mardi 31 mars 2020

Edgar Morin: «Ressentir plus que jamais la communauté de destins de toute l’humanité»

Entretien avec Edgar Morin 
Edgar Morin: «Ressentir plus que jamais la communauté de destins de toute l’humanité» 
Libération 28 mars

Quasi-centenaire, le sociologue, éternel optimiste, envisage le confinement comme une occasion inespérée de régénérer la notion même d’humanisme, mais aussi pour chacun d’opérer un tri entre l’important et le frivole. 
• Confiné, il dit s’être senti «projeté psychiquement dans une communication et une communion permanentes» avec le monde auquel il reste virtuellement connecté. Lui qui a toujours vécu pleinement, dont le siècle d’existence est fait de déplacements perpétuels et d’engagements politiques et intellectuels. Né en 1921, Edgar Morin, sociologue, philosophe, «humanologue», dit-il, écrivain mondialement connu, penseur de la «complexité» à l’œuvre abondante et englobante (la Méthode est son œuvre majeure), a vécu la Résistance, traversé le XXe siècle entre émerveillement et révolte. Il revient sur ces deux folles semaines qui ont vu le monde entier touché par la propagation du coronavirus, puis basculer dans l’enfermement généralisé. Le directeur de recherche émérite au CNRS, nonagénaire quasi centenaire à l’optimisme inébranlable et au regard lumineux, voit dans ce moment d’arrêt planétaire l’opportunité d’une «crise existentielle salutaire».

Comment vivez-vous ce moment inédit et grave ? Nous subissons un confinement physique mais nous disposons des moyens de communiquer en paroles qui nous mettent en communication avec autrui et avec le monde. Au stade actuel, en réaction à l’enfermement, nous nous sommes ouverts, plus attentifs et solidaires les uns aux autres. Ce sont les solitaires sans téléphone ni télé, et surtout les non-confinés, c’est-à-dire les sans-abri, si souvent oubliés du pouvoir et des médias, qui sont les victimes absolues du confinement. En ce qui me concerne, je me suis senti intensément participer, ne serait-ce que par le confinement même, au destin national et au cataclysme planétaire. Je me suis senti projeté plus que jamais, dans l’aventure incertaine et inconnue de notre espèce. J’ai ressenti plus fortement que jamais la communauté de destin de toute l’humanité. 
COMMENT QUALIFIERIEZ-VOUS CETTE CRISE DANS L’HISTOIRE QUE VOUS AVEZ TRAVERSEE ? 
Nous sommes actuellement soumis à une triple crise. La crise biologique d’une pandémie qui menace indistinctement nos vies et déborde les capacités hospitalières, surtout là où les politiques néolibérales n’ont cessé de les réduire. La crise économique née des mesures de restriction prises contre la pandémie et qui, ralentissant ou stoppant les activités productives, de travail, de transport, ne peut que s’aggraver si le confinement devient durable. La crise de civilisation : nous passons brusquement d’une civilisation de la mobilité à une obligation d’immobilité. Nous vivions principalement dehors, au travail, au restaurant, au cinéma, aux réunions, aux fêtes. Nous voici contraints à la sédentarité et l’intimité. Nous consommions sous l’emprise du consumérisme, c’est-à-dire l’addiction aux produits de qualité médiocre et vertus illusoires, l’incitation à l’apparemment nouveau, à la recherche du plus plutôt que du mieux. Le confinement pourrait être une opportunité de détoxification mentale et physique, qui nous permettrait de sélectionner l’important et rejeter le frivole, le superflu, l’illusoire. L’important c’est évidemment l’amour, l’amitié, la solidarité, la fraternité, l’épanouissement du Je dans un Nous. Dans ce sens, le confinement pourrait susciter une crise existentielle salutaire où nous réfléchirions sur le sens de nos vies. 
Face à la pandémie, c’est l’ensemble de notre système qui est ébranlé : sanitaire, politique, économique, et démocratique. 
Votre  travail intellectuel a justement consisté à penser la complexité et la transdisciplinarité. Ces crises sont interdépendantes et s’entretiennent les unes les autres. Plus l’une s’aggrave, plus elle aggrave les autres. Si l’une diminue, elle diminuera les autres. Aussi, tant que l’épidémie ne régressera pas, les restrictions seront de plus en plus sensibles et le confinement sera vécu de plus en plus comme un empêchement (de travailler, de faire du sport, d’aller aux réunions et aux spectacles, de soigner ses sciatiques ou ses dents). Plus profondément, cette crise est anthropologique : elle nous révèle la face infirme et vulnérable de la formidable puissance humaine, elle nous révèle que l’unification techno-économique du globe a créé en même temps qu’une interdépendance généralisée, une communauté de destins sans solidarité. 
C’est comme si le monde n’entrait plus dans nos grilles d’analyse. Les repères intellectuels aussi sont bousculés. Cette polycrise devrait susciter une crise de la pensée politique et de la pensée tout court. La phagocytation du politique par l’économique, la phagocytation de l’économique par l’idéologie néolibérale, la phagocytation de l’intelligence réflexive par celle du calcul, tout cela empêche de concevoir les impératifs complexes qui s’imposent : ainsi combiner mondialisation (pour tout ce qui est coopératif) et démondialisation (pour sauver les territoires désertifiés, les autonomies vivrières et sanitaires des nations) ; combiner développement (qui comporte celui, positif, de l’individualisme) et enveloppement (qui est solidarité et communauté) ; combiner croissance et décroissance (en déterminant ce qui doit croître et ce qui doit décroître). La croissance porte en elle la vitalité économique, la décroissance porte en elle le salut écologique et la dépollution généralisée. L’association de ce qui semble contradictoire est ici logiquement nécessaire. 
NOTRE CAPACITE A «VIVRE ENSEMBLE» EST MISE A RUDE EPREUVE. EST-CE L’OCCASION DE REFONDER UN NOUVEL HUMANISME, DE RESTAURER LES BASES D’UNE VIE COMMUNE PLUS SOLIDAIRE A L’ECHELLE DE LA PLANETE ? 
Nous n’avons pas besoin d’un nouvel humanisme, nous avons besoin d’un humanisme ressourcé et régénéré. L’humanisme a pris deux visages antinomiques en Europe. Le premier est celui de la quasi-divinisation de l’humain, voué à la maîtrise de la nature. L’autre humanisme a été formulé par Montaigne en une phrase : «Je reconnais en tout homme mon compatriote.» Il faut abandonner le premier et régénérer le second. La définition de l’humain ne peut se limiter à l’idée d’individu. L’humain se définit par trois termes aussi inséparables l’un de l’autre que ceux de la trinité : l’humain c’est à la fois un individu, une partie, un moment de l’espèce humaine, et une partie, un moment d’une société. Il est à la fois individuel, biologique, social. L’humanisme ne saurait désormais ignorer notre lien ombilical à la vie et notre lien ombilical à l’univers. Il ne saurait oublier que la nature est autant en nous que nous sommes dans la nature. Le socle intellectuel de l’humanisme régénéré est la raison sensible et complexe. Non seulement il faut suivre l’axiome «pas de raison sans passion, pas de passion sans raison», mais notre raison doit toujours être sensible à tout ce qui affecte les humains. 
CELA SUPPOSERAIT UNE INVERSION DES VALEURS DU MONDE DANS LEQUEL NOUS VIVIONS AVANT LE CORONAVIRUS... L’humanisme régénéré puise consciemment aux sources de l’éthique, présentes dans toute société humaine, qui sont solidarité et responsabilité. La solidarité suscite la responsabilité et la responsabilité suscite la solidarité. Ces sources demeurent présentes, mais en partie taries et asséchées dans notre civilisation sous l’effet de l’individualisme, de la domination du profit, de la bureaucratisation généralisée. L’humanisme régénéré est essentiellement un humanisme planétaire. L’humanisme antérieur ignorait l’interdépendance concrète entre tous les humains devenue communauté de destins, qu’a créée la mondialisation et qu’elle accroît sans cesse. Comme l’humanité est menacée de périls mortels (multiplication des armes nucléaires, déchaînement de fanatismes et multiplications de guerres civiles internationalisées, dégradation accélérée de la biosphère, crises et dérèglements d’une économie dominée par une spéculation financière déchaînée), ce à quoi s’ajoute désormais la pandémie virale qui accroît ces périls, la vie de l’espèce humaine et, inséparablement, celle de la biosphère devient une valeur prioritaire. 
CE CHANGEMENT EST FONDAMENTAL ? 
Pour que l’humanité puisse survivre, elle doit se métamorphoser. Jaspers avait dit peu après la Seconde Guerre mondiale : «Si l’humanité veut continuer à vivre, elle doit changer.» L’humanisme, à mon sens, ce n’est pas seulement la conscience de solidarité humaine, c’est aussi le sentiment d’être à l’intérieur d’une aventure inconnue et incroyable. Au sein de cette aventure inconnue chacun fait partie d’un grand être constitué de sept milliards d’humains, comme une cellule fait partie d’un corps parmi des centaines de milliards de cellules. Chacun participe à cet infini, à cet inachèvement, à cette réalité si fortement tissée de rêve, à cet être de douleur, de joie et d’incertitude qui est en nous comme nous sommes en lui. Chacun d’entre nous fait partie de cette aventure inouïe, au sein de l’aventure elle-même stupéfiante de l’univers. Elle porte en elle son ignorance, son inconnu, son mystère, sa folie dans sa raison, son inconscience dans sa conscience, et chacun porte en soi l’ignorance, l’inconnu, le mystère, la folie, la raison de l’aventure plus que jamais incertaine, plus que jamais terrifiante, plus que jamais exaltante. 
Simon Blin


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« UNE CRISE EXISTENTIELLE SALUTAIRE». 
«PAS DE RAISON SANS PASSION, PAS DE PASSION SANS RAISON»,
On ne commente pas le testament d’un sage ; on en prend connaissance avec humilité et respect.
« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. » René Char

• le confinement comme une occasion inespérée de régénérer la notion même d’humanisme, mais aussi pour chacun d’opérer un tri entre l’important et le frivole.
• Confiné, il dit s’être senti «projeté psychiquement dans une communication et une communion permanentes» avec le monde auquel il reste virtuellement connecté.
• Nous subissons un confinement physique mais nous disposons des moyens de communiquer en paroles qui nous mettent en communication avec autrui et avec le monde. 
• nous nous sommes ouverts, plus attentifs et solidaires les uns aux autres. 
• J’ai ressenti plus fortement que jamais la communauté de destin de toute l’humanité. 
• La crise biologique (une pandémie qui menace indistinctement nos vies et déborde les capacités hospitalières, surtout là où les politiques néolibérales n’ont cessé de les réduire.) 
• La crise économique (née des mesures de restriction prises contre la pandémie et qui, ralentissant ou stoppant les activités productives, de travail, de transport, ne peut que s’aggraver si le confinement devient durable.) 
• La crise de civilisation ( nous passons brusquement d’une civilisation de la mobilité à une obligation d’immobilité. Nous voici contraints à la sédentarité et l’intimité.)
• Le confinement pourrait être une opportunité de détoxification mentale et physique, qui nous permettrait de sélectionner l’important et rejeter le frivole, le superflu, l’illusoire. L’important c’est évidemment l’amour, l’amitié, la solidarité, la fraternité, l’épanouissement du Je dans un Nous. Dans ce sens, le confinement pourrait susciter une crise existentielle salutaire où nous réfléchirions sur le sens de nos vies. 
• cette crise est anthropologique : elle nous révèle la face infirme et vulnérable de la formidable puissance humaine, elle a créé en même temps qu’une interdépendance généralisée, une communauté de destins sans solidarité.
• Les repères intellectuels aussi sont bousculés. Cette polycrise devrait susciter une crise de la pensée politique et de la pensée tout court.
• La croissance porte en elle la vitalité économique, la décroissance porte en elle le salut écologique et la dépollution généralisée. L’association de ce qui semble contradictoire est ici logiquement nécessaire.
• Nous n’avons pas besoin d’un nouvel humanisme, nous avons besoin d’un humanisme ressourcé et régénéré.
• Montaigne : «Je reconnais en tout homme mon compatriote.» L’humain c’est à la fois un individu, une partie, un moment de l’espèce humaine, et une partie, un moment d’une société. Il est à la fois individuel, biologique, social. 
• la nature est autant en nous que nous sommes dans la nature.
• «pas de raison sans passion, pas de passion sans raison», mais notre raison doit toujours être sensible à tout ce qui affecte les humains. 
• L’humanisme régénéré puise consciemment aux sources de l’éthique, présentes dans toute société humaine, qui sont solidarité et responsabilité. L’humanisme régénéré est essentiellement un humanisme planétaire. L’humanisme antérieur ignorait l’interdépendance concrète entre tous les humains devenue communauté de destins, qu’a créée la mondialisation et qu’elle accroît sans cesse. 
• Pour que l’humanité puisse survivre, elle doit se métamorphoser. Jaspers avait dit peu après la Seconde Guerre mondiale : «Si l’humanité veut continuer à vivre, elle doit changer.» 
• Chacun fait partie d’un grand être constitué de sept milliards d’humains, comme une cellule fait partie d’un corps parmi des centaines de milliards de cellules. 
• Chacun porte en soi l’ignorance, l’inconnu, le mystère, la folie, la raison de l’aventure plus que jamais incertaine, plus que jamais terrifiante, plus que jamais exaltante. 

« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. » René Char

lundi 30 mars 2020

Le Royaume-Uni s'attend à un confinement de six mois ou plus: "Ce serait dangereux autrement"

La Libre Belgique

Le Royaume-Uni pourrait ne pas renouer avec une vie normale avant six mois ou plus en raison de la pandémie de nouveau coronavirus, a averti dimanche la cheffe adjointe des services sanitaires britanniques, Jenny Harries. Mme Harries a estimé qu'il serait "dangereux" de lever subitement le confinement auquel la population est actuellement soumise car cela pourrait entraîner une résurgence du virus.
"Au cours des six prochains mois, nous ferons le point toutes les trois semaines", et ce, "durant trois à six mois idéalement (...)", a-t-elle déclaré lors d'une conférence de presse, jugeant "plausible que nous puissions aller au-delà".
Le gouvernement britannique a décrété lundi un confinement général de la population pour au moins trois semaines, afin de tenter de freiner la propagation de l'épidémie qui a fait 1.228 morts et officiellement contaminé 19.522 personnes au Royaume-Uni, selon un bilan des autorités sanitaires publié dimanche.
Plus tôt dimanche, le bras droit du Premier ministre conservateur Boris Johnson avait prévenu que les Britanniques devaient se préparer à "une longue période" de confinement.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
NOS MÉDECINS ONT RÉUSSI À CONVAINCRE 80% DE LA POPULATION DE RESPECTER LES MESURES DE CONFINEMENT.
RESTE MAINTENANT AUX VÉTÉRINAIRES À PERSUADER LES 20 % D’ÂNES RESTANTS !

CORONAVIRUS: TRUMP PREDIT UN PIC DES DECES AUX ÉTATS-UNIS DANS DEUX SEMAINES
Lors de sa conférence de presse, le président américain a également prolongé les recommandations de distanciation sociale jusqu'au 30 avril.
Par Le Figaro avec AFP

États-Unis: les consignes de distanciation sociale prolongées jusqu'au 30 avril
Au cours d'une conférence de presse depuis les jardins de la Maison-Blanche, Donald Trump a estimé dimanche que la mortalité liée au coronavirus aux États-Unis atteindrait son pic «probablement» dans deux semaines. Il a également prolongé jusqu'au 30 avril les recommandations de distanciation sociale.
Selon les estimations du Dr Anthony Fauci, conseiller du président américain sur la pandémie, le COVID-19 pourrait faire «entre 100.000 et 200.000» morts au sein de la première puissance mondiale.
Le président américain a mêlé propos optimistes sur une «reprise» début juin et mises en garde contre toute précipitation. «Nous prolongerons nos recommandations jusqu'au 30 avril pour ralentir la propagation», a-t-il affirmé.
Le milliardaire républicain révise ainsi sa position exprimée en début de semaine dernière: il avait alors affirmé qu'il souhaitait faire redémarrer l'économie des États-Unis pour Pâques, soit le 12 avril.

La Dr Deborah Birx, a prévenu que l'ensemble du pays devait se préparer au pire. «Aucun État, aucune métropole ne sera épargné», a-t-elle martelé sur la chaîne NBC.
«Chaque métropole devrait envisager la possibilité d'une crise équivalente à celle de New York, et faire dès maintenant tout ce qu'elle peut pour l'en empêcher», a-t-elle insisté.
L'État de New York, que Donald Trump avait envisagé samedi de placer en quarantaine avant d'y renoncer finalement, compte à lui seul près de la moitié des cas officiellement déclarés aux Etats-Unis. Son gouverneur Andrew Cuomo a communiqué dimanche un nouveau bilan de près de 60.000 cas et 965 décès.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
UNE « TRUMPERIE » QUI TROMPE ENORMEMENT
Le coronavirus a rabaissé le caquet à deux grossiers  matamores anglo-saxons : Boris Johnson et Donald Trump.
Le premier est complètement revenu de sa théorie fumeuse  de l’immunité collective et envisage six mois de confinement pour son peuple sidéré. Six mois ! Vous avez bien lu, et c’est à mon sens ce qui nous attend : un été corona avec en prime l’écroulement des marchés et un très probable effondrement du capitalisme, du moins,  dans sa version néolibérale. 
Le second a ravalé sa banalisation insolente du virus face à sa progression sidérante sur le territoire américain et risque rien moins  que la  non-réélection.
On lira avec intérêt mais sans surprise dans le Guardian la manière dont les services de renseignement US qui avaient senti venir la pandémie ont été éconduits par l’abominable locataire de la maison blanche. « The Trump administration’s unprecedented indifference, even willful neglect, forced a catastrophic strategic surprise on to the American people »
La CIA avait senti venir la catastrophe : : “What are you most worried about?” Without pausing, this person replied, “A highly contagious virus that begins somewhere in China and spreads rapidly.”
 En comprendra mieux, en le lisant, comment fonctionne une « trumperie » qui trompe énormément.
MG


THE CORONAVIRUS IS THE WORST INTELLIGENCE FAILURE IN US HISTORY
Micah Zenko The Guardian
The Trump administration’s unprecedented indifference, even willful neglect, forced a catastrophic strategic surprise on to the American people
 ‘If somebody does not consistently parrot the president’s proclamations with adequate intensity, they are fired, or it is leaked that their firing could be imminent at any time.’ 
Last September, I met the vice-president for risk for a Fortune 100 company in Washington DC. I asked the executive – who previously had a long career as an intelligence analyst – the question you would ask any risk officer: “What are you most worried about?” Without pausing, this person replied, “A highly contagious virus that begins somewhere in China and spreads rapidly.” This vice-president, whose company has offices throughout east Asia, explained the preventive mitigating steps the company had subsequently adopted to counter this potential threat.
Since the novel coronavirus has swept the world, I have often thought about this person’s prescient risk calculus. Most leaders lack the discipline to do routine risk-based horizon scanning, and fewer still develop the requisite contingency plans. Even rarer is the leader who has the foresight to correctly identify the top threat far enough in advance to develop and implement those plans.


 Trump's narcissism has taken a new twist. And now he has American blood on his hands
Jonathan Freedland
Suffice it to say, the Trump administration has cumulatively failed, both in taking seriously the specific, repeated intelligence community warnings about a coronavirus outbreak and in vigorously pursuing the nationwide response initiatives commensurate with the predicted threat. The federal government alone has the resources and authorities to lead the relevant public and private stakeholders to confront the foreseeable harms posed by the virus. Unfortunately, Trump officials made a series of judgments (minimizing the hazards of Covid-19) and decisions (refusing to act with the urgency required) that have needlessly made Americans far less safe.
In short, the Trump administration forced a catastrophic strategic surprise onto the American people. But unlike past strategic surprises – Pearl Harbor, the Iranian revolution of 1979, or especially 9/11 – the current one was brought about by unprecedented indifference, even willful negligence. Whereas, for example, the 9/11 Commission Report assigned blame for the al-Qaida attacks on the administrations of presidents Ronald Reagan through George W Bush, the unfolding coronavirus crisis is overwhelmingly the sole responsibility of the current White House.
Chapter 8 of the 9/11 Commission Report was titled, The System Was Blinking Red. The quote came from the former CIA director George Tenet, who was characterizing the summer of 2001, when the intelligence community’s multiple reporting streams indicated an imminent aviation terrorist attack inside the United States. Despite the warnings and frenzied efforts of some counter-terrorism officials, the 9/11 Commission determined “We see little evidence that the progress of the plot was disturbed by any government action … Time ran out.”
Last week, the Washington Post reported on the steady drumbeat of coronavirus warnings that the intelligence community presented to the White House in January and February. These alerts made little impact upon senior administration officials, who were undoubtedly influenced by President Donald Trump’s constant derision of the virus, which he began on 22 January: “We have it totally under control. It’s one person coming in from China, and we have it under control. It’s going to be just fine.”

By now, there are three painfully obvious observations about Trump’s leadership style that explain the worsening coronavirus pandemic that Americans now face. First, there is the fact that once he believes absolutely anything – no matter how poorly thought-out, ill-informed or inaccurate – he remains completely anchored to that initial impression or judgment. Leaders are unusually hubristic and overconfident; for many, the fact that they have risen to elevated levels of power is evidence of their inherent wisdom. But truly wise leaders authentically solicit feedback and criticism, are actively open thinkers, and are capable of changing their minds. By all accounts, Trump lacks these enabling competencies.
Second, Trump’s judgments are highly transmissible, infecting the thinking and behavior of nearly every official or adviser who comes in contact with the initial carrier. Unsurprisingly, the president surrounds himself with people who look, think and act like he does. Yet, his inaccurate or disreputable comments also have the remarkable ability to become recycled by formerly honorable military, intelligence and business leaders. And if somebody does not consistently parrot the president’s proclamations with adequate intensity, they are fired, or it is leaked that their firing could be imminent at any time – most notably the recent report of the president’s impatience with the indispensable Anthony Fauci, the director of the National Institute of Allergy and Infectious Diseases.
An initial incorrect assumption or statement by Trump cascades into day-to-day policy implementation
And, third, the poor judgments soon contaminate all the policymaking arms of the federal government with almost no resistance or even reasonable questioning. Usually, federal agencies are led by those officials whom the White House believes are best able to implement policy. These officials have usually enjoyed some degree of autonomy; not under Trump. Even historically non-partisan national security or intelligence leadership positions have been filled by people who are ideologically aligned with the White House, rather than endowed with the experience or expertise needed to push back or account for the concerns raised by career non-political employees.
Thus, an initial incorrect assumption or statement by Trump cascades into day-to-day policy implementation.
The same Post report featured the following stunning passage from an anonymous US official: “Donald Trump may not have been expecting this, but a lot of other people in the government were – they just couldn’t get him to do anything about it. The system was blinking red.” That latter passage is an obvious reference to that aforementioned central finding of the 9/11 Commission Report.
Given that Trump concluded early on that the coronavirus simply could not present a threat to the United States, perhaps there is nothing that the intelligence community, medical experts employing epidemiological models, or public health officials could have told the White House that would have made any difference. Former national security adviser Henry Kissinger is reputed to have said after an intelligence community warning went unrecognized, “You warned me, but you didn’t convince me.” Yet, a presidential brain trust wholly closed off to contrarian, though accurate, viewpoints is incapable of being convinced.
The White House detachment and nonchalance during the early stages of the coronavirus outbreak will be among the most costly decisions of any modern presidency. These officials were presented with a clear progression of warnings and crucial decision points far enough in advance that the country could have been far better prepared. But the way that they squandered the gifts of foresight and time should never be forgotten, nor should the reason they were squandered: Trump was initially wrong, so his inner circle promoted that wrongness rhetorically and with inadequate policies for far too long, and even today. Americans will now pay the price for decades.
• Micah Zenko is the co-author of Clear and Present Safety: The World Has Never Been Better and Why That Matters to Americans

dimanche 29 mars 2020

LE MONDE QUI MARCHAIT SUR LA TÊTE EST EN TRAIN DE REMETTRE SES IDÉES A L’ENDROIT


Dimanche 22 mars. Coline Serreau, réalisatrice de « Trois hommes et un couffin », mais aussi de films visionnaires, écolos, humanistes et généreux comme « La belle verte » ou « La crise ». Voici ce qu’elle écrit :

Le gouvernement gère l'épidémie comme il peut… mais les postures guerrières sont souvent inefficaces en face des forces de la nature. Les virus sont des êtres puissants, capables de modifier notre génome, traitons-les sinon avec respect, du moins avec modestie.  
Apprenons à survivre parmi eux, à s'en protéger en faisant vivre l'espèce humaine dans des conditions sanitaires optimales qui renforcent son immunité et lui donnent le pouvoir d'affronter sans dommage les microbes et virus dont nous sommes de toute façon entourés massivement, car nous vivons dans la grande soupe cosmique où tout le monde doit avoir sa place. La guerre contre les virus sera toujours perdue, mais l'équilibre entre nos vies et la leur peut être gagné si nous renforçons notre système immunitaire par un mode de vie non mortifère.
Dans cette crise, ce qui est stupéfiant c’est la rapidité avec laquelle l'intelligence collective et populaire se manifeste.
En quelques jours, les Français ont établi des rites de remerciement massivement suivis, un des plus beaux gestes politiques que la France ait connus et qui prolonge les grèves contre la réforme des retraites et l'action des gilets jaunes en criant haut et fort qui et quoi sont importants dans nos vies. 
Dans notre pays, ceux qui assurent les fonctions essentielles, celles qui font tenir debout une société sont sous-payés, méprisés. Les aides-soignantes, les infirmières et infirmiers, les médecins qui travaillent dans les hôpitaux publics, le personnel des écoles, les instituteurs, les professeurs, les chercheurs, touchent des salaires de misère tandis que des jeunes crétins arrogants sont payés des millions d'euros par mois pour mettre un ballon dans un filet.
Dans notre monde le mot paysan est une insulte, mais des gens qui se nomment "exploitants agricoles" reçoivent des centaines de milliers d'euros pour faire mourir notre terre, nos corps et notre environnement tandis que l'industrie chimique prospère.
Et voilà que le petit virus remet les pendules à l'heure, voilà qu'aux fenêtres, un peuple confiné hurle son respect, son amour, sa reconnaissance pour les vrais soldats de notre époque, ceux qui sont prêts à donner leur vie pour sauver la nôtre alors que depuis des décennies les gouvernements successifs se sont acharnés à démanteler nos systèmes de santé et d'éducation, alors que les lobbies règnent en maîtres et arrosent les politiques avec le fric de la corruption.
Nous manquons d'argent pour équiper nos hôpitaux, mais bon sang, prenons l'argent où il se trouve, que les GAFA payent leurs impôts, qu'ils reversent à la société au minimum la moitié de leurs revenus. Car après tout, comment l'ont-ils gagné cet argent ? Ils l'ont gagné parce qu'il y a des peuples qui forment des nations, équipées de rues, d'autoroutes, de trains, d'égouts, d'électricité, d'eau courante, d'écoles, d'hôpitaux, de stades, et j'en passe, parce que la collectivité a payé tout cela de ses deniers, et c’est grâce à toutes ces infrastructures que ces entreprises peuvent faire des profits. Donc ils doivent payer leurs impôts et rendre aux peuples ce qui leur est dû.
Il faudra probablement aussi revoir la question de la dette qui nous ruine en enrichissant les marchés financiers. Au cours des siècles passés les rois de France ont très régulièrement décidé d'annuler la dette publique, de remettre les compteurs à zéro.
Je ne vois pas comment à la sortie de cette crise, quand les comptes en banque des petites gens seront vides, quand les entreprises ne pourront plus payer leurs employés qui ne pourront plus payer les loyers, l'électricité, le gaz, la nourriture, comment le gouvernement pourra continuer à gaspiller 90% de son budget à rembourser une dette qui ne profite qu'aux banquiers.
J'espère que le peuple se lèvera et réclamera son dû, à savoir exigera que la richesse de la France, produite par le peuple soit redistribuée au peuple et non pas à la finance internationale. Et si les autres pays font aussi défaut de leur dette envers nous, il faudra relocaliser, produire de nouveau chez nous, se contenter de nos ressources, qui sont immenses, et détricoter une partie de la mondialisation qui n'a fait que nous appauvrir.
Et le peuple l'a si bien compris qu'il crie tous les soirs son respect pour ceux qui soignent, pour la fonction soignante, celle des mères, des femmes et des hommes qui font passer l'humain avant le fric.
Ne nous y trompons pas, il n'y aura pas de retour en arrière après cette crise.
Parce que malgré cette souffrance, malgré ces deuils terribles qui frappent tant de familles, malgré ce confinement dont les plus pauvres d'entre nous payent le plus lourd tribut, à savoir les jeunes, les personnes âgées isolées ou confinées dans les EHPAD, les familles nombreuses, coincés qu'ils sont en ville, souvent dans de toutes petites surfaces, malgré tout cela, le monde qui marchait sur la tête est en train de remettre ses idées à l'endroit.
Où sont les vraies valeurs ? Qu'est-ce qui est important dans nos vies ?
Vivre virtuellement ? Manger des produits issus d'une terre martyrisée et qui empoisonnent nos corps 
Enrichir par notre travail ceux qui se prennent des bonus faramineux en gérant les licenciements 
Encaisser la violence sociale de ceux qui n'ont eu de cesse d'appauvrir le système de soin et nous donnent maintenant des leçons de solidarité ?
Subir une médecine uniquement occupée à soigner les symptômes sans se soucier de prévention, qui bourre les gens de médicaments qui les tuent autant ou plus qu'ils ne les soignent ? Une médecine aux ordres des laboratoires pharmaceutiques ?
Alors que la seule médicine valable, c’est celle qui s'occupe de l'environnement sain des humains, qui proscrit tous les poisons, même s'ils rapportent gros. Pourquoi croyez-vous que ce virus qui atteint les poumons prospère si bien ? Parce que nos poumons sont malades de la pollution et que leur faiblesse offre un magnifique garde-manger aux virus.
En agriculture, plus on cultive intensivement sur des dizaines d'hectares des plantes transformées génétiquement ou hybrides dans des terres malades, plus les prédateurs, ou pestes, les attaquent et s'en régalent, et plus il faut les arroser de pesticides pour qu'elles survivent, c’est un cercle vicieux qui ne peut mener qu'à des catastrophes.
Mais ne vous faites pas d'illusions, on traite les humains les plus humbles de la même façon que les plantes et les animaux martyrisés.
Dans les grandes métropoles du monde entier, plus les gens sont entassés, mal nourris, respirent un air vicié qui affaiblit leurs poumons, plus les virus et autres "pestes" seront à l'aise et attaqueront leur point faible : leur système respiratoire.
Cette épidémie, si l'on a l'intelligence d'en analyser l'origine et la manière de la contrer par la prévention plutôt que par le seul vaccin, pourrait faire comprendre aux politiques et surtout aux populations que seuls une alimentation et un environnement sains permettront de se défendre efficacement et à long terme contre les virus.
Le confinement a aussi des conséquences mentales et sociétales importantes pour nous tous, soudain un certain nombre de choses que nous pensions vitales se révèlent futiles. Acheter toutes sortes d'objets, de vêtements, est impossible et cette impossibilité devient un bonus : d'abord en achetant moins on devient riches.
Et comme on ne perd plus de temps en transports harassants et polluants, soudain on comprend combien ces transports nous détruisaient, combien l'entassement nous rendait agressifs, combien la haine et la méfiance dont on se blindait pour se préserver un vague espace vital, nous faisait du mal.
On prend le temps de cuisiner au lieu de se gaver de junk-food, on se parle, on s'envoie des messages qui rivalisent de créativité et d'humour.
Le télétravail se développe à toute vitesse, il permettra plus tard à un nombre croissant de gens de vivre et de travailler à la campagne, les mégapoles pourront se désengorger.
Pour ce qui est de la culture, les peuples nous enseignent des leçons magnifiques : la culture n'est ni un vecteur de vente, ni une usine à profits, ni la propriété d'une élite qui affirme sa supériorité, la culture est ce qui nous rassemble, nous console, nous permet de vivre et de partager nos émotions avec les autres humains.
Quoi de pire qu'un confinement pour communiquer ? Et pourtant les Italiens chantent aux balcons, on a vu des policiers offrir des sérénades à des villageois pour les réconforter, à Paris des rues entières organisent des concerts du soir, des lectures de poèmes, des manifestations de gratitude, c’est cela la vraie culture, la belle, la grande culture dont le monde a besoin, juste des voix qui chantent pour juguler la solitude.
C’est le contraire de la culture des officines gouvernementales qui ne se sont jamais préoccupées d'assouvir les besoins des populations, de leur offrir ce dont elles ont réellement besoin pour vivre, mais n'ont eu de cesse de conforter les élites, de mépriser toute manifestation culturelle qui plairait au bas peuple.
En ce sens, l'annulation du festival de Cannes est une super bonne nouvelle.
Après l'explosion en plein vol des Césars manipulés depuis des années par une mafia au fonctionnement opaque et antidémocratique, après les scandales des abus sexuels dans le cinéma, dont seulement une infime partie a été dévoilée, le festival de Cannes va lui aussi devoir faire des révisions déchirantes et se réinventer. Ce festival de Cannes qui déconne, ou festival des connes complices d'un système rongé par la phallocratie, par la corruption de l'industrie du luxe, où l'on expose complaisamment de la chair fraîche piquée sur des échasses, pauvres femmes porte-manteaux manipulées par les marques, humiliées, angoissées à l’idée de ne pas assez plaire aux vieillards aux bras desquels elles sont accrochées comme des trophées, ce festival, mais venez-y en jeans troués et en baskets les filles, car c’est votre talent, vos qualités d'artiste qu'il faut y célébrer et non pas faire la course à qui sera la plus à poil, la plus pute !
Si les manifestations si généreuses, si émouvantes des peuples confinés pouvaient avoir une influence sur le futur de la culture ce serait un beau rêve !
Pour terminer, je voudrais adresser une parole de compassion aux nombreux malades et à leurs proches, et leur dire que du fin fond de nos maisons ou appartements, enfermés que nous sommes, nous ne cessons de penser à eux et de leur souhaiter de se rétablir. Je ne suis pas croyante, les prières m'ont toujours fait rire, mais voilà que je me prends à prier pour que tous ces gens guérissent. Cette prière ne remplacera jamais les soins de l'hôpital, le dévouement héroïque des soignants et une politique sanitaire digne de ce nom, mais c’est tout ce que je peux faire, alors je le fais, en espérant que les ondes transporteront mon message, nos messages, d'amour et d'espoir à ceux qui en ont besoin.
Coline Serreau

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LE FLEAU AIME LE SECRET DES TANIERES. PORTEZ-Y LA LUMIERE DE L’INTELLIGENCE ET DE L’EQUITE. (Albert Camus)


Quelle puissance d’écriture, quel souffle, j’adore et je partage.

« Dans cette crise, ce qui est stupéfiant c’est la rapidité avec laquelle l'intelligence collective et populaire se manifeste. »
Voilà qui fait écho à notre besoin de proximité comme dans la fable de Schoppenhauer relative aux  hérissons confinés dans leur terrier. Trop éloignés les uns des autres ils souffrent du froid. Si trop ils se rapprochent, ils se blesseront à leurs picots. Ils doivent donc, comme nous tous les confinés,  chercher et trouver la juste distance.  
Les interactions nous sont  nécessaires fussent-elles virtuelles, elles génèrent la dynamique complexe et tissent la solidarité 
« Quoi de pire qu'un confinement pour communiquer ? »
Pire ou meilleur, c’est selon, tablons sur le meilleur et communiquons dans le confinement pour le vaincre, c’est la démarche de DiverCity
« Seuls une alimentation et un environnement sains permettront de se défendre efficacement et à long terme contre les virus. »
Il s’agit de décider de vivre autrement quand on aura fini de bouffer nos provisions  pâtes bolo et épuisé le stock de papier Q
 "je rêve d’une humanité que cette pandémie aura vaccine contre la lèpre du superflu"
Pas sûr que ce texte viril fasse l’unanimité pas plus d’ailleurs que la harangue d’Albert Camus aux médecins sur le front de la peste que je joins à ceci
MG


QUAND ALBERT CAMUS DONNAIT DES CONSEILS AUX MEDECINS DE LA PESTE

"Il n’est endroit que nous ne devions purifier en nous, fût-ce dans le secret des cœurs", conseillait Albert Camus dans un texte publié en annexe d’une édition de 1955 de son roman "La Peste". Une exhortation rédigée dans un cadre romanesque, mais qui trouve un écho particulier aujourd’hui.
Lundi je contacte mon libraire de livres d’occasions à la recherche de La Peste d’Albert Camus, avec la conviction pressante qu’il fallait que je relise cet ouvrage.
Endéans les deux heures le propriétaire de ladite librairie se présenta à ma porte avec une enveloppe contenant trois ouvrages afférant à La Peste de Camus. La réponse fut si rapide que je ne pus m’empêcher d’y voir l’urgence, tel un médecin apportant une bonbonne d’oxygène à un patient.
Dans une édition imprimée en 1955 je découvris un texte inédit d’Albert Camus intitulé Exhortation aux médecins de la peste dont voici des extraits.
Il est frappant de constater que le message d’Albert Camus aux médecins de la peste est toujours d’actualité. Je vous laisse en juger par vous-même.
"Lorsque [les règles sanitaires auront été respectées], vous ne devez pas vous tenir pour quittes. Car il est d’autres conditions, très nécessaires à la préservation de votre corps, bien qu’elles touchent plutôt aux dispositions de l’âme." "Aucun individu, dit un vieil auteur, ne peut se permettre de rien toucher de contaminé dans un pays où règne la peste." Cela est bien dit. Et il n’est endroit que nous ne devions purifier en nous, fût-ce dans le secret des cœurs, pour mettre enfin de notre côté le peu de chances qui nous restent. […]
La première chose est que vous n’ayez jamais peur. On a vu des gens faire très bien leur métier de soldats tout en ayant peur du canon. Mais c’est que le boulet tue également le courageux et le tremblant. Il y a du hasard dans la guerre tandis qu’il y en a très peu dans la peste. La peur vicie le sang et échauffe l’humeur, tous les livres le disent. Elle dispose donc à recevoir les impressions de la maladie, et, pour que le corps triomphe de l’infection, il faut que l’âme soit vigoureuse. Or, il n’y a point d’autre peur que celle d’une fin dernière, la douleur étant passagère. Vous donc, médecins de la peste, devez vous fortifier contre l’idée de la mort et vous réconcilier avec elle, avant d’entrer dans le royaume que la peste lui prépare. Si vous êtes vainqueurs sur ce point, vous le serez partout et l’on vous verra sourire au milieu de la terreur. Concluez qu’il vous faut une philosophie.
Il vous faudra aussi être sobre en toutes choses, ce qui ne veut point dire être chaste, qui serait un autre excès. Cultivez la raisonnable gaieté afin que la tristesse ne vienne point altérer la liqueur du sang et la préparer à la décomposition. Il n’est rien de meilleur à ce sujet que d’user du vin en quantités estimables, pour alléger un peu l’air de consternation qui vous viendra de la ville empestée.
D’une façon générale, observez la mesure qui est la première ennemie de la peste et la règle naturelle de l’homme. […] La peste vient de l’excès. Elle est excès elle-même, et ne sait point se tenir. Sachez-le, si vous voulez la combattre dans la clairvoyance. Ne donnez pas raison à Thucydide ( homme politique stratège et membre du pouvoir exécutif d’une cité grecque, orateur, homme d’État athénien), parlant de la peste d’Athènes et disant que les médecins n’étaient d’aucun secours parce que, dans le principe, ils traitaient du mal sans le connaître. Fléau aime le secret des tanières. Portez-y la lumière de l’intelligence et de l’équité. […]
Vous devez enfin devenir maîtres de vous-mêmes. Et, par exemple, savoir faire respecter la loi que vous aurez choisie, comme celle du blocus et de la quarantaine. Un historiographe de Provence dit qu’autrefois, lorsque quelqu’un des consignés venait à s’échapper, on lui faisait casser la tête. Vous ne désirerez pas cela. Mais vous n’oublierez pas non plus l’intérêt général. Vous ne ferez pas d’exception à ces règles pendant tout le temps où elles seront utiles et même si votre cœur vous presse. On vous demande d’oublier un peu ce que vous êtes sans jamais oublier cependant ce que vous vous devez. C’est la règle d’un tranquille honneur.
Refuser la fatigue et garder fraîche votre imagination
Munis de ces remèdes et de ces vertus, il ne vous restera plus qu’à refuser la fatigue et garder fraîche votre imagination. Vous ne devrez pas, vous ne devrez jamais vous habituer à voir les hommes mourir à la façon des mouches, comme ils le font dans nos rues, aujourd’hui, et comme ils l’ont toujours fait depuis qu’à Athènes la peste a reçu son nom. Vous ne cesserez pas d’être consternés par ces gorges noires dont parle Thucydide, qui distillent une sueur de sang et dont une toux rauque arrache avec peine des crachats rares, menus, couleur de safran et salés. Vous n’entrerez jamais dans la familiarité de ces cadavres dont même les oiseaux de proie s’écartent pour fuir l’infection. Et vous continuerez de vous révolter contre cette terrible confusion où ceux qui refusent leurs soins aux autres périssent dans la solitude tandis que ceux qui se dévouent meurent dans l’entassement ; où la jouissance n’a plus sa sanction naturelle, ni le mérite son ordre ; où l’on danse au bord des tombes ; où l’amant repousse sa maîtresse pour ne pas lui donner son mal ; où le poids du crime n’est jamais porté par le criminel, mais par l’animal émissaire qu’on choisit dans l’égarement d’une heure d’épouvante.
L’âme pacifiée reste la plus ferme. Vous serez fermes, face à cette étrange tyrannie. Vous ne servirez pas cette religion aussi vieille que les cultes les plus anciens. Elle tua Périclès (stratège, orateur, homme d’État athénien), alors qu’il ne voulait d’autre gloire que de n’avoir fait prendre le deuil à aucun citoyen, et elle n’a pas cessé, depuis ce meurtre illustre jusqu’au jour où elle vint s’abattre sur notre ville innocente, de décimer les hommes et d’exiger le sacrifice des enfants. Quand même cette religion nous viendrait du ciel, il faudrait dire alors que le ciel est injuste. Si vous en arrivez là, vous n’en tirerez cependant aucun orgueil. Il vous revient au contraire de songer souvent à votre ignorance, pour être assurés d’observer la mesure, seule maîtresse des fléaux.
Il reste que rien de tout cela n’est facile. Malgré vos masques et vos sachets, le vinaigre et la toile cirée, malgré la placidité de votre courage et votre ferme effort, un jour viendra où vous ne pourrez supporter cette ville d’agonisants, cette foule qui tourne en rond dans des rues surchauffées et poussiéreuses, ces cris, cette alarme sans avenir. Un jour viendra où vous voudrez crier votre dégoût devant la peur et la douleur de tous. Ce jour-là, il n’y aura plus de remède que je puisse vous dire, sinon la compassion qui est la sœur de l’ignorance."
11418


samedi 28 mars 2020

Face à l’épidémie, s’il n’y a pas de trêve politique, on pressent l’affleurement d’une conscience collective et peut-être même l’espoir que cette tragédie du coronavirus ouvrira une phase de remises en cause.


 La réunification de l’archipel français
Face à la pandémie du coronavirus, il n’y a pas, il ne pouvait pas, y avoir de véritable union nationale. Outre qu’en France celle-ci est quasiment introuvable depuis la guerre de 1914-1918, en dehors des tragédies (les attentats) ou d’un exploit sportif rarissime (le Mondial de football), et encore pour vingt-quatre heures ou quarante-huit heures maximum, les circonstances ne s’y prêtent pas. La pandémie du coronavirus a beau constituer un drame historique, avec des blessures humaines, sociales, économiques qui laisseront des cicatrices profondes durant des années, elle a beau remettre en cause bien des certitudes, à commencer par l’équilibre du système économique et par la nature des échanges internationaux, aucun consensus ne se manifeste. Dès les premiers jours, Marine Le Pen est partie en guerre contre la gestion gouvernementale de la crise et a entamé un réquisitoire contre Emmanuel Macron qui rebondit à chaque initiative du chef de l’Etat. Jean-Luc Mélenchon a employé un ton nettement plus républicain mais il ne retient pas ses critiques et annonce une sévère confrontation lorsque la pandémie aura enfin cessé. Après davantage de modérations au départ, socialistes, écologistes et républicains haussent sans cesse le ton. Olivier Faure oppose un quasi-contre-projet à Emmanuel Macron face à la crise et les principaux dirigeants de LR deviennent chaque jour plus virulents. Devant l’épreuve, il n’y a pas la moindre trêve politique.
Pire, la politique sanitaire menée par le gouvernement est durement contestée par nombre de médecins, d’experts et plus généralement par le personnel de santé. La question des masques, des tests, des respirateurs, des modalités du confinement suscite quotidiennement reproches et controverses. Le personnel de santé a beau se mobiliser de façon impressionnante, médecins, infirmiers, aides-soignants, brancardiers, pharmaciens, kinésithérapeutes et pompiers peuvent faire la démonstration quotidienne de leur courage et de leur compétence, cela n’empêche pas l’amertume et le ressentiment de se manifester. Derrière la tragédie du coronavirus, la crise intense de l’hôpital demeure omniprésente. L’ère du reproche se poursuit, l’ère du soupçon s’installe. La très grande majorité des Français a beau approuver les décisions en matière de confinement, la popularité du chef de l’Etat peut bien remonter, un classique en période de crise, la communication gouvernementale n’inspire pas confiance, la transparence des informations officielles laisse incrédule et les choix sanitaires divisent les Français. Les propos d’Agnès Buzyn publiés dans le Monde ont même provoqué une déflagration. Le hashtag #IlsSavaient s’est répandu comme une traînée de poudre. Toujours la bataille entre «ils» et «nous». Bref, la France souffre et doute.
Et cependant, derrière ce paysage accablant, il se produit un phénomène inattendu, beaucoup plus positif : la réunification de cet archipel français détaillé, de façon passionnante par Jérôme Fourquet. A travers la pandémie, la crise, on voit ressurgir soudain les éléments constitutifs du puzzle français : au-delà de la multiplicité bien réelle des îles, des presqu’îles, des îlots, des récifs et des coraux qui composent - qui déchirent - notre étrange géographie territoriale et sociologique, émerge le visage d’un peuple rassemblé par l’épreuve et retrouvé par la souffrance. La pandémie bouleverse pour des semaines, pour des mois, notre mode de vie. Elle n’efface pas les clivages sociaux. On croit toujours aux passe-droits des uns, aux transgressions des autres, à l’exode vers les maisons de campagne des premiers et aux rassemblements interdits des seconds. Mais on reprend aussi conscience de ce qui unit dans le malheur : un Etat fort et solide, malgré tout bien organisé. Une administration qui continue à fonctionner, un système hospitalier qui résiste à la tempête, des transports qui roulent, des forces de l’ordre qui font respecter les décisions, des salariés du secteur privé, à commencer par la filière de l’alimentation, qui se dévouent, les points stratégiques qui tiennent et même des entreprises qui reprennent leur production. On voit les syndicats, y compris la CGT, et les patronats prendre des positions publiques communes. On enregistre, à côté d’inévitables vols, fraudes et larcins, de très nombreux gestes de solidarité et des initiatives privées qui traversent les différentes couches sociales. On constate qu’émerge de nouveau une conscience collective devant le danger, plus forte que les fractures, un sentiment de communauté de destin malgré les clivages, le fameux «vouloir vivre ensemble» de Renan, au-delà des querelles, des envies et parfois des détestations. Une culture républicaine, la perception, si rare, que les liens qui unissent sont plus forts que les haines qui divisent. Peut-être l’intuition, entre crainte et espérance, que la tragédie du coronavirus ouvrira une phase de remises en cause qui modifieront en profondeur le destin commun d’un peuple non pas homogène et uni mais rapproché de lui-même, retrouvant par l’épreuve la conscience de son identité.

Alain Duhamel in Libération


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« ET PEUT-ETRE MEME L’ESPOIR QUE CETTE TRAGEDIE DU CORONAVIRUS OUVRIRA UNE PHASE DE REMISES EN CAUSE. »

La remise en cause viendra, à n’en pas douter, non pas du landerneau politique qui est à bout de souffle, à court d’imagination et pire de solutions. Ne dit-on pas que gouverner c’est prévoir or ils n’ont rien prévu, rien vu venir et au vrai, nous le devinons maintenant, le plus dur est à venir en termes de réchauffement, de pollution, de violence et de radicalisation, d’explosion démographique, on continue.
« Le salut ne viendra pas des esprits au garde à vous » disait Burgers avant de tomber sous les balles du peloton d’exécution nazi.
Mais s’il doit advenir, ce salut c’est par les artistes qu’il nous viendra. « On constate qu’émerge de nouveau une conscience collective devant le danger »( Duhamel) 
Ce qui nous manque aujourd’hui c’est l’insolence salutaire d’un Berth
old Brecht, d’un théâtre de la rage de vivre libre.
MG

CORONAVIRUS: DIX MILLE EVENEMENTS CULTURELS ANNULES EN BELGIQUE
Selon Be Culture, plus de 10.000 événements sont déjà annulés ou reportés à la suite des mesures de confinement. Le ministre Daerden utilise les pouvoirs spéciaux pour venir en aide aux artistes.

Le #CultureTogether veut assurer la visibilité des artistes belges malgré le confinement. - Be Culture.

Par Daniel Couvreur 
Chef du service Culture Le Soir

Les mesures de confinement frappent le secteur culturel avec une violence jamais vue depuis la Seconde Guerre mondiale. Expositions, concerts, édition, production… tout est à l’arrêt. « Le chiffre de 10.000 annulations est à la grosse louche mais il n’est certainement pas forcé », nous confie Séverine Provost, général manager de Be Culture, une des plus grosses agences belges dans le secteur de la communication culturelle.
 « Nous avons donné des coups de fil partout en Flandre, à Bruxelles, en Wallonie. La situation est désespérante et nous n’avons même pas pris en compte la question de l’annulation probable des festivals d’été. Les conséquences à long terme risquent d’être incalculables car les artistes et les œuvres ne vont pas se remettre immédiatement à circuler de par le monde après la fin du confinement. Quantité d’événements programmés pour le second semestre sont aussi clairement menacés. »
Un Fonds d’urgence de 50 millions d’euros accessible dès le 6 avril 
En réponse à ce séisme artistique et financier, le ministre du Budget de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Frédéric Daerden, fort de ses nouveaux pouvoirs spéciaux, a mis en place jeudi un Fonds de 50 millions d’euros destiné à aider la culture, la petite enfance, le sport, la jeunesse, l’enseignement et les hôpitaux universitaires.

« La majeure partie de ce premier ballon d’oxygène ira à la culture et à la petite enfance », explique le porte-parole du ministre, Xavier Gonzalez. « Ce Fonds va venir au secours des activités culturelles et associatives qui ne peuvent se tenir en raison du confinement mais pour lesquelles la rémunération des artistes et des techniciens du spectacle doit néanmoins être assurée. Il sera accessible à tous les artistes soutenus par la Fédération, tant ceux qui dépendent de contrats-programmes, que ceux qui sont tributaires de subsides ponctuels. »
Dans un souci d’efficacité et de rapidité, une plateforme informatique sera mise en ligne, d’ici le 6 avril, afin de centraliser l’ensemble des informations et procédures utiles à l’obtention des aides. « Il suffira de remplir une déclaration sur l’honneur et les justificatifs à fournir seront réduits au strict minimum », assure Xavier Gonzalez. « Le Fonds d’urgence centralisera l’ensemble des demandes du secteur, ce qui nous permettra aussi d’avoir une vision très précise des conséquences de la pandémie sur l’ensemble des activités culturelles. »
Préserver la vitalité artistique avec #CultureTogether 
Si le Fonds permettra à certains de faire face à l’urgence la plus immédiate, il en faudra plus pour sauvegarder la vitalité du secteur dans le contexte toujours incertain du confinement. C’est la raison pour laquelle Be Culture lance l’initiative #CultureTogether, en partenariat avec Movietown, une société de « marketing d’influence ».
#CultureTogether invite le public à rester connecté avec la culture via Facebook ou Instagram. « Le principe est simple et viral », explique Séverine Provost. « Chaque jour un musée, une expo, un festival, un artiste, un événement culturel qui aurait dû faire l’actualité mais a été reporté, ou est inaccessible en raison de l’épidémie, sera mis en avant sur les réseaux sociaux. Nous avons commencé jeudi avec l’exposition sur l’histoire de l’Atomium. »
L’idée de #CultureTogether, c’est aussi de montrer la culture sous l’angle participatif : « Nous voulons créer du lien entre les citoyens autour de la culture au sens large. Nous voulons qu’ils se réapproprient artistiquement les événements annulés via des vidéos, des montages, des photos, des dessins, des collages, des créations musicales, des textes… à poster sur Instagram et/ou Facebook sous le #CultureTogether. »
Un quizz quotidien sera organisé afin de prolonger la réflexion autour du monde de la culture. « Les gagnants remporteront des entrées pour les événements et les expositions à venir, quand le confinement sera levé », précise Séverine Provost. « Ils seront invités à participer à des visites de réserves de musées, d’ateliers d’artistes… dès que la vie sociale pourra reprendre ! En quelques heures à peine, nous avons déjà enregistré plus de 650 participants. »


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LES ARTISTES SONT LES BOUFFONS  DU DESESPOIR , QUI OSENT SE MOQUER DE LA POSE GROTESQUE DES ROIS DRAPES DANS LEUTR NUDITE-NULLITE

J’ai écouté comme beaucoup, avec une curiosité  amusée la chansonnette entonnée par Annie Cordy et ses acolytes, j’ai regardé avec émotion la belle vidéo du chœur des esclaves en colère contre le corona et j’ai écrasé une larme devant la souffrance de la belle, de la fière, de la tragique Italie qui se bat à mains nues  avec ses dernières forces. J’ai lu et relu le texte lucide des artistes penseurs Harari, Jacques Attali,  Finkielkraut, Onfray,  Gauchet,  Védrine,  JF Kahn , Alain Duhamel, j’ai médité les beaux éditos de Béatrice Delvaux , d’Anne Sophie Bailly, de Natacha Poliny et savouré  les dessins féroces et inspirés de Dubus et de Kroll.  J’écoute avec déférence et civisme les harangues sobres de Sophie Wilmès, la prose royale me déconcerte, les accès martiaux d’Emmanuel Macron de Johnson, de Donald Trump m’exaspèrent…  et je savoure au quotidien le Journal d'un philosophe confiné de Pascal Chabot dans la Libre.
Non je ne souffre pas du syndrome de l’isolement dans mon jardin inondé de soleil. Comme le vieil Edgar Morin m’y invite,  j’envisage le confinement comme une occasion inespérée de régénérer la notion même d’humanisme, mais aussi pour chacun d’opérer un tri entre l’important et le frivole. 
Mais il ajoute aussitôt qu’il s’agit de ressentir plus que jamais la communauté de destin de toute l’humanité. N’est ce pas ce que nous appelons dans le jargon des Lumières : « construire le temple de l’humanité ? »

MG

vendredi 27 mars 2020

Il faudra aussi faire en sorte «après» que «métier essentiel» ne soit pas qu’un mot dans un arrêté royal, mais une réalité à reconnaître et à valoriser.


Béatrice Delvaux
Le Soir

La première faille violemment révélée par le coronavirus est celle de nos soins de santé. La Belgique n’a pas taillé autant dans le système et le réseau de soins de santé que nombre de ses voisins européens et on ne peut que s’en féliciter quand on regarde, médusés et dévastés, le désastre à l’œuvre en Espagne, en Italie et en France.
Mais c’était moins une, l’heure était en effet il y a quelques semaines encore dans certains partis aux coupes dans la sécurité sociale. «L’affaire des masques» n’en est aujourd’hui en fait qu’un (terrible) indicateur.
La deuxième faille est sociale. Depuis le début de la pandémie, beaucoup mettaient en garde: attention à la vision «bobo» du confinement, depuis son jardin et derrière son ordi pour un télétravail très dans l’air du temps. «Tout le monde n’est pas égal devant le corona», écrivions-nous la semaine dernière en pointant les hommes et les femmes en statut précaire, sans-abri, avec des problèmes de santé mentale et autres migrants. Mais aussi le fossé grandissant qui sépare désormais ceux qui ont la possibilité et l’autorisation de gérer le coronavirus à distance – une majorité des cols blancs – et les autres, qui n’ont pas d’autre choix que d’y être physiquement confrontés – une majorité de cols-bleus–, au service de tous.
Cols blancs et cols-bleus: voilà une division qui paraissait datée. Dans la société d’«avant le corona», on faisait souvent comme si cette différence de classes sociales n’existait plus, tant on avait martelé que la croissance avait tout égalisé sur son passage, en ce compris la pénibilité des métiers. Or cette fracture sociale est toujours bien là. Et c’est le corona qui nous force à la regarder bien en face, dans ce miroir d’après virus qui nous fait décidément tout voir autrement.
Quel révélateur que ce «travail au temps du corona»! Des métiers dépréciés, peu visibles «avant» et qui figurent généralement en bas de l’échelle des salaires, sont désormais vus comme «essentiels». Ce sont les éboueurs et tous ceux qui font tourner aujourd’hui les services de base à la société (eau, électricité…). Ce sont le personnel soignant et le personnel d’entretien à l’hôpital, à domicile, dans les maisons de repos, les conducteurs de tram, métro, bus, les étudiants jobistes, les livreurs souvent sans statuts, en tous genres, camions, vélos, les policiers, les ouvriers, les chauffeurs de taxi, les caissières, les réassortisseurs, etcetc.
Alors que nombre d’autres sont à l’abri à la maison avec leurs enfants, ils prennent toujours, eux, tous les matins les transports en commun pour aller faire leur boulot – souvent particulièrement exposés sur le terrain–, par professionnalisme ou parce qu’ils n’ont pas d’autre choix financier ou statutaire.
Aujourd’hui, ce personnel participe à la survie de tous: il faut le traiter avec le plus grand soin dans le dispositif de crise, en le dotant des équipements de protection ad hoc, en allégeant au maximum leurs tâches, en adaptant leurs heures et conditions de travail, en leur donnant un bonus financier.
Il faudra aussi faire en sorte «après» que «métier essentiel» ne soit pas qu’un mot dans un arrêté royal, mais une réalité à reconnaître et à valoriser.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
AUJOURD’HUI, CE PERSONNEL PARTICIPE A LA SURVIE DE TOUS: IL FAUT LE TRAITER AVEC LE PLUS GRAND SOIN DANS LE DISPOSITIF DE CRISE, EN LE DOTANT DES EQUIPEMENTS DE PROTECTION AD HOC, EN ALLEGEANT AU MAXIMUM LEURS TACHES, EN ADAPTANT LEURS HEURES ET CONDITIONS DE TRAVAIL, EN LEUR DONNANT UN BONUS FINANCIER.

On reconnait bien là la fibre sociale et le souci de l’humain de Béatrice, économiste de formation au coeur généreux, humain, tellement humain  et c’est aussi pour ça qu’on l’aime tellement.
MG 

CORONAVIRUS: LETTRE OUVERTE D'UN VIEUX CON A DE JEUNES IMBECILES
La chronique de la rédaction
Jean-Claude Matgen La Libre

C’est Georges Brassens qui le chantait: “Le temps ne fait rien à l’affaire; quand on est con, on est con; qu’on ait vingt ans, qu’on soit grand-père, quand on est con...” 
Un texte de Jean-Claude Matgen, journaliste de La Libre.

Vous, les jeunes, que vous preniez vos aînés, dont je suis, pour des vieilles badernes, est dans la nature des choses. De tout temps, les ados ont considéré leurs parents et grands-parents pour des ringards dont les conseils, les injonctions, les ordres n’étaient donnés que pour les empêcher de grandir en rond et de profiter des plaisirs d’une vie qu’ils comptaient bien mordre à pleines dents, avec toute la fougue et toute la passion qu’offre la jeunesse.
A moi aussi, il m’a fallu du temps pour comprendre que mes proches, mes professeurs et tous ces adultes qui semblaient s’être ligués pour me couper les ailes et m’empêcher de vivre au rythme qu’il me semblait normal d’adopter ne voulaient, au fond, rien d’autre que mon bien, que me protéger contre moi-même et contre les dangers que, aveuglé par mes élans juvéniles, je ne percevais pas.
Il aurait été heureux que ce temps vous fût également donné. Vous auriez fait vous-mêmes l’expérience de la sagesse, en apprenant de vos échecs et des coups durs que distille l’existence. Nous connaissons, hélas, une situation si particulière que ce temps n’existe plus actuellement, qu’aucune erreur d’appréciation, qu’aucun tâtonnement ne sont permis à personne.
Aussi, quand je lis, dans un sondage réalisé par Test Achats, que 44% des jeunes de 18-21 ans ne suivent pas les recommandations et les mesures décrétées, sur les conseils de la communauté scientifique, par le gouvernement pour contenir l’épidémie de Coronavirus, ça me fait bondir.
Vous n’êtes pas plus bêtes que vos aïeuls mais, sur ce coup-là, vous vous montrez plus cons qu’eux, même s’ils ne doivent pas trop la ramener, eux non plus, car, parmi les adultes, ils sont...23% à se foutre du tiers comme du quart des consignes de confinement, de limitations de déplacements et d’hygiène.
La jeunesse d’aujourd’hui paraît au sexagénaire que je suis plus altruiste, plus idéaliste, moins individualiste qu’elle ne l’était quand j’en partageais les bonheurs. Sa mobilisation pour sauver le climat en est une preuve.
Et même si elle est fâchée avec l’orthographe et fait généralement usage d’un vocabulaire relativement pauvre, elle ne me semble pas plus bête, moins cultivée, moins débrouillarde que “de mon temps”.
Le fait qu’elle fasse front, malgré les difficultés économiques auxquelles elle est confrontée (bien plus lourdes à surmonter que dans les années où trouver un job intéressant et convenablement rémunéré était presque une formalité, surtout quand on avait décroché un bon diplôme), prouve son courage et sa ténacité.
Cela rend d’autant plus incompréhensibles, d’autant plus navrantes, d’autant plus connes, ces manifestations d’égoïsme mêlé d’ignorance, ces marques imbéciles de défi dont font preuve certains de ses membres.
A quoi jouez-vous messieurs, dames ? Que voulez-vous prouver ? Votre mépris de l’ordre établi ? Votre soif de vivre quels que soient les risques encourus? Ces risques, ce n’est pas à vous que vous les faites courir ou si peu. C’est à des personnes fragiles, des grands-mères impuissantes, des malades auxquels vos rodomontades gratuites pourraient tout simplement être fatales.
Le “vieux con” que je suis ne peut croire un instant que vous soyez à ce point indifférents au sort des autres que vous ne puissiez écouter les mises en garde, observer vous aussi les règles de confinement, vous plier aux demandes de nos autorités. De grâce, montrez-nous que vous en avez davantage dans la caboche. Et dans le cœur.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« YA PAS PLUS VIEUX SCHNOCK QU’UN JEUNE CON. »
Disait mon brillant professeur de littérature allemande en 68 à l’assemblée libre des étudiants contestataires et surtout immensément bavards. 
MG


L’INSOUTENABLE LEGERETE DU CAPITALISME VIS-A-VIS DE NOTRE SANTE,
Eva Illouz,extraits de son article dans l’OBS

« Comme l’écrivit Albert Camus dans « la Peste », « tous ces changements, dans un sens, étaient si extraordinaires et s’étaient accomplis si rapidement, qu’il n’était pas facile de les considérer comme normaux et durables. »
Du jour au lendemain, le monde est devenu unheimlich, étrangement inquiétant, vidé de sa familiarité. 
Nous devons nous attendre à voir ce type de pandémies se répéter plus souvent à l’avenir. 
Bill Gates et l’épidémiologiste Larry Brilliant, directeur de la fondation Google.org) nous avertissent que des virus inconnus menaceront toujours plus à l’avenir les êtres humains. Mais personne n’y a prêté attention.
Dans un monde post-Corona, les retombées zoonotiques et les marchés chinois d’animaux vivants devront devenir le souci de la communauté internationale. 
Le modèle britannique (décrié depuis) a initialement consisté à adopter la méthode d’intervention la moins intrusive possible, soit le modèle de l’auto-immunisation (c’est-à-dire de la contamination) de 60 % de la population – une option qui revenait à sacrifier une partie de cette population au nom du maintien de l’activité économique. 

La circulation de l’argent dans le monde repose sur une ressource que nous considérions tous comme acquise : la santé des citoyens. Les marchés se nourrissent de la confiance comme d’une monnaie pour construire le futur, et il s’avère que la confiance se fonde sur l’hypothèse de la santé. 
les grandes entreprises s’accordèrent tous pour promouvoir des politiques qui réduisaient drastiquement les budgets dévolus aux ressources publiques, de l’éducation aux soins de santé, ignorant ainsi de façon paradoxale à quel point les entreprises avaient pu bénéficier de ces biens publics (éducation, santé, infrastructures), sans rien débourser pour cela. 

La relation entre notre santé et le marché est désormais devenue douloureusement claire.
Le capitalisme tel que nous l’avons connu doit changer. 
les économies asiatiques ayant des chances d’en ressortir les plus fortes. 
Les capitalistes ont pris pour acquises les ressources fournies par l’Etat – l’éducation, la santé, les infrastructures – sans jamais réaliser que les ressources dont ils spoliaient l’Etat les priveraient, au bout du compte, du monde qui rend l’économie possible. Cela doit cesser. 
Le gouvernement israélien a approuvé le recours à des outils technologiques élaborés par les services secrets du Shin Bet pour traquer les terroristes, afin de localiser et identifier les mouvements des porteurs de virus 
Les dictateurs prospèrent sur la peur et le chaos. 

Dans des moments comme celui-ci, il est crucial d’avoir confiance dans les personnes occupant les charges publiques ; or, une partie 

C’est une solidarité entre les générations, entre les jeunes et les vieux, entre quelqu’un qui ne sait pas qu’il peut être malade et quelqu’un qui pourrait mourir de ce que le premier ne sait pas, une solidarité entre quelqu’un qui a peut-être perdu son travail et quelqu’un qui pourrait perdre la vie.
Nous faisons aujourd’hui l’expérience d’une sociabilité de substitution : l’usage d’Internet a plus que doublé ; les réseaux sociaux sont devenus les nouveaux salons ; le nombre de blagues Corona circulant sur les réseaux sociaux à travers les continents est sans précédent ; la consommation de Netflix et de Prime Video a littéralement explosé ; les étudiants du monde entier suivent désormais des cours virtuels à travers « Zoom » – des salles de classe collaboratives. En résumé, cette maladie, qui nous oblige à revoir de fond en comble toutes les catégories connues de la sociabilité et du soin, est aussi la grande fête de la technologie virtuelle.
Je suis persuadée que dans le monde post-Corona, la vie virtuelle longue distance aura conquis une nouvelle autonomie – maintenant que nous avons été contraints de découvrir son potentiel.

l’Etat, encore une fois, s’est avéré la seule entité capable de faire face à des crises à si grande échelle. L’imposture du néolibéralisme est désormais exposée, et doit être dénoncée haut et fort. 
Cette pandémie est comme une bande-annonce de cinéma qui nous donne un preview, un avant-goût de ce qui peut nous arriver si des virus bien plus dangereux font leur apparition et si le changement climatique rend le monde invivable. Dans des cas pareils, il n’y aura ni intérêt privé ni intérêt public à défendre. Contrairement à ceux qui prédisent une résurgence du nationalisme et un retour des frontières, je crois que seule une réponse internationale coordonnée peut aider à affronter ces risques et périls inédits.
 Le monde est irrévocablement interdépendant et seule une contribution de ce genre peut nous permettre de faire face à la prochaine crise. Nous aurons besoin d’une coordination et d’une coopération internationales d’un type nouveau, afin d’empêcher de futures retombées zoonotiques, pour étudier les maladies, pour innover dans les domaines de l’équipement médical et de la recherche, et plus que tout, il faudra réinvestir les richesses considérables amassées par les entités privées dans les biens communs. Telle sera la condition pour avoir un monde.
(1) Thucydide, « La Guerre du Péloponnèse », chap. 2, 52.
Sociologue franco-israélienne, Eva Illouz est considérée comme l’une des plus importantes figures de la pensée mondiale. Directrice d’études à l’EHESS et professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, elle étudie le développement du capitalisme sous l’angle des subjectivités. Elle a récemment publié « Happycratie » (2018), « les Marchandises émotionnelles » (Premier Parallèle, 2019) et, le 6 février 2020, « la Fin de l’amour », aux éditions du Seuil.


jeudi 26 mars 2020

Coronavirus: les mesures de confinement offrent un nouveau souffle à la qualité de l’air en Europe


Les concentrations de dioxyde d’azote ont été divisées par deux à certains endroits.

Belga

La pollution de l’air a fortement diminué en Europe ces derniers jours, en particulier dans les grandes villes où un confinement a été mis en place afin d’endiguer la propagation du nouveau coronavirus, selon une étude de l’Agence européenne de l’Environnement (AEE) publiée mercredi. Les concentrations de dioxyde d’azote (NO2) ont ainsi été divisées par deux à certains endroits, grâce notamment à la réduction drastique de la pression automobile.
D’après les analyses de l’Agence européenne pour l’environnement, qui a examiné la qualité de l’air de 3.000 sites à travers le Vieux continent, des baisses entre 40 % et 55 % ont été enregistrées la semaine dernière à Barcelone, Madrid et Lisbonne.
La quantité de dioxyde d’azote mesurée à Milan au cours des quatre dernières semaines était par ailleurs inférieure d’un quart à celle d’il y a un an, tandis qu’elle était jusqu’à 35 % moindre à Rome. La semaine dernière, 47 % de dioxyde d’azote en moins ont en outre été émis dans la ville de Bergame, elle aussi durement affectée par la crise sanitaire.
400.000 décès prématurés en Europe chaque année
« Les données de l’AEE donnent une image précise de la baisse de la pollution atmosphérique, notamment en raison de la réduction du trafic dans les villes », a commenté le directeur exécutif de l’AEE, le Belge Hans Bruyninckx. « Cependant, pour résoudre les problèmes de qualité de l’air à long terme, il faut des politiques ambitieuses et des investissements tournés vers l’avenir. En tant que telle, la crise actuelle et ses multiples impacts sur notre société vont à l’encontre de ce que nous essayons de réaliser, à savoir une transition juste et bien gérée vers une société résiliente et durable », a-t-il ajouté.
L’exposition au dioxyde d’azote peut provoquer des troubles respiratoires, des crises d’asthme et un risque accru d’infections. Plusieurs experts ont d’ailleurs averti que les citoyens souffrant de maladies respiratoires pourraient être davantage vulnérables au Covid-19. A l’heure actuelle, il n’est toutefois pas clair si l’exposition continue à la pollution atmosphérique aggrave la condition des personnes atteintes du coronavirus, a indiqué l’AEE, soulignant que des recherches épidémiologiques supplémentaires étaient nécessaires pour répondre à ces questions.
La mauvaise qualité de l’air provoque chaque année environ 400.000 décès prématurés en Europe, d’après l’AEE.


CORONAVIRUS: LA QUALITE DE L’AIR S’EST FORTEMENT AMELIOREE EN BELGIQUE DEPUIS LE CONFINEMENT
LES MESURES DE CONFINEMENT PERMETTENT DE DIMINUER LA POLLUTION DE L’AIR EN BELGIQUE.

EPA
La qualité de l’air s’est fortement améliorée depuis samedi, constate la Cellule Interrégionale de l’Environnement (CELINE) qui attribue ces bons résultats au confinement imposé pour enrayer la propagation du coronavirus mais aussi aux conditions météorologiques favorables.
Les mesures de confinement ne peuvent expliquer à elles seules l’amélioration de la qualité de l’air. « Le télétravail, le chômage temporaire et les restrictions de déplacement jouent certainement un rôle positif mais il est difficile de le quantifier », explique le porte-parole de CELINE, Frans Fierens, selon qui les conditions météorologiques actuelles contribuent également à diminuer les concentrations de polluants dans l’atmosphère. « Il y a beaucoup de vent et nous sommes sous l’influence d’un courant d’air pur en provenance de Scandinavie. Cela joue énormément », ajoute-t-il.
En tout état de cause, il y a moins de dioxyde d’azote (NO2) – un gaz typiquement lié au trafic routier – et de particules fines dans l’air. « Mais il est difficile de déterminer s’il s’agit d’une conséquence du confinement ou de la météo », insiste M. Fierens.
conclut-il.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LE FOND DE L’AIR EST PUR
CORONAVIRUS ET CLIMAT ?
En quoi climat et corona sont-ils les deux faces de la même médaille ?
Question oiseuse à première vue. Et pourtant en y réfléchissant un peu on constate que les deux sujets participent d’une même logique, celle de la  complexité. En luttant contre le virus par le confinement, on diminue l’activité économique et son corolaire la mobilité automobile ce qui ipso facto entraine une régénération de la qualité de l’air. Bref : «  les mesures de confinement permettent de diminuer la pollution de l’air en Belgique » Ce qu’il fallait démontrer. » C’est dire que le jour où, on peut l’espérer on reviendra à la normale, les militants  pour le climat auront beau jeu de dire qu’il suffit de diminuer la densité du trafic pour améliorer la qualité de l’air et du climat, en d’autres mots la santé publique. En vérité ils auront raison. Et que fera–t-on de cela… « Si le transport est le principal secteur responsable de la dégradation de l’air, il n’est pas le seul. L’agriculture, l’industrie et le chauffage des bâtiments y contribuent également. « Comme de nombreuses personnes travaillent à domicile et chauffent leur logement, on pourrait penser que cela a un effet négatif, mais il est très difficile de le démontrer pour l’instant » Rien n’est simple ; tout est compliqué ; complexe diront les gens qui se croient instruits…
MG

mercredi 25 mars 2020

Le monde après le coronavirus, vu par Yuval Noah Harari


 Le Temps 

Société de surveillance, démission démocratique, nations désunies: l’orage va passer mais les choix que la crise actuelle nous amène à faire pourraient altérer nos vies, alerte dans le «Financial Times» l’historien et humaniste israélien, auteur du best-seller «Sapiens. Une brève histoire de l’humanité»

Catherine Frammery

Le quotidien financier britannique a ouvert ses colonnes à l’historien mondialement célèbre pour ses ouvrages Sapiens. Une brève histoire de l’humanité et Homo Deus. Une brève histoire de l’avenir, suite du premier. Une très longue et importante tribune, diffusée ce week-end en accès gratuit, que Le Temps a jugé utile pour le débat public de proposer, dans une version resserrée.
L’article original: Yuval Noah Harari: the world after coronavirus (Financial Times, 20 mars 2020)
L’humanité fait face à une crise globale, commence l’historien, et à l’heure des choix, il faut considérer non seulement la meilleure façon de vaincre la menace actuelle, mais aussi ce à quoi devrait ressembler le monde dans lequel nous voulons vivre. «L’orage va passer, l’humanité survivra, la plupart d’entre nous allons survivre – mais dans un monde qui sera différent.»
Car de nombreuses mesures prises dans l’urgence resteront en place, «c’est le propre des situations de crise, explique Harari, elles accélèrent l’histoire». Des décisions qui devraient demander des années d’évaluation sont prises en quelques heures. «Des pays entiers deviennent les cobayes d’expériences sociales géantes: que se passe-t-il quand tout le monde travaille de chez soi et ne communique qu’à distance? Que se passe-t-il quand des universités au complet basculent en ligne?» Jamais, en temps normal, les politiques, les milieux d’affaires et les sachants ne donneraient leur accord à ces expériences, insiste l’historien. Mais justement, le temps n’est pas à la normalité.
Deux choix se distinguent par leur importance, selon Harari. «Le choix entre surveillance totalitaire et reconquête démocratique; le second entre isolement nationaliste et solidarité globale.»
1- Une surveillance interne, «sous la peau»
Il y a deux façons d’obtenir que des populations entières se conforment à certaines demandes visant à stopper une épidémie. La première est de surveiller ces populations et de punir les moutons noirs, rappelle Harari. Pour la première fois dans l’histoire, la technologie permet de surveiller tout le monde, tout le temps – bien loin des indics du KGB. La Chine est le pays qui a le plus déployé ces instruments de surveillance de masse, avec ses centaines de millions de caméras à reconnaissance faciale; elle surveille les smartphones, oblige les personnes à déclarer leur état général et peut retracer leurs allées et venues pour retrouver les gens qu’elles ont rencontrés. Israël aussi a récemment autorisé le développement de technologies habituellement réservées à la surveillance de terroristes pour suivre des personnes atteintes par le virus.
Vous pourriez m’objecter qu’il n’y a là rien de nouveau, continue Harari, entreprises comme pouvoirs politiques ont recours à des technologies toujours plus sophistiquées pour pister, surveiller et manipuler les gens. Mais avec le coronavirus, l’intérêt des gouvernements passe de l’externe à l’interne, «ils ne se contentent plus de savoir sur quoi vous cliquez, ils veulent savoir ce qui se passe sous votre peau».
Imaginez que chaque citoyen porte un bracelet biométrique qui transmette en continu sa température et son pouls. Les algorithmes permettraient de savoir que vous êtes malade avant même que vous vous en rendiez compte; les personnes que vous avez côtoyées seraient aussi connues, et il suffirait de quelques jours de ce système pour stopper l’épidémie. «Sounds wonderful, right?»
L’inconvénient serait bien sûr que cela légitimerait un nouveau système de surveillance «terrifiant», continue l’historien. «Si vous savez que je clique sur Fox News plutôt que sur CNN, cela vous donne une indication sur mes idées politiques, et peut-être sur ma personnalité. Mais si vous pouvez avoir accès à ma température corporelle, ma pression et mon rythme cardiaque pendant que je regarde une vidéo, vous saurez ce qui me fait rire, pleurer, ce qui me met en colère.»
Mes envies, mes colères, mes données
Et Hariri de développer: «Il est crucial de se rappeler que la colère, la joie, l’ennui, l’amour sont des phénomènes biologiques, tout autant que la fièvre ou la toux.» Si les pouvoirs politiques et les entreprises récoltent nos données biométriques en masse, ils nous connaîtront mieux que nous-mêmes et non seulement ils pourront prédire nos sentiments, mais ils pourront aussi les manipuler, et nous vendre ce qu’ils veulent – un produit, un personnage politique. Aux oubliettes de l’histoire, Cambridge Analytica! «2030. Imaginez la Corée du Nord munie de bracelets biométriques. Un signe de colère pendant le discours du Grand Leader, et c’en sera fini de vous.»
Il serait illusoire de penser que cette surveillance biométrique pourrait n’être que transitoire, continue l’historien humaniste, «les mesures prises dans l’urgence ont la mauvaise habitude de rester en place même après l’urgence, d’autant qu’il y a toujours de nouvelles menaces». Et de citer les mesures prises en Israël lors de la guerre de 1948, dont certaines n’ont jamais été abolies. Dans le cas du coronavirus, des gouvernements pourraient arguer d’une possible «deuxième vague» pour maintenir leur surveillance, ou d’autres menaces. «La bataille autour du virus pourrait être l’argument décisif dans l’actuelle bataille autour des données personnelles, car lorsqu’il faut choisir entre droit à la vie privée et santé, les gens généralement privilégient la santé.»
C’est pourtant mal poser le débat, selon Hariri, pour qui droit à la vie privée et bonne santé doivent pouvoir aller de pair. Et de s’appuyer sur les cas de la Corée du Sud, de Taïwan et de Singapour qui, s’ils se sont appuyés sur certaines applications de pistage, se sont bien davantage appuyés sur des tests réalisés à grande échelle, des chiffrages honnêtes et la coopération d’un public correctement informé.
La «police du savon»
Car c’est l’autre moyen d’obtenir qu’une population accepte de suivre une ligne directrice: qu’elle soit bien informée et qu’elle ait d’elle-même envie de prendre les bonnes décisions. L’intérêt de se laver les mains avec du savon n’a été découvert qu’au XIXe siècle, rappelle Hariri, et si aujourd’hui des milliards d’humains le font, ce n’est pas parce qu’ils ont peur d’une «police du savon», c’est parce qu’ils en connaissent les bénéfices.
Atteindre un tel niveau de coopération volontaire nécessite de la confiance, note cependant Hariri, de la confiance dans la science, les autorités publiques, les médias. Des politiciens irresponsables ont érodé cette confiance ces dernières années, mais tout comme les membres fâchés d’une fratrie peuvent lors d’un drame redécouvrir des trésors de confiance et d’amitié, il n’est pas trop tard pour reconstruire la confiance publique dans la science, les pouvoirs politiques et les médias, veut croire Hariri. «Nous pourrions aussi avoir recours aux nouvelles technologies qui nous redonneraient du pouvoir, je pourrais faire des choix plus informés, en connaissance de cause, savoir si je deviens un risque pour les autres, mais aussi ce qui est bon pour ma santé. Et n’oublions pas que les technologies qui permettent aux Etats de surveiller les citoyens peuvent normalement aussi servir aux citoyens pour surveiller leurs Etats…»
L’épidémie de Covid-19 est donc un test majeur pour le pouvoir des citoyens, assène Hariri. «Si nous ne faisons pas les bons choix, nous pourrions devoir abandonner nos libertés les plus précieuses.»
2- L’urgence d’un plan global solidaire
L’autre grand choix devant nous est celui que nous devons faire entre isolement nationaliste et solidarité globale. L’épidémie et la crise économique qui la suivra sont des problèmes globaux qui ne peuvent être résolus que par une coopération globale.
D’abord, il faut partager l’information à un niveau global: ce qu’un médecin italien trouve un matin peut sauver un malade iranien le soir, et la Grande-Bretagne pourrait avoir intérêt à écouter la stratégie de la Corée du Sud, qui a affronté les mêmes problèmes qu’elle plus tôt, explicite l’historien. «Mais cela requiert un esprit de coopération internationale et de confiance.»
Les pays devraient accepter de partager leurs informations, de demander des conseils et de l’aide, et avoir confiance dans ce qu’on leur donne. Il faudrait aussi un effort global pour produire des tests, de l’équipement médical, dans un effort global coordonné et non pas chacun dans son coin. «Un pays riche peu touché devrait donner ses moyens en matériel et en personnel médical à un pays pauvre plus atteint, sachant qu’il serait à son tour aidé si la situation changeait.» Cette coopération globale devrait aussi se faire sur le plan économique, dans la mesure où si un gouvernement prend une décision sans concertation, il ne fera qu’augmenter le chaos et la crise, développe Hariri.
Cette coopération doit aussi concerner le trafic aérien. Suspendre tous les vols internationaux pendant des mois aura un coût considérable et gênera la lutte contre le coronavirus. Il faudrait trouver un accord qui permette aux voyages essentiels d’avoir lieu: ceux des scientifiques, médecins, journalistes, politiciens, milieux d’affaires. «Si chaque personne voulant voyager était bien testée avant son départ, elle serait mieux acceptée.»
Retrouver le chemin de la confiance
Malheureusement, la communauté internationale est actuellement paralysée, se désole Hariri: «There seem to be no adults in the room.» On aurait pu s’attendre il y a des semaines à un plan d’action global, initié par les leaders de ce monde. Mais la vidéoconférence du G7 n’a pas abouti. Et les Etats-Unis ont abandonné le rôle de «global leader» qu’ils avaient joué lors de précédentes crises, privilégiant clairement la grandeur américaine au futur de l’humanité. «Ce pays a abandonné même ses alliés les plus proches, ne les consultant ni même les informant avant d’interdire les vols en provenance de l’Union européenne. Même si leur politique changeait et qu’ils proposaient un plan global, qui ferait confiance à un chef qui n’assume jamais aucune responsabilité, ne reconnaît jamais aucune faute et accuse toujours les autres…» Or si la place des Etats-Unis n’est pas prise par d’autres pays, non seulement il sera bien plus difficile de stopper l’épidémie actuelle, mais ses conséquences continueront d’empoisonner les relations internationales pendant des années. «Mais chaque crise est aussi une chance à saisir, il faut espérer que celle-ci aidera l’humanité à comprendre le danger aigu posé par la désunion globale.»
L’humanité doit faire un choix, conclut Harari. «Irons-nous vers la désunion ou prendrons-nous le chemin de la solidarité globale? La première option non seulement prolongera la crise actuelle mais elle engendrera des catastrophes encore pires. Si nous choisissons la solidarité, ce sera une victoire non seulement contre le coronavirus mais contre toutes les futures épidémies et crises qui pourraient assaillir l’humanité au XXI*e siècle.»
* Bien XXIe et non pas XXe, merci au lecteur qui a repéré notre erreur!


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« NOUS ALLONS SURVIVRE – MAIS DANS UN MONDE QUI SERA DIFFERENT.»
LE VIEUX MONDE SE MEURT, LE NOUVEAU EST LENT A APPARAITRE, ET C'EST DANS CE CLAIR-OBSCUR QUE SURGISSENT LES MONSTRES. Antonio Gramsci

Cette  célèbre citation de Gramsci me hante depuis que je l’ai découverte en exergue du Don Juan de Joseph Losey.  A bien des égards nous vivons une période aussi exaltante, aussi interpellante que celle des Lumières, contemporaine du divin Mozart.
« Irons-nous vers la désunion ou prendrons-nous le chemin de la solidarité globale? »  Comme chaque crise, celle-ci serait donc, selon la brillante analyse de Harari,  une opportunité à saisir ? « La communauté internationale est actuellement paralysée » :« On aurait pu s’attendre il y a des semaines à un plan d’action global, initié par les leaders de ce monde »
On aurait beaucoup aimé que l’Europe agît. Elle a brillé par son absence. C’est pathétique mais doit tous nous interpeller. « Ce fut, bien au contraire,  le triomphe de chaque pays pour soi. Cela aurait exigé un esprit de coopération internationale et de confiance. qui n’existe plus dans un monde régi par un individualisme jaloux, l’isolement nationaliste et identitaire  et solidarité globale. »
Quand comprendrons nous que cette épidémie et les suivantes, car gageons qu’il y en aura d’autres ;  que  la  crise économique qui s’annonce  sont « des problèmes globaux qui ne peuvent être résolus que par une coopération globale. »
Mais il y a un aspect plus dramatique encore et on aurait tort de se le dissimuler.  Selon Harari,  décidément visionnaire :«Le choix est désormais  entre surveillance totalitaire et reconquête démocratique; entre isolement nationaliste et solidarité globale.»  Nous assistons en effet à une formidable montée des périls dans le monde que certains pensent naïvement pouvoir endiguer par un recours à des régimes autoritaires, ce qui explique la tentation totalitaire et le succès des partis d’extrême droite en Europe au détriment des partis traditionnels que cette crise profonde de la démocratie, -il s’agit d’une vraie crise de civilisation- met à mal.
Mais surtout ne perdons pas espoir : « la crise mondiale provoquée par la pandémie du coronavirus est aussi une opportunité qui montre que les Etats sont capables de prendre des mesures radicales pour répondre à l’urgence sanitaire. « Cette prise de conscience peut être salutaire face aux autres crises – environnementale, économique, sociale, démocratique – dont le covid-19 est un révélateur. » Arnaud Zacharie
La lutte contre l’épidemie de coronavirus signe-t-elle une réhabilitation du rôle de l’Etat ? « C’est effectivement dans ces moments que l’on voit l’Etat dans la plénitude de son rôle. Dans le discours dominant de ces trente dernières années, l’Etat est toujours considéré comme une charge, un handicap, une source de déficit, et non comme ce qu’il est réellement, c’est-à-dire ce qui fait tenir une société, a fortiori dans une période de crise. Or, en cas de crise, il faut que l’Etat tienne, mais aussi qu’il ait l’air de tenir, d’où l’importance de la considération qu’on lui porte. » Louis Hausalter Marianne
« Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent a apparaitre, et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres »
Il y eut mai 68, gageons que le mai 2020 sera de nature très différente. Sans doute le vivrons-nous dans le confinement mais celui-ci nous contraint à une réflexion profonde sur nous-mêmes, le sens de notre vie et la nécessité d’apprendre enfin et de manière radicale à vivre autrement c'est-à-dire plus authentiquement, plus solidairement.
MG


LA CRISE MONDIALE PROVOQUEE PAR LA PANDEMIE DU CORONAVIRUS EST AUSSI UNE OPPORTUNITE: 
par Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11. in Le Soir

Elle montre que les Etats sont capables de prendre des mesures radicales pour répondre à l’urgence sanitaire. Cette prise de conscience peut être salutaire face aux autres crises – environnementale, économique, sociale, démocratique – dont le Covid-19 est un révélateur.
La pandémie du Covid-19 survient dans un contexte international instable et dangereux. En ce sens, la brutalité du choc externe qu’elle représente pour nos sociétés est un puissant révélateur des crises globales de notre temps.
La pandémie du Covid-19 est avant tout une crise sanitaire qui met en péril la vie de milliers de personnes et menace d’asphyxie les systèmes de santé, généralement affaiblis par des années d’austérité. Elle provoque également une crise environnementale, en rendant l’environnement inadapté à la vie en société.
Crise sociale
Elle révèle en outre une crise sociale qui était déjà patente. Les plus pauvres et les plus vulnérables sont les premières victimes du virus, surtout dans les pays qui ne disposent pas d’un système de santé publique universel. Ceux qui n’ont pas de domicile fixe où rester confinés ne trouvent plus de quoi survivre dans les rues désertées. Les demandeurs d’asile entassés dans des camps où l’hygiène est déplorable sont laissés à eux-mêmes. Les pays pauvres d’Afrique doivent affronter la pandémie, alors que leurs systèmes de santé peu développés sont déjà asphyxiés par d’autres épidémies.
Crise économique
Le Covid-19 révèle par ailleurs une profonde crise économique et financière. Il fait l’effet d’une étincelle sur un baril de poudre. En ébranlant aussi bien la production que la consommation, il représente un choc de l’offre et de la demande d’une violence inédite. Ce choc économique annonciateur d’une profonde récession mondiale provoque une panique financière qui se traduit par un krach boursier. L’instabilité financière au sein de la zone euro fait ressurgir le spectre d’une crise des dettes souveraines.
Crise de la mondialisation
Cette crise économique et financière est également une crise de la mondialisation. La rupture des chaînes de valeur mondiales et l’accumulation excessive de dettes privées au sein du système financier international ébranlent la mondialisation commerciale et financière. Le confinement est l’antithèse de la mobilité sur laquelle repose la mondialisation. L’économie mondiale est littéralement à l’arrêt. Les mouvements des personnes sont prohibés et les frontières se ferment à une vitesse que même le plus radical des nationalistes n’aurait osé espérer.
Crise démocratique
Il en découle une crise démocratique, dans un contexte de défiance des partis traditionnels et de montée du national-populisme qui ébranle les démocraties représentatives depuis plusieurs années. Les gouvernements redoublent de décisions autoritaires pour juguler la pandémie. Si la fin peut justifier les moyens, la capacité des gouvernements à venir à bout de la pandémie déterminera leur avenir politique. Un manque d’efficacité en la matière exacerberait immanquablement la crise de légitimité des partis gouvernementaux dont pourrait tirer profit l’agenda national-populiste. En cas de succès, les gouvernants pourraient au contraire en sortir avec une légitimité accrue – à condition toutefois de ne pas prendre démesurément goût aux dérives autoritaires.
Crise de la coopération
Le problème est que la pandémie du Covid-19 survient dans le contexte d’une crise de la coopération multilatérale. Les Etats prennent des décisions fortes mais désordonnées, alors que seule la coopération internationale est en mesure de résoudre efficacement un problème global. Les Etats-Unis du président Trump ont abandonné le rôle de puissance stabilisatrice de l’ordre mondial au profit du credo America First – illustré par la tentative d’acheter à une firme allemande l’exclusivité du vaccin contre le Covid-19. La Commission européenne tente difficilement de masquer la désunion européenne. La Chine s’engouffre dans la brèche pour vanter son modèle et se profiler en parangon de la coopération et de la solidarité internationale – notamment à travers les dons de matériel médical généreusement octroyés aux quatre coins du monde par la Fondation Alibaba. Le Covid-19 révèle ainsi le basculement du monde et l’influence géopolitique grandissante du modèle autoritaire chinois.
Crise de civilisation?
Il pourrait finalement en résulter une crise de civilisation. Les crises sanitaires ont souvent accompagné de grands basculements historiques. La chute de l’Empire romain a été favorisée par l’épidémie de la peste, qui tua près de la moitié de la population. La peste noire provoqua la mort de millions de personnes dans le contexte de la «grande dépression médiévale» du 14e siècle, qui mena à la crise terminale du système féodal. La «grande transformation» de l’entre-deux-guerres, marquée par la montée des totalitarismes, débuta avec la Première Guerre mondiale, mais aussi avec la grippe espagnole de 1918. Il n’est pas exclu que le Covid-19 s’accompagne à son tour de grands bouleversements.
Des opportunités
Heureusement, les crises sont aussi des opportunités. Si la priorité à court terme est de juguler la pandémie, le défi consiste à se mettre simultanément en ordre de marche pour répondre à moyen terme aux crises globales qu’elle révèle. Des mesures que l’on présentait hier comme utopiques sont aujourd’hui de mise: les règles budgétaires sont oubliées; les Etats investissent massivement et interviennent pour soutenir l’économie; l’Etat-providence et l’hôpital public sont présentés comme d’indispensables remparts; la relocalisation de l’économie est prônée au nom de la sécurité d’approvisionnement; les gouvernements écoutent les scientifiques plutôt que les lobbies; les citoyens modifient leur mode de vie dans l’intérêt général. Autant de ruptures qui sont nécessaires non seulement pour éradiquer le Covid-19, mais aussi pour opérer la transition qui permettrait de répondre aux crises environnementale, sociale, économique et démocratique que la pandémie exacerbe.
Un nouvel élan pour l’Europe?
Le risque est qu’à l’instar de la crise de 2008, les gouvernements temporairement contraints de se convertir aux politiques keynésiennes et à l’Etat-providence reviennent d’autant plus rapidement aux politiques contre-productives d’austérité et de course à la compétitivité. La crise du Covid-19 ne sera salvatrice que si les gouvernements ne retombent pas dans le business as usual une fois la pandémie vaincue et la reprise économique assurée. L’UE devrait au contraire profiter de cet élan pour concrétiser son projet de Green Deal. La lutte contre le Covid-19 pourrait ainsi servir de répétition générale permettant d’opérer ensuite la nécessaire transition vers une prospérité soutenable et démocratiquement partagée.