samedi 10 janvier 2009

2009, réinventer, par Eric Fottorino

Si nos seules certitudes pour 2009 se résument à un écheveau d'incertitudes, alors mieux vaut moins prévoir qu'espérer. Même si l'espérance est parfois violente, et la violence toujours désespérante, comme le rappelle chaque jour la tragédie israélo-palestinienne. A l'heure des voeux, on peut se demander où nos civilisations placeront à l'avenir leurs croyances et leurs valeurs, pour rendre la vie sur cette planète durablement vivable.
L'an passé a vu le capitalisme trembler en laissant éclater une bulle financière gonflée par des irresponsables. Des subprimes aux titres empoisonnés, de Jérôme Kerviel à Bernard Madoff, de riches investisseurs et des dizaines de millions d'épargnants ont mesuré à leurs dépens que l'argent est un roi capricieux qui requiert des limites. Sous peine que nous perdions confiance dans les règles du marché, de laisser la spéculation devenir maîtresse d'un jeu de massacre, et l'escroquerie des pyramides de Ponzi la voie privilégiée pour s'enrichir entre faux amis.
Il serait enfantin de croire à la régulation et aux plans de relance comme seules thérapies susceptibles de soustraire l'économie mondiale à la récession. Renflouement des banques, aides aux industries automobile ou aéronautique - y compris dans la toute-puissante Chine ! -, soutien aux investissements et autres grands travaux, relecture de Roosevelt et de Keynes, promesses de jours meilleurs à condition de redoubler d'efforts : voilà pour alimenter l'espoir que le pire ne soit pas vraiment le pire.
Tout cela est contrebalancé par la vague des fermetures d'entreprises et la remontée du chômage mondial, par les faillites boursières annoncées, par la douleur du dollar, par la résurgence des inégalités sociales, par les tensions alimentaires dans les pays en développement, par les inquiétudes de voir les exportations du Sud et de l'Asie péricliter au rythme du ralentissement au Nord, tandis que les ravages silencieux du réchauffement climatique menacent pour demain les cultures vivrières, les accès sécurisés à l'eau potable, un développement urbain et rural harmonieux.
Il y aura d'autres Lampedusa, d'autres enclaves de Ceuta et Melilla, trop d'hommes et de femmes, d'enfants aussi, qui marchent ou voguent loin de chez eux avec pour seul horizon des charters de retour, si ce ne sont des murs et des grillages, ou des tempêtes pour sombrer. Combien de temps encore ? Combien de temps la faim, les épidémies, le cynisme commercial, la main qui reçoit au-dessous de la main qui donne, et parfois reprend ?
Quant aux risques de tensions et de conflits, ils ne manquent pas, tant la Russie de Poutine-Medvedev vit dans l'obsession de ses territoires perdus, tant l'Iran d'Ahmadinejad menace et provoque dans un bain de centrifugeuses et d'antisémitisme, tant le Proche-Orient piétine sur la voie du vivre-ensemble, avec trop d'histoire et pas assez de géographie. Si la carte américaine s'annonce déterminante, il serait naïf de voir en Barack Obama l'envoyé omnipotent de la Providence.
Qu'aux Etats-Unis l'homme noir ne soit plus jamais l'ombre de l'homme blanc, l'avancée est quasi miraculeuse. Qui aurait cru que le peuple américain oserait ce choix de liberté et de maturité, après avoir par deux fois élu le républicain texan George Bush ? Mais pour avoir trop peu reçu de George "W", il semble que l'inconscient collectif demande déjà trop au nom et au visage de son successeur.
De la crise majeure qui secoue la planète, nous devons tirer des leçons, et surtout des solutions dépassant les mesures d'injection massive de capitaux. Il est urgent de rebattre les cartes du monde dans le sens de la raison et de l'intelligence collective, de la justice, de la sauvegarde active de notre écosystème naturel et humain.
Il reste à imaginer une croissance plus vertueuse, plus économe et plus autonome, axée sur des valeurs autres que le profit sans souci du lendemain. "Ce qui est très utile - l'eau, par exemple - n'a pas toujours une grande valeur, et tout ce qui a une grande valeur - par exemple les diamants - n'est pas forcément très utile", rappelait dans nos colonnes (Le Monde du 2 janvier) l'ancien banquier londonien Pavan Sukhdev.
Défenseur du "capital naturel", cet homme de finance réfléchit aux moyens de garantir la "sécurité écologique" en réduisant l'impact de l'activité économique sur les ressources naturelles et leur pérennité. La biodiversité, cette banque d'espèces universelle doublée d'une pharmacie sans pareille, doit entrer de plain-pied dans les calculs de la croissance et du bien-être. Sans quoi l'humanité continuera d'être aveuglée par des fausses valeurs où la surconsommation tient lieu de philosophie jetable, quand seul importe le durable.
Loin d'être isolée, cette approche trouve désormais des relais à tous les échelons du globe, citoyens, associations, ONG, entreprises, Etats et groupes d'Etats, hommes de terrain, économistes et scientifiques.
L'accession à la Maison Blanche de Barack Obama marquera de ce point de vue la consécration des questions environnementales au plus haut niveau de la politique américaine et, partant, internationale. Conjuguer l'économie et l'écologie, consommer autrement, partager et préserver, redistribuer les richesses au mépris du court terme : ce sont là les bases d'un nouvel ordre économique mondial qui reste à établir.
Dans ce but, et c'est un voeu ardent du président Sarkozy, qu'attend-on pour élargir définitivement le G7 aux grandes puissances émergentes, pour constituer à tout le moins un G13 qui donnerait voix au Brésil, à l'Inde, à la Chine , ces pays où s'invente le futur à la vitesse du présent ? Aux grands maux mondialisés, il faudra de grands remèdes mondialisés.
Des dizaines, des centaines de milliards de dollars devront être débloqués pour éviter une crise écologique majeure qui dévasterait nos sociétés à coups de sécheresses et d'inondations, de paupérisations urbaines et de migrations dramatiques qui viendraient s'ajouter aux famines, aux épidémies, et forcément aux guerres - armées ou non - pour le contrôle des ressources. Que de bombes à retardement à désamorcer ! Bien des civilisations, depuis les âges reculés de l'humanité aux si brillants Mayas, n'ont pas survécu à des épisodes écologiques meurtriers.
Qui paiera, si une sorte de gouvernement de la planète, des hommes et des choses ne voit pas rapidement le jour ? Rapidement, car le temps, ce grand maître qui tue tous ses élèves, est forcément compté. 2009 pourrait être la première année d'un "nous" global dont nous aurions à coeur de prendre soin.
Le politologue américain Samuel Huntington, disparu le 24 décembre, avait vu poindre le choc des civilisations, la confrontation des cultures et des religions plutôt que celui des Etats ou des idéologies. Parions que la plus grande menace demain ne viendra pas de comment l'homme pense, mais comment il vit, ou survit, sur une Terre devenue la cible de tous les excès qui mènent à l'extinction programmée des ressources et de leur distribution équitable, sinon pacifique. Dans son livre Le Rêve mexicain ou la pensée interrompue (Gallimard, 1988), le tout récent Prix Nobel de littérature J.M.G. Le Clézio mettait en lumière, à travers la conquête espagnole, un chaînon manquant de l'aventure humaine.
Un manque qui revient aujourd'hui comme une vérité longtemps masquée. Le conquistador Hernan Cortés (1485-1547) et ses hommes éliminèrent par la ruse et les armes la civilisation aztèque, qui, prenant ces envahisseurs pour des dieux, se vit rentrer dans la gorge sa philosophie, ses croyances et sa science.
Ce fut le silence. Et de ce silence, on a seulement pu retrouver les bribes d'une pensée cosmique, pétrie de la "terra amata", cette terre-mère si éloignée aujourd'hui de nos valeurs que c'en est cruellement risible. "Le respect des forces naturelles, la recherche de l'équilibre entre l'homme et le monde auraient pu être le frein nécessaire au progrès technique du monde occidental", plaide Le Clézio, ajoutant : "Parce qu'il s'est laissé entraîner par sa propre violence, l'homme d'Occident doit réinventer tout ce qui faisait la beauté et l'harmonie des civilisations qu'il a détruites."
Réinventer. C'est un beau mot pour 2009. Il nous occupera même davantage qu'une année. Réinventer, c'est retrouver le fil d'une pensée interrompue, qui remettrait l'humain au coeur de la vie, au coeur de tout. Un humain... humaniste, évaluant le résultat de son action au bien qu'il fait plus qu'aux biens qu'il gagne, arrache et détruit.
Si les troubles que nous vivons conduisaient à cette prise de conscience universelle, si les mots "solidarité" ou "fraternité" retrouvaient sens et vigueur, on pourrait alors estimer que la crise survenue à l'automne aura été bénéfique et, pourquoi pas, salutaire.
(Le Monde)

COMMENTAIRE DE DIOVERCITY
REMETTRE L'HUMAIN AU CŒUR DE LA VIE

Il serait mal venu de commenter pour dire les choses moins bien que le prophète de l’apocalypse. Il y a au contraire lieu de méditer cet article fondateur d’une nouvelle sagesse, d’une autre manière d’envisager, dans l’esprit de Gandhi le vivre ensemble, le « Nous global », dont le dialogue des cultures, des hommes et des civilisation n’est qu’un aspect à côté d’une vision du monde, d’une vision de l’avenir plus globale.
Nous le répétons souvent, ici même, nous sommes confrontés à « un écheveau d'incertitudes ».
· « Mieux vaut prévoir qu'espérer d’une « espérance violente » ou recourir à une « violence désespérante ».
· « redoubler d'efforts pour alimenter l'espoir que le pire ne soit pas vraiment le pire. »
· « En Orient et partout on piétine sur la voie du vivre-ensemble ».
· « Barack Obama n’est pas l'envoyé omnipotent de la Providence ».
· « rebattre les cartes du monde dans le sens de la raison et de l'intelligence collective, de la justice, de la sauvegarde active de notre écosystème naturel et humain ».
· « imaginer une croissance plus vertueuse, plus économe et plus autonome, axée sur des valeurs autres que le profit sans souci du lendemain. »
· « sortir de l’aveuglement des fausses valeurs où la surconsommation tient lieu de philosophie jetable, quand seul importe le durable. »
· « consommer autrement, partager et préserver, redistribuer les richesses au mépris du court terme »
· « « aux grands maux mondialisés, opposer de grands remèdes mondialisés. »
· « éviter une crise écologique majeure qui dévasterait nos sociétés
· « 2009 pourrait être la première année d'un "nous" global dont nous aurions à coeur de prendre soin. »
· « La plus grande menace demain ne viendra pas de comment l'homme pense, mais comment il vit, ou survit, sur une Terre devenue la cible de tous les excès qui mènent à l'extinction programmée des ressources et de leur distribution équitable, sinon pacifique. »
· "Parce qu'il s'est laissé entraîner par sa propre violence, l'homme d'Occident doit réinventer tout ce qui faisait la beauté et l'harmonie des civilisations qu'il a détruites."( Le Clézio)
· « Réinventer, c'est retrouver le fil d'une pensée interrompue, qui remettrait l'humain au coeur de la vie, au coeur de tout. Un humain... humaniste, évaluant le résultat de son action au bien qu'il fait plus qu'aux biens qu'il gagne, arrache et détruit. »
· « Si les mots "solidarité" ou "fraternité" retrouvaient sens et vigueur, on pourrait alors estimer que la crise survenue à l'automne aura été bénéfique et, pourquoi pas, salutaire. »
2009 sera pour l’Union européenne l’année de l’innovation et de la créativité. Espérons qu’elle sera plus féconde que 2008, l’année du très décevant dialogue interculturel.
MG

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