lundi 12 janvier 2009

Des lieux de culte juifs visés par des cocktails Molotov

(Carte Idé)

Une synagogue de Saint-Denis a été la cible de deux engins incendiaires dimanche soir. Dans la nuit, c'est une maison servant de lieu de culte qui a été visée en Alsace. Des inscriptions antisémites et pro-palestiniennes ont été découvertes au Puy-en-Velay et à Montceau-lès-Mines.

La ville de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) a condamné "avec la plus grande fermeté" l'attaque "intolérable" au cocktail Molotov perpétrée dimanche soir contre une synagogue de la ville et appelé à un rassemblement à 18h devant l'édifice. Dans un communiqué publié lundi 12 janvier, la municipalité annonce qu'elle va "déposer plainte et se porter partie civile".
Accusée par des associations juives d'avoir favorisé la survenue de l'agression pour avoir dénoncé à plusieurs reprises l'intervention israélienne et organisé jeudi une manifestation de solidarité avec la population palestinienne, la municipalité écrit que "faire le lien" entre les deux est un "amalgame odieux" et une "manipulation inacceptable".

"Ce que nous redoutions est arrivé"
"Ce que nous redoutions est arrivé", a déclaré Sammy Ghozlan, qui avait demandé mercredi au préfet d'interdire une manifestation de solidarité avec la population palestinienne organisée par la mairie (PCF), et qui a réuni jeudi une centaine de personnes.
La préfecture recevra à 15h00 des représentants de la communauté juive en Seine-Saint-Denis pour leur présenter les mesures de renforcement de protection des édifices dans ce département, et notamment les deux synagogues de Saint-Denis.

Cocktails Molotov à Schiltigheim
Par ailleurs, on a appris lundi que des cocktails Molotov avaient été lancés dans la nuit à Schiltigheim (Bas-Rhin) contre une maison servant de lieu de culte à la communauté israélite.
Selon la police, jointe par l'AFP, des morceaux de verre correspondants à trois bouteilles de 75 cl ont été retrouvés près de la façade, noircie à trois endroits par de la fumée. Aucune inscription ni message n'ont été retrouvés sur place, est-il précisé.
Inscriptions antisémites au Puy-en-Velay

Une dizaine d'inscriptions antisémites et pro-palestiniennes ont aussi été découvertes lundi matin sur le mur d'un centre social situé dans la banlieue du Puy-en-Velay, a-t-on appris de source policière.
Ces graffitis, parmi lesquels deux étoiles de David, ainsi que les slogans "Il faut tuer les juifs", "Vive la Palestine " et "Libérez Gaza" ont été réalisés à la bombe de peinture noire et marron sur un mur ainsi que sur les rideaux métalliques du centre socio-culturel de Guitard, à proximité de la mosquée de la ville.

Plusieurs dizaines d'inscriptions antisémites et pro-palestiniennes ont été découvertes aussi dimanche en fin de matinée sur les murs d'enceinte d'un lycée dans le centre de Montceau-lès-Mines.
Ces graffitis, parmi lesquels "Mort aux juifs" ont été réalisés à la bombe de peinture sur l'ensemble des bâtiments du lycée Henri Pariat, selon le gardien de l'établissement qui a découvert les inscriptions. Une enquête a été ouverte par la police de Montceau-lès-Mines. (Nouvel Obs extraits)

LA HAINE MODE D’EMPLOI
Quand Adorno étudiait la « personnalité autoritaire »(Le Nouvel Obs)
Voici, rédigé aux Etats-Unis dans les années 1940, un document exceptionnel sur les causes de l'antisémitisme, du préjugé racial et du sentiment antidémocratique

C'est un jeune homme ordinaire de Los Angeles, boucher de profession. Il est interrogé en 1945 par l'équipe de chercheurs mise en place par Adorno et Horkheimer. « Aucun Américain ne peut approuver ce que les nazis ont fait aux Juifs. » Une annonce tonitruante bientôt suivie par une suggestion plus ambiguë. « J'espère vraiment que les Juifs feront quelque chose à ce sujet avant qu'on en arrive à une position du même genre dans ce pays. » C'est aussi une femme de 40 ans, membre d'un « cercle balnéaire ». Elle n'aime ni Roosevelt ni les Juifs. Elle en a rencontré un l'an dernier, « un grand musicien », il était tout à fait sans-gêne. Elle se dit favorable à une discrimination législative envers eux, mais attention, « sur la base de critères américains, pas hitlériens ». Plus « humains », donc.
A tourner les pages de ces « Etudes sur la personnalité autoritaire », on se croirait souvent dans le dernier Philip Roth, « le Complot contre l'Amérique », où le romancier imaginait les Etats-Unis alliés à Hitler après avoir porté au pouvoir l'aviateur antisémite de charme Charles Lindbergh. Il s'agit pourtant bien de l'Amérique réelle des années 1940. Certains intellectuels juifs en exil, comme Hannah Arendt, s'intéresseront, à travers le procès d'Eichmann en 1961, à la banalité du monstreux. L'école de Francfort, repliée en Californie pendant toute la guerre, s'intéresse, elle, à la monstruosité du banal, et ce jusque chez le plus lambda des citoyens de la plus grande démocratie mondiale. Une façon inverse d'affronter une même question obsédante : comment des millions de gens ordinaires peuvent-ils un jour admettre que l'on conduise leur voisin de palier à l'abattoir ?
Le fascisme n'est pas une question «allemande», Adorno s'en persuade très tôt. Ce qui s'est passé là-bas n'est que la réalisation de tendances typiques de la société occidentale dans son ensemble. Fragilisation de la famille petite-bourgeoise patriarcale, penchants pour la stéréotypie induits par la communication de masse, besoin infantile de trouver une grille d'orientation simple dans un monde devenu froid, aliéné par la technique, largement incompréhensible. Non seulement la fin de la guerre ne soldera pas le problème, mais le vrai risque est de voir le fascisme se survivre dans la forme démocratique elle-même. Autant d'intuitions développées dans « Minima Moralia » en 1945, et qui le conduisent à se lancer dans ces «Etudes». La plus exhaustive étude empirique du préjugé jamais tentée en sciences sociales. 2 099 Américains interrogés par questionnaire type, puis par entretien individuel pour certains. Des étudiants californiens, des détenus, des ouvriers syndiqués, des call-girls, des mères au foyer. Au final, plus de mille pages de compte rendu, dont les Editions Allia publient aujourd'hui les séquences directement rédigées ou supervisées par Adorno.
A priori rien de plus étranger que cette démarche à cet anar élitiste, très réticent à toute approche quantitative des phénomènes culturels. Une « standardisation » typique des pires penchants modernes selon lui. Seulement voilà, écrit-il ici non sans dureté, par temps de culture de masse, la critique du catalogage des êtres humains «ne devrait pas négliger le fait qu'un grand nombre de gens ne sont plus, ou n'ont jamais été, des «individus». Seulement des clones apeurés, réagissant plus ou moins positivement à de puissantes injonctions sociales.

Peu de textes laissent une empreinte aussi profonde que ces « Etudes », d'un pessimisme total et d'une actualité stupéfiante. Laissant provisoirement de côté leur approche marxiste des préjugés de classe, Adorno et son équipe s'appuient ici sur un mélange de freudisme et de psychologie audacieuse pour comprendre dans quelles économies intimes viennent s'inscrire la phobie des « nègres » et de leur vie sexuelle, la fixation sur le trop d'impôts, la hantise de l'alcool ou encore des syndicats, et bien sûr l'agressivité antisémite plus ou moins inhibée. Surtout, ils établissent entre ces éléments des connexions originales permettant de dégager des syndromes types.
Ainsi l'« autoritaire » montre-t-il une forte propension à voir le Juif en substitut du père haï, assumant à un niveau fantasmatique des qualités de froid dominateur, et même de rival sexuel. Il s'éloigne ainsi du « conventionnel », où le stéréotype anti-minorités apparaît plus comme un moyen de réassurance sociale que comme une façon de canaliser des pulsions ambivalentes. Au sommet de la fameuse « échelle F » identifiant la disposition fasciste, on trouve le « manipulateur ». On y croise de « nombreux hommes d'affaires », souligne non sans humour Adorno, et « Himmler pourrait en être le symbole ». Eux « n'ont même pas besoin de haïr les Juifs, ils «s'en occupent» ».
Une philosophie inédite de la bêtise s'esquisse aussi, le « préjugé » relevant souvent moins pour Adorno de la limitation mentale proprement dite que d'un stratagème plus ou moins efficace pour contenir de graves conflits intérieurs. Les « progressistes » ne sont pas en reste dans les « Etudes », eux aussi étant classifiés en différents syndromes. Certains antiracistes affichés montrent en effet en faveur de minorités idéalisées des traits d'obsession paranoïaque aussi rigides que ceux du plus décomplexé supporter insulteur de Noirs du PSG. Un idéal humain se dégage cependant. Celui du type « libéral authentique », c'est-à-dire celui dont l'ouverture d'esprit ne relève ni du conformisme ni de la courbette surjouée au surmoi.

« Etudes sur la personnalité autoritaire », par Theodor W. Adorno, traduit de l'anglais par Hélène Frappat, Allia, 440 p., 25 euros.

Né d'un père juif allemand et d'une mère italienne, le philosophe Theodor Adorno (1903-1969) est l'un des chefs de file de l'école de Francfort. Contraint à l'exil aux Etats-Unis en 1938, il y publie « la Dialectique de la raison » avec Max Horkheimer. Il est notamment l'auteur de « Minima Moralia ».
(Le Nouvel Obs)
COMMENTAIRE DE DIVERCITY
MUSCLER L'ESPRIT CRITIQUE
«Le vrai risque est de voir le fascisme se survivre dans la forme démocratique elle-même. »
Voilà qui est tout à fait terrifiant surtout quand cette conclusion ressort de « La plus exhaustive étude empirique du préjugé jamais tentée en sciences sociales. (2 099 Américains interrogés par questionnaire type, puis par entretien individuel pour certains.) ». En somme nous vivons dans une société où règne une culture de masse abêtissante et abrutissante diffusée notamment par les grands medias et tout particulièrement la télévision : un véritable opium qui anesthésie toute forme de réflexion et de distance critique. « Un grand nombre de gens ne sont plus, ou n'ont jamais été, des individus. Seulement des clones apeurés, réagissant plus ou moins positivement à de puissantes injonctions sociales. »
Rien ne serait donc plus important que de développer l’esprit critique des citoyens. Un rôle qui incombe par priorité à l’enseignement secondaire et supérieur mais également aux médias d’information écrite et audio visuels ainsi que à internet et à la blogosphère.

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