vendredi 25 juillet 2008

Averroès et sa pensée


Abu'l-Walid Muhammad ibn Rushd, Averroès pour le monde latin, naît à Cordoue en 1126, et meurt à Marrakech en 1198 après avoir connu la disgrâce et l'exil. Fils et petit-fils de qâdî (juge en matières civiles, judiciaires et religieuses) de la Grande Mosquée , juriste et médecin, c'est avant tout comme philosophe, et plus particulièrement comme commentateur d'Aristote, qu'il passa à la postérité, exerçant une influence considérable sur le monde latin. "Commentator" fut son surnom pour les Latins, le commentateur comme Aristote était le philosophe.
Adversaire de la "réaction théologique" d'Al-Ghazâlî, il fut le défenseur de la philosophie en un temps où elle pouvait entraîner l'accusation d'hérésie. Démontrant qu'elle était conforme avec la Révélation, il interprétait le Coran non comme dépositaire d'un savoir définitif mais comme véhicule d'une injonction à connaître, contenant le programme de la science, pour peu qu'on appliquât les modes de lecture rationnels appropriés.
Averroès distinguait entre les savants, instruits de la méthode démonstrative proprement philosophique, la masse, accessible seulement aux arguments oratoires et devant se contenter du sens littéral, et les théologiens, classe inutile éprise d'interprétations pernicieuses qui précipitent la communauté dans le sectarisme, la discorde et la haine. Car Averroès, représentant capital de la translatio studiorum (transfert des savoirs) au Moyen Age, fut avant toute chose un grand penseur de l'unité fondamentale de l'intellect humain.
(…)L'irruption d'Averroès et d'Avicenne dans l'"histoire de la métaphysique occidentale" a déterminé une rupture salutaire avec la thèse selon laquelle "la source était grecque et coulait allemande". En lisant chez Gilson la critique de l'ontologie d'Avicenne par Averroès, je fis une autre découverte : un philosophe musulman avait, à la fin du XIIe siècle, critiqué le "mélange des opinions religieuses aux philosophiques".
(…)J'ai entrepris de lire les textes d'Averroès, en l'occurrence les commentaires d'Aristote traduits par Michel Scot, les seuls qui fussent accessibles au latiniste que j'étais. Et je n'ai pas cessé depuis.
Quel est le texte d'Averroès qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?
De tous les textes d'Averroès, celui qui ne me quitte jamais est le Grand commentaire sur le De anima, dont j'ai commencé de donner la première traduction dans une langue moderne.
(…). Peu d'oeuvres ont eu un tel retentissement du XIIIe au XVIIe siècle, donné lieu à plus de controverses,
soulevé plus de problèmes nouveaux, suscité plus de théories psychologiques complexes et stimulantes. (…)Les anti-averroïstes, de Thomas d'Aquin à Leibniz n'ont cessé de discuter la thèse de l'unité de l'intellect - autrement dit de l'unicité du sujet de la pensée, l'intellect unique, séparé de l'âme et du corps de l'homme. Qui pense ? Quel est ou qui est le sujet pensant
Selon vous, où l'oeuvre d'Averroès trouve-t-elle aujourd'hui son actualité la plus intense ?
.(…)En appartenant à la fois à l'histoire de la philosophie européenne "latine" et à celle de la théologie musulmane, de la science et de l'incroyance, du conservatisme et du progrès, l'oeuvre d'Averroès a une forme d'actualité quasi "people". Sa véritable actualité reste à venir : elle réclame que l'on achève de traduire les écrits que les Latins médiévaux n'ont pas connus, que l'on aille librement à la rencontre de cet autre, au lieu de subir les effets cumulés de ses refoulements et de ses retours.
La lecture d'un Averroès enfin complètement traduit donnera un tout autre sens aux fumeux débats sur l'identité culturelle de l'Europe, en fournissant un portail d'entrée à l'ensemble de l'histoire des rationalités philosophique et religieuse dans l'Islam classique. Après les Entretiens d'Averroès qui depuis quinze ans rassemblent à Marseille ceux pour qui le dialogue euroméditerranéen a un sens, la présence d'une partie de l'oeuvre d'Ibn Rushd dans la série du "Monde de la philosophie" est un second pas, décisif, dans la même direction.
Propos recueillis par Jean Birnbaum
(le monde des livres)

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