jeudi 21 août 2008

Juif et Arabe


Ce sont les deux personnages de ce tableau, Le marchand de moulins, ou de moulinets peut-être, exposé au Musée Rubin à Tel Aviv, qui se trouve dans une superbe maison d’inspiration Bauhaus.
Le colon juif, debout, en marche, la pelle sur l’épaule, semble sortir de l’eau, prêt à conquérir la terre promise, à faire fleurir le désert inculte devant lui. Mais sa tête est tournée vers l’arrière, car il ne saurait oublier le passé de son peuple. L’Arabe, lui, est accroupi, immobile, passif, il n’attend rien, sinon que le vent fasse tourner ses jouets dérisoires. C’est, quasiment verbatim, le texte de l’audioguide du musée que je reproduis ici.
Rien de bien surprenant car Reuven Rubin est LE peintre officiel et célébré du mythe israélien du peuple sans terre pour une terre sans peuple, de la conquête du désert et de la création de l’Etat juif. Ce tableau a été peint peu après son arrivée en Palestine (pardon, en Eretz Israël) depuis la Roumanie en 1924, et il est tout à fait emblématique de son style, entre expressionnisme, symbolisme et art naïf.
Mais, dans ces années là, ce n’est pas un mauvais peintre. Regardez cette Sophie, juive de Boukhara (1924): sous couvert de symbolisme de fertilité, elle est sensuelle à souhait. Rubin sait peindre les corps, leurs formes, leur présence.
Ou bien, cette Madonne des sans-abris, peinte avant qu’il ne quitte sa Roumanie natale, en 1921. Elle annonce son grand triptyque de 1923, Les Prémices, premier tableau qu’il peint une fois en Israël. Le berger arabe et le chamelier bédouin endormi sont rejetés sur les panneaux latéraux, cependant qu’au centre voisinent un couple juif yéménite traditionnel (et leur fils, fertilité oblige) et deux pionniers, lui fort et conquérant, elle douce, le sein offert, tenant une orange, fruit moderne, alors que la yéménite tient une grenade, fruit traditionnel : des symboles partout. Prémices aussi de toutes les tensions, internes et externes, pour les décennies qui viennent : juifs et arabes, mizrahi et ashkenazes.
Après son arrivée en Palestine, on dirait que l’inspiration de Rubin se tarit, ses tableaux deviennent des natures mortes mièvres ou des sujets de propagande, son souffle semble s’être éteint. Les tableaux des années 30 à 1974 sont d’ailleurs sous-représentés dans ce musée.
Dans une vitrine, une lettre de 1924 du secrétaire particulier du Haut-Commissaire Britannique en Palestine, remerciant Rubin pour l’envoi d’un recueil de gravures, mais indiquant que le Haut-Commissaire “n’a aucune sympathie pour ce type d’art et considérerait donc déloyal d’accepter ce recueil” qu’il renvoie donc au destinataire. Ben, moi aussi…
Photos (maladroites) de l’auteur.
(blog du journal Le Monde)

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