mercredi 19 mars 2008

Bruxelles, plus que bilingue! Une richesse ou un problème?

Le vendredi, 15 décembre dernier, l’association Bruxelles en Couleurs a organisé sa journée de rencontre annuelle autour du thème «Bruxelles, plus que bilingue! Une richesse ou un problème?»

Au mois d’avril 2006, Bruxelles en Couleurs - Brussels Gekleurd a lancé une pétition afin de pouvoir continuer à fonctionner sur une base bilingue à Bruxelles. Cette pétition était une réaction à la décision de la COCOF, qui voulait arrêter toute attribution d’aide financière destinée à notre organisation à cause de notre identité bilingue consciente.

Ceci dit, pendant notre journée de rencontre, nous avons voulu sortir du cadre restreint d’un conflit avec la VGC ou la COCOF. En effet, nous avons surtout essayé d’analyser comment et combien une organisation socioculturelle bruxelloise, s’adressant directement à tous les Bruxellois, quelque soit leur langue ou leur origine, peut quand même être subventionnée par les différentes autorités. Tout ceci sans abandonner les enjeux multilingues ou sans se cacher derrière des constructions juridiques artificielles et forcées.


La session était introduite par Roel Jacobs, juriste, historien et guide bilingue de la ville de Bruxelles. Ensuite, il y avait Chantal Kesteloot, docteur en histoire et Guido Fonteyn, ancien journaliste et publiciste.
«Le plurilinguisme bruxellois doit être vu dans une perspective plus large. Le phénomène ne se limite pas uniquement au «syndrome de facilités linguistiques», mais la langue joue un rôle déterminatif dans la formation identitaire d’un groupe de gens. (…) (Jacobs)»

«La situation actuelle à Bruxelles est intéressante dans sa complexité. Bruxelles "est un centre" est un centre cosmopolite situé au cœur du monde, où tout se rencontre. A cause de cela, l’histoire dans un coin perdu du monde est moins complexe et moins intéressante comparée au cas de Bruxelles. A Bruxelles, il serait une grande erreur de mener la politique flamande de façon aveugle et restreinte comme la vision qu’en tant que Flamand, il vaudrait mieux être exclusivement Flamand. Une telle gestion exclurait une partie importante de la richesse culturelle bruxelloise. En effet, le patrimoine culturel bruxellois est avant tout un centre de convergence d’éléments francophones, flamands et beaucoup d’autres. (Jacobs)»

«Les différents noms en français et en néerlandais ne sont pas l’extériorisation d’un conflit linguistique, mais relèvent d’une toute autre perception : les appellations flamandes se rapportent à une perspective du Moyen Age, tandis qu’en français, on prend en considération une perspective remontant à la Révolution Française. Il faut avant tout conserver le patrimoine culturel, et avec cela ces deux visions différentes. (Même plus, il se pourrait que l’ouverture de la perspective flamande à une audition francophone soit la priorité par excellence à Bruxelles)Etre confronté à plusieurs langues est loin d’être un appauvrissement, au contraire, c’est une richesse. (Jacobs)»


Chantal Kesteloot distingue à Bruxelles un paradoxe et une évidence:
«Une évidence qui consiste en une société de composition diverse, une administration fonctionnant dans un cadre bilingue et un climat plurilingue. Le paradoxe est cependant que la législation oblige les citoyens et les institutions à choisir et à confronter ce choix à ce qui se rapporte à la vérité régionale, qui est beaucoup plus intéressante. De plus, selon Kesteloot, ce paradoxe au niveau linguistique cache beaucoup plus: il y a entre autres les différents défis au niveau de l’emploi, l’effectuation et la possession du pouvoir, le fonctionnement économique et la culture. Qui possède le pouvoir, et comment cela se traduit culturellement? L’évidence actuelle se base sur des circonstances historiques. Aujourd’hui, on vit dans un État fédéral et on remarque que la construction fédérale est considérée comme le dispositif par excellence garantissant la stabilité et la continuité de la Belgique. Kesteloot souligne qu’il ne faut pas remonter si loin dans l’histoire pour rencontrer d’autres visions à ce propos.
Il n’y a pas si longtemps, les défenseurs du modèle fédéral étaient considérés comme les destructeurs de l’état unitaire qu’était la Belgique à l’époque. En d’autres termes, la vision actuelle a complètement changé. (…) (Kesteloot)»

«On a conclus en disant que l’identité flamande est centrée autour d’un noyau linguistique, ce qui est incontestablement justifié, vu que la langue flamande, à défaut de reconnaissance francophone, a été menacée à disparition à plusieurs reprises. Les francophones ont toujours considéré le flamand comme un dialecte, tandis que les Flamands n’ont cessé d’exiger une forme de reconnaissance
culturelle et administrative. Néanmoins, leur langue continuait à être vue comme inférieure, ce qui a résulté en une lutte unilatérale pour des régions réunies autour d’une seule langue. Le grand poids symbolique attaché à l’aspect linguistique explique en grande partie la valeur émotionnelle des sondages linguistiques (la différence entre ce qu’on est vraiment et ce qu’on veut être. Rappelons par exemple les nombreux Flamands qui préconisaient être francophones). Le lien linguistique explique pourquoi le mouvement flamand a exigé que la langue de l’enseignement soit automatiquement la langue maternelle des sujets,tandis que les francophones s’étaient agrippés au principe de la liberté du père de famille. A Bruxelles, cette liberté des pères de famille a été restaurée dans les années septante, mais a provoqué un effet inverse, dans le sens où beaucoup de familles francophones homogènes de Bruxelles ont envoyé leurs enfants à une école néerlandophone. Ceci est le résultat direct d’un changement des circonstances
économiques.

Comme le point de gravité économique de la Belgique se trouve actuellement du côté flamand, les francophones ont intérêt à envoyer leurs enfants à des écoles néerlandophones, en vue d’un futur bilinguisme (et par conséquent beaucoup de possibilités professionnelles) de leurs poulains. Après tout, le débat actuel reste dominé par les frustrations anciennes. Le poids social d’une langue n’a pas diminué et les francophones craignent une flamandisation totale. Les rôles ont été renversés: là où à l’époque, la Flandre considérait le bilinguisme comme dispositif soutenant la francisation de la Belgique, les francophones craignent que ce même bilinguisme mène à une néerlandisation. A part cela, il y également la réalité européenne et les conséquences de la migration…(Kesteloot)»


Guide Fonteyn a terminé la session matinale en parlant des avantages et des désavantages des villes multilingues:
«Un avantage important d’une ville unilingue est que sa gestion est beaucoup plus facile. Mais il y a plus que la langue. La langue peut – à l’intérieur d’un territoire bien délimité – dissimuler une gestion différente au niveau de la santé publique, de la culture et d’ici peu aussi au niveau économique. Fonteyn estime qu’une telle bipolarité pourrait être résolue par la création d’une troisième communauté, une communauté bruxelloise.
La solution résiderait plutôt dans une meilleure collaboration et non pas en une diminution du poids des différentes communautés. (Fonteyn)»

Fonteyn réfère au cas de la ville suisse bilingue, Biel, et au quartier chinois de la ville de Montréal. Il ajoute néanmoins que le cas de Bruxelles est relativement unique et qu’en fait, il faut être fier d’une telle ville légalement bilingue. Il regrette l’accentuation des problèmes, tandis que l’unicité de Bruxelles mérite d’autant plus d’être soulignée(…)»

«Fonteyn prétend que le modèle bruxellois souffre d’une tension énorme qui ne relève pas pour autant d’un conflit franco-néerlandophone, mais plutôt des changements démographiques. Ainsi, 40% de la population est actuellement d’origine allochtone, et une grande partie n’a pas la nationalité belge. On tend à impliquer ces allochtones dans la gestion communale et de créer une sorte de communauté internationale. Ceci est – du moins selon Fonteyn – une mauvaise idée. Il se trouve que ces étrangers ne sont pas un groupe homogène, ce qui se voit déjà chez les enfants où il faut distinguer ceux qui sont européens et ceux qui sont immigrés. Toute mesure qui considère les «enfants migratoires» comme un groupe à part entière est contre-productive et empêche une intégration fertile.(…)»

«La commission communautaire générale peut influencer la relation entre la région de Bruxelles et l’Europe, mais on n’a pas besoin de nouvelles structures. Fonteyn veut absolument s’écarter d’un logique genre «eux» et «nous», vu que Bruxelles est la capitale de tout le monde. Les différences à l’intérieur de la ville de Bruxelles ne peuvent pas prendre trop de poids. Fonteyn distingue deux éléments essentiels: D’une part, il remarque une pauvreté extrême chez les gens venus des pays de l’Europe de l’Est et chez les citoyens belges âgés. A Bruxelles, il y a de plus en plus de sans-abri, ce qui est un nouveau phénomène évidemment inacceptable. Par ailleurs, l’aide portée à l’égard de ces personnes ferait un beau projet commun pour la VGC et la COCOF. D’autre part, il est important de ne pas continuer à contester certaines facilités et droits: l’égalité entre hommes et femmes, la discrimination sexuelle, la séparation entre Etat et Religion… Celui qui refuse d’accepter ces principes basiques, ne pourra pas trouver sa place au sein de notre société.(Fonteyn)»


Le discours des trois orateurs a été prolongé dans un groupe de travail au cours de la session d’après-midi.
Après avoir réjoui d’un repas excellent, soigné par Dar al amal, trois groupes de travail ont travaillé de façon assidue. Comme déjà indiqué, le premier groupe prolongeait la discussion du matin autour du «plurilinguisme pratique».

Les questions suivantes ont été posées:
Quelle est la langue véhiculaire des réunions des organisations plurilingues?
A quel public s’adressent-elles?
Est-ce que la connaissance d’une ou plusieurs langues devient le critère prioritaire pour la sélection de collaborateurs?
Les gestionnaires, doivent-ils être bilingues?
Le plurilinguisme, signifie-t-il plus de charge de travail?
Qu’en faut-il des frictions emportées par les différences de culture?
Peut-on parler d’une autre culture de se réunir?
Quelles langues sont prioritaires par rapport aux autres ou veille-t-on à mettre en pratique une gestion d’échange linguistique?

Enfin, il y avait le groupe travaillant autour de la «question institutionnelle», présidé par le président de la Vlaamse Gemeenschapscommissie (Commission de la Communauté flamande), monsieur Vanraes. Normalement, le président du parlement bruxellois francophone, monsieur Doulkeridis serait également présent, mais a été excusé au dernier moment.

Ce groupe s’est penché sur les questions suivantes:
Le cadre institutionnel actuel, permet-il que des organisations qui travaillent sur des matières liées aux droit de personnes (bien-être, culture…), ne choisissent pas une seule langue, ou bien travaillent et sont structurées de manière bilingue?
Est-ce que la VGC peut jouer un rôle à ce niveau?
Est-il préférable qu’à Bruxelles, ville cosmopolite, les autorités refusent de soutenir des organisations structurées de manière bilingue, justement parce qu’elles veulent s’adresser à tous les Bruxellois? Et est-ce que cela ne stimule pas la création de structures artificielles, en pratique surtout difficiles pour ces organisations mêmes?
N’existent-ils pas d’autres critères pour déterminer qu’une organisation se prétendant bilingue ou multilingue, rend possible le déploiement d’une action ouverte à tous les différents groupes linguistiques existants?

Une fois de plus, la journée s’est révélée trop courte. Néanmoins, elle était passionnante et intéressante.
Les personnes intéressées peuvent obtenir un rapport plus détaillé des différents exposés et consulter les discussions sur notre site Web ou s’adresser au secrétariat de Bruxelles en Couleurs.
Nous nous reverrons l’année prochaine!

Cet article est écrit sur base d’un texte de Roel Jacobs et le compte-rendu de Bernard Desmet sur les interventions de Chantal Kesteloot et Guido Fonteyn (pas encore vérifié par les orateurs).

Aucun commentaire: