, les experts… »
On n’a jamais deux fois l’occasion de faire bonne impression ? Le premier mars prochain, Mme Verlinden et M. Clarinval présenteront pour la première fois en public leur initiative de Dialogue citoyen lors d’un webinar de Rethinking Belgium, Le Soir et De Standaard. Il risque d’y avoir du monde au balcon…


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
DEMOCRATIE  EN CHANTIER ?

Marcel Gauchet a raison : Le triomphe des principes démocratiques est désormais  irréfutable. Dans un entretien lumineux accordé à France culture sur la démocratie Marcel Gauchet est formel :
« La démocratie n’a plus d’ennemis. La majorité y adhère pleinement.
Mais la démocratie a un gros problème : elle manque aujourd’hui de démocrates… »
C’est effectivement de démocrates que la démocratie a le plus besoin pour fonctionner efficacement
De l’ «incontesbalilité » de la démocratie découle une évidence : en démocratie tout repose sur le consensus, le compromis.
Un démocrate c’est quelqu’un qui accepte le compromis, qui tolère le point de vue de la minorité et respecte le point de vue de l’autre y compris dans la plus individualiste des sociétés, la nôtre ou règnent la méfiance, la défiance nourrie par la frustration et le ressentiment
La démocratie est forcément le régime de l’écoute mutuelle (comme la maçonnerie du reste)  or dans la cacophonie des réseaux sociaux, on ne s’écoute plus.
"Jadis les cafés étaient remplis de personnes qui avaient trop bu mais ne causant de tors qu’à eux-mêmes. On les faisait taire aisément. Mais voici qu’Internet donne la parole à des légions d’idiots qui s’arrogent le même droit de parole que les experts ou un Prix Nobel. Nous assistons à l’invasion des imbéciles." Umberto Eco
Marcel Gauchet insiste sur un point essentiel : La démocratie est une dynamique fondée sur la confiance : c’est savoir entendre la raison de l’autre c’est à dire du contradicteur
Comment susciter désormais la confiance comment surmonter la défiance des individualistes exacerbée par la société capitaliste de consommation à outrance.
Comment susciter la confiance dans les mesures que prennent nos gouvernants.
Il faut expliquer inlassablement ; expliquer pour faire comprendre.
Nous vivons une crise de la difficulté de gouverner.
Un démocrate c’est quelqu’un qui est d’abord capable de comprendre.
Ce point nous apparaît fondamental et il suscite immédiatement une question essentielle :
Comment forme-t-on des démocrates capables de comprendre le système démocratique ?
La réponse est immédiate, évidente : via l’école et également via les medias.
Dans les années soixante cela fonctionnait parfaitement.
J’ai, pour ma part, appris à l’école communale de Schaerbeek, à l’école publique, à comprendre la dynamique démocratique.
Dans un ultime hommage post mortem à feu son ami Jacques De Decker (membre des AP3) André Lheureux écrit ceci : Notre mental a été initié par nos parents, deux pères-artistes jusqu’au bout des doigts, deux mères dévouées et fortes, nous élevant dans la volonté permanente du jusqu’au-boutisme, de l’honnêteté intégrale en même temps que de la Liberté de pensée. Rechercher un sens à nos vies, et nous rendre utiles, rester indépendants ont été nos règles de conduite depuis les bancs de l’Athénée de Schaerbeek où nous avons appris tout ce qui fait la différence : l’esprit critique notamment et une certitude du goût.
Je rappelle et j’insiste que, selon Meirieu, «  enseigner c’est resister »
Dans toutes les sociétés, l’école ne joue véritablement son rôle que si elle prend le contre-pied  des dérives qui la menacent. (p. 50)
« Je crois en la nécessité d’organiser et de fédérer des oasis de résistance de vie et de pensée. » Edgar Morin 
Question essentielle : l’école est elle capable de former des démocrates aujourd’hui ?
En principe « oui » ou en pratique c’est moins sûr.  
En principe et en théorie les projets éducatifs rédigés par l’autorité politique se fondent sur des finalités essentiellement démocratiques. L’école est, en tout état de cause, la  réponse à la question des finalités que pose  tout projet éducatif à savoir :  Quel type de citoyen voulons nous former ?
Un projet éducatif définit le pourquoi de l’école. Les finalités de l’école sont chez nous très vertueuses  et fondamentalement démocratiques.
Le projet éducatif  dit par la bouche des gouvernants le pourquoi de l’école. Mais l’autorité politique a-t-elle les moyens de sa volonté ?
Les  moyens de l’école (le comment de l’école) sont définis  dans les projets pédagogiques  qui sont autant de réponses à la question comment j’essaye de former des citoyens.
Chaque  projet pédagogique, appelé aussi  projet d’établissement est négocié en principe démocratiquement par le chef d’établissement et son équipe. 
Dans les années soixante ça fonctionnait tacitement et dans la plus grande cohérence comme le montre le texte de Lheureux.
MG
L’ECOLE EST-ELLE UN LIEU D’APPRENTISSAGE DE LA DEMOCRATIE ? Si on s’en réfère au Décret mission, l’école doit « préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d'une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures ».
On peut donc dire que le législateur a à l’esprit sa propre définition de la société démocratique, qui, comme il le précise, doit aussi être solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures. Il n’y a donc aucun doute que la mission donnée aux enseignants est une mission, sinon partisane, au moins idéologique.
L’école se voit donc confier une mission importante, mais peu définie à ce stade puisque si le décret définit un objectif général, il ne dit rien sur la méthodologie à utiliser pour l’atteindre. Il ne définit pas non plus les termes mêmes qui sont employés. 
Or, l’idée même de démocratie est en débat. La démocratie libérale, telle qu’elle a été définie par Montesquieu et d’autres, est aujourd’hui contestée par les démocraties illibérales, dont se revendiquent les dirigeants Polonais ou Hongrois. 
Dans un environnement où s’agitent, sur les médias sociaux notamment, beaucoup de minorités actives qui s’auto-investissent d’une légitimité qu’elles considèrent comme allant de soi, il devient de plus en plus difficile de savoir où et comment doit s’exercer le débat démocratique. À cela s’ajoute la critique des droits de l’homme et surtout celle des cours et tribunaux qui, conformément au principe de la séparation des pouvoirs, censurent un certain nombre de décisions politiques. 
À une époque où le moindre groupuscule croit représenter l’intérêt général, la première question qui se pose est donc de savoir à quelle démocratie on veut former nos élèves. On est donc aussi en droit de s’interroger pour savoir si autoriser les élèves à sécher les cours pour aller manifester contre le réchauffement climatique participe de leur formation à la citoyenneté responsable ou d’un simple conformisme social encouragé par les médias. 
Si l’on postule, par ailleurs, que l’enseignant doit former ses élèves pour qu’ils deviennent capables de contribuer au développement d’une société démocratique, il semble légitime que ces enseignants maîtrisent les grandes lignes de ce questionnement et, plus largement, qu’ils aient une connaissance suffisante du fonctionnement des institutions démocratiques. 
Force est de constater que  la connaissance du fonctionnement des institutions – même pour ce qui relève à la rigueur de la culture générale d’un citoyen actif - est assez faible. 
Comment former des élèves à la démocratie si les enseignants chargés de cette mission ne possèdent pas une connaissance minimale du fonctionnement des institutions ? 
Ce qui conduit à une deuxième question, la formation à la démocratie est-elle une responsabilité de l’école ou de certains enseignants seulement ?  
Le réseau officiel a dû composer et choisir – volens nolens – une cote mal taillée Coincé entre l’obligation constitutionnelle d’organiser les cours dits philosophiques, de préserver l’emploi des enseignants de religion et d’introduire le cours d’EPC, on a fabriqué une usine à gaz qui ne peut satisfaire que ceux qui ne mettent jamais les pieds dans une école. Aujourd’hui donc les élèves suivent obligatoirement une heure de cours philosophiques et une heure d’EPC ou deux heures d’EPC. On peut faire trois reproches au nouveau système. 
Le piège était de croire que la réforme créerait un transfert, pour la deuxième heure de cours, des cours philosophiques, vers l’EPC . Force est de constater, primo que ça ne marche pas et, secundo, que le cours qui perd le plus de plumes dans la réforme est le cours de morale. Belle demi-victoire !
Enfin, paradoxalement, et alors que le cours d’EPC a un contenu très proche du cours de morale, il est donné par de nombreux profs de religion, recyclés à la va-vite par le biais d’une formation minimaliste où des contenus comme le droit, l’histoire et le fonctionnement des institutions sont encore une fois les grands absents.
Bien entendu, il convient de comparer ces caractéristiques avec les ambitions du programme du cours d’EPC. Les concepteurs du programme ont fait un travail remarquable dans le choix des thématiques à traiter qui couvrent la quasi-totalité du champ des possibles quand il s’agit de former à la fois à la philosophie et à la citoyenneté. 


Certes, le programme envisage bien de « construire une pensée autonome et critique », ce qui est très bien, mais comment arriver à ce but ? 

Il faut encore se poser une autre question. L’école, qui est censée préparer les élèves à devenir des citoyens responsables, est-elle une institution démocratique ? 
Cette question fait débat depuis longtemps et peut se poser à plusieurs niveaux. En Belgique, le principe de la liberté pédagogique, inscrit dans la Constitution en 1830, avait un corolaire, l’autonomie pédagogique des pouvoirs organisateurs. Ce principe a été érodé au fil du temps par une tentation jacobine de la CFWB à tout réguler. La liberté pédagogique, qui devrait être totale notamment en ce qui concerne les méthodes, s’est vue rognée par tout une série de mesures comme le pilotage pédagogique, maintenant accompagné de menaces de sanctions en cas de non-respect des directives, ou par la certification (du CEB notamment) qui tend à encourager une forme de bachotage.

Le fonctionnement de l’école implique-t-il, démocratiquement, les acteurs de l’école ? Les différents réseaux apportent à ces questions des réponses partiellement semblables, sous l’influence de divers décrets, et d’autres qui sont différentes en fonction des caractéristiques de chaque réseau. En revanche l’enseignement francophone a connu, globalement, des évolutions significatives depuis 50 ans. Citons-en quelques-unes. L’adoption successive des statuts des personnels des différents réseaux qui réduit fortement l’arbitraire des P.O. La création d’ organes paritaires de concertation (Cocoba, Copaloc, comités de négociation, etc.) qui permettent aux organisations syndicales d’exercer un contrôle sur les décisions prises. La création, par le décret Missions des conseils de participation organes garantissant un droit de regard des parents, des acteurs de l’environnement de l’école et même, dans certaines conditions des élèves, sur les projets et le fonctionnement de l’école. Ou encore le décret censé renforcer le rôle des associations de parents. 
Si les intentions qui ont présidé à ces changements sont sans doute louables elles ne sont pas nécessairement des réussites pas plus qu’elles ne contribuent à simplifier la vie des établissements. Souvent sous-tendues par des logiques très procédurales, ces diverses instances aboutissent dans trop de cas à des moments formels, convenus et sans réel impact sur un véritable exercice de démocratie pratique. Par ailleurs, le poids des organisations syndicales – pas du tout démocratiques dans le secteur public en l’absence d’élections sociales - est souvent hyperprotecteur et paralysant. 
Pour conclure, un mot sur le fonctionnement plus ou moins démocratique des différents pouvoirs organisateurs qui agissent en fonction de leurs caractéristiques propres. Les écoles de l’enseignement organisé étaient gérées par le cabinet du ou des ministres compétents et le sont maintenant par WBE, un établissement public autonome. Les écoles officielles subventionnées sont sous la responsabilité des autorités communales ou provinciales et les écoles libres sous celle de l’asbl qui constitue le PO. Ces disparités prennent une certaine importance, par exemple quand l’usager veut savoir à qui s’adresser s’il est mécontent. Pour l’enseignement organisé, les plaintes se perdent souvent dans le dédale bureaucratique, dans le libre c’est l’identification de l’interlocuteur qui est difficile, les administrateurs de l’asbl, très discrets s’abritant souvent derrière le directeur. Finalement, c’est l’enseignement communal qui est le plus proche du citoyen qui trouve assez facilement un conseiller – de l’opposition – disposé à interpeller échevin ou bourgmestre. Le revers de la médaille étant une tendance du Collège à surréagir aux plaintes qui lui parviennent. 
CW




vendredi 26 février 2021

Comment le PS entend endiguer la progression constante du PTB aux élections

Stéphane Tassin La Libre Belgique
 
"Dis, Remy, tu ne trouves pas que ça sent bizarre ici ? Ça sent la trouille, Remy, on se rapproche, l’hallali est pour bientôt." Cette phrase prononcée par Benoît Poelvoorde dans le film C’est arrivé près de chez vous incarne de manière plutôt juste les rapports entre les partis de gauche en Belgique francophone que sont le PTB, d’un côté, et le PS, de l’autre. L’un dans les rangs parfois confortables de l’opposition, l’autre au pouvoir, où les actes posés et les décisions prises, en étant toujours le fruit d’un compromis, prêtent souvent à la critique. Le PS, présidé désormais par Paul Magnette, est face à un double défi. Il doit démontrer que l’exercice du pouvoir en Belgique serait "pire" sans lui tout en renouvelant ses cadres pour faire éclore une nouvelle génération qui succède aux Marcourt, Onkelinx, Flahaut ou autre Demotte. Un double challenge qui doit conduire le parti vers des résultats électoraux en hausse. Rappelons qu’en 2019 le PS a enregistré une baisse importante des suffrages exprimés en sa faveur. Talonné par Écolo à Bruxelles et faisant presque jeu égal avec le MR en Wallonie, le parti souffre surtout de la présence du PTB, qui progresse à chaque scrutin depuis près de dix ans.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
RESISTIBLE ASCENSION DU PTB ET DE VLAAMS BELANG ? 

Bertolt Brecht était persuadé que la montée en puissance du gansgster d’Arturi Ui, alias  Hitler, était une « résistible ascension ». Plus personne ne lit Brecht et c’est un tort. Mon ami Jacques De Decker avait une ultime ambition : écrire un livre sur Brecht son maître à penser. La mort l’en empêcha.
Pouvons-nous considérer que la montée permanente dans les sondages  du PTB en Wallonie et du Vlaams Belang en Flandre soit une « irrésistible »  fatalité ?  Tout semble l’indiquer.
Le PS est manifestement laminé par l’exercice du pouvoir et le PTB et les Belang sont clairement boostés par le fait qu’ils campent confortablement sur les bancs de l’opposition. 
Le vote PTB en Wallonie et Belang en Flandre est à l’évidence un vote de protestation. En Flandre on parle à juste titre de « foertstemmen », des suffrages pour dire merde. Or le citoyen belge n’en peut plus. Il dit merdre à ses gouvernants.
Il a fallut plus d 500 jours pour négocier une coalition Vivaldi réunissant en un tout incohérent les perdants des dernières élections. Les turpitudes de l’écolo Nollet et du libéral Bouchez affaiblissent l’attelage hétéroclite du  gouvernemental présidé par  Decroo tiendra-t-il jusqu’en 2024 ?
Deux questions me taraudent : pourquoi n’y a-t-il pas de PTB en France ? Réponse parce qu’il y a le Rassemblement national de Le Pen.
Deuxième question : pourquoi n’y a-t-il pas de Waals Belang en Wallonie ? Parce qu’il y a un PTB…C’est un peu court comme explication…
MG 



jeudi 25 février 2021

Mawda, Conner... : quand la gauche fuit la question de la responsabilité individuelle

BELGA via AFP
Mawda, Conner... : quand la gauche fuit la question de la responsabilité individuelle
L’œil de Marianneke
Par Nadia Geerts

Cette semaine, notre chroniqueuse Nadia Geerts se penche sur deux "affaires" qui ont fait couler de l'encre en Belgique et s'interroge sur la persistance d'une lecture marxiste du monde visant à mettre en cause la société plutôt que des responsabilités individuelles.
Le 12 février dernier, le tribunal correctionnel de Mons a rendu un verdict très attendu dans « l’affaire Mawda ». La même semaine, les propos du président du parti socialiste flamand Conner Rousseau, appelant à dissuader temporairement certains parents de procréer, font polémique. En trame de fond, la délicate question de la responsabilité individuelle.
La nuit du 16 au 17 mai 2018, une camionnette transportant des migrants qui cherchent à atteindre la Grande-Bretagne est prise en charge par des voitures de police. Soixante kilomètres de course-poursuite en pleine nuit, qui se terminent par un drame : un policier sort son arme et tire, tuant Mawda, une petite Kurde irakienne âgée de deux ans assise à l’avant du véhicule.
Considérant que « le chauffeur devait donc nécessairement avoir vu l’arme et être au courant du risque de tir » et que par conséquent la mort de Mawda était « en lien causal avec l’entrave méchante à la circulation imputable au chauffeur », le tribunal a condamné ce dernier à quatre ans de prison ferme. Le policier, quant à lui, est condamné à un an de prison avec sursis et une amende de 400 euros, le tribunal ayant estimé qu’en dégainant son arme dans ces circonstances, il avait pris un risque inconsidéré et était donc coupable d’homicide involontaire par défaut de précaution ou de prévoyance.
Dans une carte blanche  publiée l’avant-veille du jugement, un ensemble d’associations exprimait sa crainte que le procès se satisfasse « de faux coupables, boucs émissaires tout trouvés », tandis que les principaux responsables de ce véritable « meurtre d’État » resteraient impunis, faute de poursuites.
"La vie n’est pas un gigantesque western opposant d’éternelles victimes individuelles à de monstrueux coupables structurels."
Changement de décor à présent, avec le petit scandale suscité par les propos du président du SP.A (parti socialiste flamand) Conner Rousseau lors d’une émission télévisée. Sensible aux questions de négligence et de maltraitance des enfants, l’homme a publié l’an dernier un livre sur le parcours d’un petit garçon, T. Et il s’interroge : « Imaginez une maman accro à l’héroïne et qui continue à donner naissance à des enfants, alors que les précédents lui ont été enlevés par un juge, des enfants qui naissent parfois avec des problèmes liés à son addiction », concluant : « Je me pose la question : ne faut-il pas intervenir ? Pour le bien-être des enfants en danger ? Ce serait peut-être bien de dire à ces parents : travaillez d’abord sur vous-même, prenez soin des enfants que vous avez déjà et peut-être que pendant cette période où le juge dit que vous n’êtes pas en état de vous occuper des enfants que vous avez, on peut se dire que vous n’êtes pas en état d’en faire d’autres… ».
Une proposition qui n’a pas eu l’heur de plaire, notamment à la Ligue des Familles, qui a fustigé des propos manquant de sérieux sur un sujet grave : « Oui, ces parents et leurs enfants rencontrent des difficultés importantes, mais ils ont besoin d’un accompagnement adéquat. Conner Rousseau confond lutte contre la précarité et les addictions et lutte contre les familles précaires ».
Si les deux affaires n’ont pas grand-chose en commun, elles soulèvent cependant une même question : celle de la difficulté de plus en plus grande, essentiellement au sein de la gauche, à poser – sans même parler d’affronter – la question de la responsabilité individuelle. Que ce soit face à la mort de Mawda ou face aux enfants victimes de maltraitances, les causes sont, conformément à une lecture marxiste du monde, nécessairement structurelles : c’est la Société qui est coupable, le Système. L’individu, lui, ne peut être que victime, pris dans un engrenage de forces qu’il ne peut que subir.
Loin de moi l’idée de nier l’existence de ces forces, bien sûr. Mais la vie n’est pas davantage un gigantesque western opposant d’éternelles victimes individuelles à de monstrueux coupables structurels. Et traiter les individus comme de vulgaires pantins manipulés par un Système dont l’omnipuissance les dédouanerait de toute responsabilité ne me semble pas conforme à une conception humaniste de l’homme, fondée sur la part de liberté dont dispose chacun d’entre nous, celle qui nous rend capable de poser des choix, donc littéralement responsable.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
NOTRE MARIANNEKE EST EN TRAIN DE DEVENIR L’INCARNATION  ETHIQUE DE LA LAÏCITE A LA BELGE

La parole laïque de Nadia Geerts fait résonner de plus en plus haut et clairement son message éthique. Nadia embouche le clairon de la laïcité engagée et elle sonne l’alarme hardiment. 
Il fallait être lundi soir à l’écoute de  « Paroles de haine? Paroles de libertés! » une émission très engagée du Centre d’action laïque animée par un Eddy Caekelberghs très en forme. Sous les auspices de sa fougueuse président Véronique  De Keyzer cette émission de combat contre le harcèlement sous toutes ses formes a brisé de nombreux tabous notamment  sur le cyberharcèlement islamiste  et la cyberviolence. Ces deux phénomènes sont en nette augmentation dans notre pays. Les chiffres et les constats sont sans appel: nul n’est épargné, mais des enfants, des adolescents et des femmes en sont davantage victimes. La prise de conscience de ces formes de violence, en particulier envers les enfants, est heureusement croissante, grâce notamment aux acteurs du monde éducatif. 
Il conviendra donc développer de nouveaux outils et agir désormais structurellement. Le cyberharcèlement frappe durement les personnes – souvent des femmes – mais il détériore aussi tant de lieux et d’espaces de notre vie commune, nos échanges, nos débats et nos interactions. Subtilement et surtout pernicieusement, ce phénomène se joue d’une soi-disant « liberté d’expression », en permettant à des harceleurs de s’attaquer à une cible et en l’incitant à se taire.
J’ai pris le temps de lire le référentiel des nouveaux  programmes d’éducation à la citoyenneté. Ce document est franchement impressionnant et se démarque par les considérations hygiénistes et franchement convenues des anciens programmes de morale. Il est question désormais de déconstruire les stéréotypes, de dénoncer les clichés et les préjugés culturels à partir de situation simples tirées de la vie courante. Il s’agit de promouvoir franchement et hardiment le vivre ensemble par le dialogue, le débat, la confrontation des idées et la dynamique des interactions.  Il s’agit d’apprendre à penser, à réfléchir à exercer son esprit critique et à stimuler le discernement.  
Le Centre d’Action Laïque et ses associations rappellent l’absolue nécessité de ne pas subordonner la liberté d’expression à la subjectivité de ses propres causes et de rester fermes sur ce principe.  D’une part, les procédés de harcèlement ne relèvent pas de la liberté d’expression et leurs auteurs doivent être sanctionnés, et d’autre part les victimes doivent être protégées. Chacun de nous, au gré de ses appartenances, vit d’opinions et de combats légitimes, et ceux-ci doivent pouvoir se dire, en sorte que vive le débat démocratique. À cet égard, on ne peut que s’inquiéter de constater un pouvoir de censure délégué à des entreprises privées comme Twitter et Facebook. Une démocratie fonctionne avec du consensus mais aussi du dissensus et le pluralisme est à ce prix. 
Pourtant, s’il faut des échanges, des dialogues et des débats et si la liberté d’expression est un droit fondamental, il n’en demeure pas moins qu’il faut aussi en penser les limites afin qu’elle s’exerce pleinement! Et, à cet égard, la grande marchandisation des réseaux que nous disons « sociaux » n’est pas sans de nombreux risques… 
"Jadis les cafés étaient remplis de personnes qui avaient trop bu mais ne causant de tors qu’à eux-mêmes. On les faisait taire aisément. Mais voici qu’Internet donne la parole à des légions d’idiots qui s’arrogent le même droit de parole que les experts ou un Prix Nobel. Nous assistons à l’invasion des imbéciles."  Umberto Eco
Véronique de Keyzer la présidente du Cal et Eddy ont hardiment mouillé leur chemise en solidarité avec Nadia Geerts
Eu égard au harcèlement que cette dernière subit et que nous avons largement évoqué dans nos colonnes.  Parmi toutes les sphères sociales touchées par ce phénomène, l’École est un endroit qui fait face à de vives tensions. Lieu par excellence où l’on doit pourtant apprendre à être décentré de ses certitudes, une tendance de fond et de repli sur ses opinions personnelles incite cependant de plus en plus de professeurs à s’autocensurer. Ce constat est confirmé par un récent sondage du Centre d’Action Laïque auprès du corps enseignant. C’est dans ce même cadre que le Centre d’Action Laïque a directement soutenu Nadia Geerts alors qu’elle faisait face à un déchainement de violence pour avoir, sur base argumentée, défendu la neutralité dans l’enseignement et relayé la disposition du règlement intérieur qui interdisait jusque-là le port des signes convictionnels à l’école. Il ne s’agit pas de considérer ces éléments pour faire valoir que le professeur, dans sa classe ou en dehors, aurait le droit de tout dire et que ce droit serait en perdition. Non, il faut les comprendre comme une alerte sérieuse qui doit nous faire réfléchir sur les missions de l’École et la façon dont elle nous éduque à la citoyenneté et à tous ces grands textes qui fondent nos droits humains. Ces alertes obligent à interroger l’exercice de nos libertés et droits fondamentaux.
Face à ces constats, il est urgent d’agir ensemble et, au-delà des divergences de fond sur tel ou tel sujet, de défendre fermement le principe démocratique de l’expression libre, respectée, et protégée de tout risque de (cyber-) harcèlement. 
Dans  un émission magnifiquement orchestrée par Eddy Caekelbergh le Centre d’Action Laïque et ses associations, a rappélé qu’il plaide pour:
Le respect et le soutien inconditionnels au principe de la « liberté d’expression », véritable baromètre de l’état de santé d’une démocratie, et également une éducation à l’explication de son émergence, de son histoire, de ses acquis, de ses usages et évidemment de ses limites légitimes.
Le soutien au travail législatif actuellement pendant à la Chambre et autres futures initiatives visant à lutter contre la cyberviolence et le cyberharcèlement, notamment sur les réseaux sociaux qui amplifient ces dynamiques. Ce point doit devenir prioritaire dans les travaux parlementaires.
Des mécanismes rapides d’aide et de soutien, qui soient humains et pédagogiques, émanant des PO et des directions dès que des professeurs ou des élèves sont victimes de propos de haine, de violence ou de discrimination.
Une éducation et une sensibilisation des personnels policier, judiciaire et administratif à toutes les formes de cyberviolence et de cyberharcèlement.
Ces 4 mesures peuvent protéger la liberté d’expression et l’inscrire dans un cadre constructif, générateur d’échanges et de partages, tout en punissant les comportements violents et destructeurs. À côté de cela, un travail de fond, plus structurel, doit être mené dans toutes nos écoles, afin que les citoyens de demain apprennent, dès le plus jeune âge, ce qu’est un fait, une opinion, une vérité, une connaissance, un jugement, un argument, une émotion, un sentiment, etc. Ce savoir-faire n’est pas inné et nécessite d’être appris, accompagné et exercé tout au long du développement de sa vie citoyenne, et donc de sa scolarité. En cela, un cours de philosophie et citoyenneté pour tous les élèves s’avère primordial pour leur apprendre à pratiquer la décentration, c’est-à-dire la mise en perspective de l’information.
Si l’on veut protéger la liberté d’expression, il est urgent de lutter contre le (cyber-)harcèlement qui relève uniquement d’un comportement destructeur et souvent sexiste. La question du cadre de la liberté d’expression est un enjeu fondamental tant il détermine la place que nous accordons à l’autre, mais aussi au doute, à la remise en question et donc à la santé de notre démocratie : pouvoir s’exprimer librement, et dans un cadre respectueux au sein de l’agora publique, constitue la garantie de pouvoir interroger nos certitudes et de lutter contre nos préjugés, bref d’exercer notre pensée critique. Et ce, à la recherche de mots justes et rassembleurs, plutôt que d’actes violents et destructeurs.


"GENERATION IDENTITAIRE", CCIF : TROC ENTRE LES 
DEUX RIVES
L’œil de Marianneke
Par Nadia Geerts

Cette semaine, Nadia Geerts se penche sur la question de la dissolution de Génération identitaire, et du face-à-face entre les identitaires des deux rives, que connaît aussi la Belgique.
Le samedi 20 février, une manifestation était organisée à Paris en soutien à « Génération identitaire », un groupuscule d’extrême droite que le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin a entrepris de dissoudre en s’appuyant sur les alinéas 2 et 6 de l’article 212-1 du code de la sécurité intérieure, relatifs aux « groupes de combat ou milices privées » ainsi qu’à ceux qui provoquent « à la discrimination, à la haine ou à la violence » raciale.
Toujours chez les identitaires - mais chez ceux d’en face, pourrait-on dire - en décembre dernier, le CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France) subissait le même traitement – après d’être autodissous préventivement quelques jours auparavant –, accusé par Gérald Darmanin de « propagande islamiste ». Et ce n’est pas la première association islamiste que le gouvernement français dissout dans la foulée de la décapitation de Samuel Paty, le 16 octobre 2020 : avant elle, l’ONG BarakaCity, le collectif Cheik Yassine et la mosquée de Pantin – pour six mois celle-là - avaient également été contraints de cesser leurs activités.
"Dissoudre, donc, c’est très bien. Mais ensuite ?"
Et là, vous voyez, je tique un peu. Parce que dissoudre, c’est fort bien, ce n’est d’ailleurs pas une de nos vedettes nationales, le pasteur Pandy, qui me contredira : pour les distraits, l’affaire Pandy fit grand bruit en Belgique à la fin des années quatre-vingt-dix, lorsqu’il apparut que le brave homme s’était débarrassé, avec l’aide de sa fille, des corps démembrés de deux de ses épouses et de quatre de ses filles en les dissolvant dans l’acide.
Dissoudre, donc, c’est très bien. Mais ensuite ?
Ensuite, on le sait bien : Bruxelles n’est pas loin, et avec un peu de chance on y parle la même langue, alors pourquoi se gêner ?
C’est donc exactement ce qu’a aussitôt fait le CCIF, qui vient de renaître de ces cendres en Belgique, sous le nom du CCIEurope. Une association à ne pas confondre avec le Collectif Belge contre l’islamophobie (CCIB), puisqu’aussi bien nous n’avions pas attendu les Français, pensez-vous, pour avoir nous aussi un collectif contre l’islamophobie, cette maladie qui a jusqu’ici fait, sauf erreur, une nombre total absolument effarant de zéro mort en Europe.
Deux mouvances identitaires qui se renforcent l’une l’autre
Et pendant que les identitaires islamistes font donc copain-copain dans la capitale de notre petit pays, les identitaires du trottoir d’en face, ceux de la Nation triomphante, filent eux aussi le parfait amour, à Paris cette fois, où l’on a vu une délégation belge apporter son soutien à Génération identitaire. Et parmi cette délégation, un certain Dries Van Langenhove, un député du parti d’extrême droite flamand Vlaams Belang, qui arborait pour l’occasion un vêtement frappé du logo de l’organisation identitaire flamande Schild & Vrienden.
Schild & Vrienden, selon son fondateur Dries Van Langenhove, c’est juste « un mouvement qui réunit des jeunes gens qui veulent un meilleur avenir pour la Flandre. » Historiquement, c’est surtout une sorte de test linguistique qui, en 1302, permit à la milice flamande de distinguer, parmi les occupants des maisons brugeoises au cours de la bataille des Éperons d’Or, les authentiques Brugeois des partisans du roi de France – qu’ils passèrent aussitôt par le fil de l’épée. Et aujourd’hui, c’est surtout un mouvement de jeunesse raciste et antisémite qui s’est donné pour but de former ses membres au combat pour lutter contre l’immigration.
Le constat est simple : nous avons, comme vous, affaire à deux mouvances identitaires qui se renforcent l’une l’autre. Vous nous avez refilé le CCIF, et on ne vous en remercie pas. Si au moins, en échange, vous gardiez Dries Van Langenhove et ses copains ? Bon, évidemment, il faudra apprendre à prononcer « Schild & Vrienden » de manière un peu plus convaincante qu’il y a 700 ans. Mais l’effort en vaut la peine, non ?
NB « Schild en vrienden » signifie "bouclier et amis". Aucun intérêt, si ce n’est que c’est atrocement compliqué à prononcer pour un francophone. Mais comme ça, vous savez.


mercredi 24 février 2021

Jean-Marc Nollet avoue ne pas respecter la bulle sociale: «Un seul contact, ce n’est pas tenable»


Le coprésident d’Ecolo estime qu’il faut ouvrir des fenêtres aux gens.
Interrogé sur La Première, le coprésident d’Ecolo Jean-Marc Nollet a déclaré qu’il ne respectait pas la bulle sociale d’un seul contact.
« Non je n’arrive pas à respecter la bulle, depuis quelques semaines je m’autorise à accueillir un couple. Je fais le maximum, je suis un être humain. Un contact humain est vital. Un seul contact depuis novembre, je considère que ce n’est pas tenable », a-t-il expliqué.
L’Ecolo dit qu’il y a aussi une souffrance sociale aujourd’hui et qu’il faut en tenir compte. Jean-Marc Nollet se justicie en soulignant que la situation actuelle n’est plus la même qu’en mars. « On a une meilleure connaissance du coronavirus ». Il affirme aussi qu’il faut ouvrir des fenêtres aux gens y compris dans la culture. « A un moment il y a des limites, il faut pouvoir sortir de cette gestion de crise » a déclaré le coprésident qui se dit prêt à payer une amende pour non-respect de la bulle sociale.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
NOLLET SOIT QUI MAL Y PENSE

Faut-il que ce soit un écolo, celui des intégristes de l’intégrité qui brise le tabou quand son  parti fait partie de la majorité qui dirige le pays et fait face à la crise sanitaire la plus aiguë de l’après guerre? Simonet père et fils étaient prêts à tous les risques pour le plaisir de faire un mot d’esprit. Nollet c’est autre chose, il aime plus que tout faire le buzz et se mettre en scène à peu de frais.  Ce coup-ci est vraiment très réussi.
Reste à voir comment les medias apprécieront cette facétie de gosse gâté. En bonne logique ceci mérite une démission suivie d’une traversée du désert  pour se faire oublier. Il n’en est pas, il est vrai à son coup d’essai. Le ciel démocratique nous préserve de pareils énergumènes qui nourrissent la fibre populiste et les velléités illibérales.
MG