dimanche 18 janvier 2009

Israël-Palestine, une symétrie en trompe-l’œil

François Emmanuel est né à Fleurus (Belgique) le 3 septembre 52. Après des études de médecine, il s’intéresse d’abord à la poésie et au théâtre (adaptation et mise en scène). Un séjour de plusieurs mois au Théâtre Laboratoire de Jerzy Grotowski sera déterminant pour la suite de son travail d’écriture. A partir de là (publication de «Femmes Prodiges» en 1984) il en vient progressivement à l’écriture romanesque. S’ensuivent depuis 1989 des romans, souvent graves, parfois légers, selon deux veines qui lui sont propres, qualifiées parfois «d’été» ou «d’hiver». Parmi les derniers romans, La Passion Savinsen a obtenu le Prix Rossel et La Question Humaine traduite dans dix langues a fait l'objet d'une adaptation cinématographique (réalisation: Nicolas Klotz). François Emmanuel partage aujourd’hui son temps entre l'écriture et son métier de psychothérapeute. Il est membre depuis 2004 de l’Académie de Langue et de Littérature françaises de Belgique.

Est-ce que les situations humaines telles que les vivent au jour le jour les Israéliens et les Palestiniens sont un tant soit peu ressemblantes? Est-ce que cette position d’équidistance dont tant de gens sont ici comptables ne sert pas finalement l’un des deux protagonistes?
Les thérapeutes systémiciens, grands connaisseurs des couples, aiment utiliser le mot de symétrie pour décrire la forme que prend une conflictualité lorsqu’elle est aiguë. Au plus vif du conflit, agresseur et agressé useront du même langage négateur, des mêmes disqualifications, des mêmes tactiques meurtrières. La haine, la passion à démolir l’autre, finira par faire se ressembler les deux belligérants dans leurs mots et dans leurs actes. Ils seront au miroir l’un de l’autre. Si aucune séparation n’est possible, aucune douloureuse redélimitation des territoires, il ne peut y avoir d’issue que par le meurtre de l’un par l’autre, meurtre à petit feu ou meurtre sanglant.
Le très vieux conflit israélo-palestinien en est de nouveau à cette phase suraiguë où les rhétoriques négatrices se ressemblent. Les uns dénient aux autres tout droit à la dignité, les seconds dénient aux premiers tout droit à l’existence. Le conflit montant en puissance depuis la fin du processus d’Oslo, c’est par factions radicales interposées que les deux peuples désormais s’expriment. A la droitisation progressive d’Israël répond la fanatisation de la résistance palestinienne. Les durs de chaque camp se cherchent et sans doute inconsciemment se choisissent. Ainsi les attentats meurtriers de 96 qui ont définitivement enterré les espoirs de paix en propulsant le Likoud au pouvoir. Ainsi la stratégie israélienne de laisser plus tard prospérer le Hamas parce qu’il faisait de l’ombre au Fatah à une époque où les faucons souhaitaient affaiblir l’interlocuteur privilégié de la négociation.
Symétrie de rhétoriques, symétrie d’images. D’un côté les mots terroristes et action défensive, de l’autre : terrorisme d’état et résistance à l’occupant. Et chacun d’exhiber ses victimes, ses martyrs, de pointer du doigt l’agresseur, d’affirmer que ce sont les autres qui ont rompu unilatéralement la trêve, et qui de toute façon ne veulent pas la paix. Aux images de colons accrochés à leur droit immémorial sur la terre répondent celles des manifestants armés qui appellent à repousser Israël à la mer. Images vues et revues tant de fois, insoutenable défilé de visages sanguinolents, d’enfants inanimés, de mères éplorées, de blessés en civières, de carcasses de bus fumantes Images qui s’entrechoquent en pagaille dans nos esprits, finissent par s’annuler l’une l’autre et nous empêcher de penser.
Car au-devant de la guerre réelle se déroule une bataille de communication où les enjeux sont sans doute aussi importants que les avancées sur le terrain. Dans ce subtil théâtre des signes les détails priment le contenu : un(e) porte-parole jeune, avenant(e), qui s’exprime avec calme et fermeté aura plus de chances de passer la rampe qu’un activiste ulcéré. Le langage guerrier n’est pas de mise pendant le temps de la guerre. Préférer un vocabulaire neutre, sans aspérité. Et apparaître surtout comme celui qui est agressé, ne peut accepter l’inacceptable et entend à terme laisser toutes ses chances à la paix, ouvrant sa porte aux intercesseurs étrangers et leurs offres de bons offices. Sur le plan enfin des images, rendre coup pour coup, image pour image, en préférant d’ailleurs les images qui racontent des histoires humaines que les étalements d’horreur qui à terme font se détourner le spectateur de l’écran.
Destinataires de cette guerre de communication, les médias occidentaux tentent par principe d’être à juste distance du conflit. Sur les chaînes de télévision françaises un sujet sur les manifestations pro-palestiniennes suscitera comme en écho un sujet sur la manifestation pro-israélienne du lendemain. L’impossibilité pour la presse d’entrer dans Gaza met en balance les rares images de dévastations dans le réduit gazaoui avec une série de reportages sur Israël dont on pourrait parfois douter de la nécessité. Etonnants gros plans qui inventorient sans cesse les dégâts causés à Sderot ou Ashkelon alors que se profilent au loin des immeubles surmontés de fumées . Etonnant reportage où l’on voit des handicapés israéliens préparer des colis pour les soldats de Tsahal A force d’être ainsi confrontés à cette vision dite "équilibrée" du conflit, ne sommes-nous pas placés malgré nous d’un étrange côté des choses?
Car là est la vraie question : est-ce que cette position d’équidistance dont tant de gens ici sont comptables, ne sert pas finalement l’un des deux protagonistes, c’est-à-dire le plus fort, le plus armé et, faut-il le dire, celui qui maîtrise infiniment mieux que l’autre sa communication?
En d’autres mots, est-ce que les situations humaines telles que les vivent au jour le jour les Israéliens et les Palestiniens sont un tant soit peu ressemblantes? Est-ce qu’une population qui voit son territoire se réduire comme une peau de chagrin, se fragmenter en une infinité d’entités, une population quotidiennement humiliée, interdite de mouvement et souvent de travail, parfois d’approvisionnement, est-ce qu’une telle population est à mettre sur le même pied que cette nation surarmée dont les éléments les plus radicaux colonisent et confisquent chaque jour la terre commune?
C’est ici que la symétrie apparente du conflit ne tient plus. C’est parce qu’il est exacerbé que le conflit nous semble symétrique. Et le tropisme des médias pour les situations extrêmes nous confirme dans cette vision des choses, profondément erronée. Manipulés par les stratèges de la communication, ballottés au gré des images fortes, nous en oublions de voir de quoi est fait le quotidien de deux peuples et quelle est la nature au jour le jour de leur coexistence.
Car d’où qu’elles viennent, les images de drame emplissent chacune à son tour tout l’écran de notre conscience. Projetés au cœur du conflit, témoins de scènes de douleur dans l’un et l’autre camp, nous serions bien en peine de prendre parti, hommes nous compatissons, spectateurs nous sommes en état de sidération mentale. Aussi déséquilibrée la situation est-elle sur le terrain, nous avons perdu notre capacité de juger. C’est tellement complexe, finit-on par se dire, c’est tellement insoutenable, nous avons vu cela tant de fois, ces images tournent en boucle depuis tant d’années que nous en arrivons à une attitude intérieure de lassitude voire de rejet inconscient du conflit dans son ensemble, ce lieu décidément maudit de notre monde. S’il n’y avait ces derniers jours l’extraordinaire déséquilibre des chiffres des victimes, nous en oublierions presque notre indignation face à ces centaines d’enfants palestiniens qui viennent d’être tués à Gaza.
Aujourd’hui plus qu’hier encore, l’amitié envers les deux peuples devrait nous conduire à crier aux hommes de guerre qui ont pris en main aujourd’hui le destin d’Israël : vous n’aurez jamais ni la paix ni la sécurité si vous ne reconnaissez pas en l’autre un interlocuteur, cessez de croire qu’il vous faut le mettre à genoux pour négocier avec lui, cessez de nous demander l’impartialité dans un conflit où vous êtes dans une telle position de force, l’humiliation fait le lit du fanatisme, les victimes d’aujourd’hui susciteront demain d’autres martyrs, arrêtez cet enchaînement funeste de la mort.
Web www.francoisemmanuel.be
(la libre)

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
«Le débat devenant trop houleux, la rédaction web (de LA Libre Belgique ) a décidé de fermer les commentaires sur les articles consacrés au Proche-Orient. » Jésuitisme indigne de ce grand journal qui ferait bien de faire appel pour modérer son courrier des lecteurs à un médiateur ou à une médiatrice comme le fait Libération. Cela dit, la position de François Emmanuel inspiré par son travail de psychologue en entreprise (cf sa longue biographie sur interne) est impressionnante et mérite d’être méditée. Quelle que soit la légitimité d’un Etat se sentant menacé à se défendre, le massacre « collatéral » de civil, en majorité de femmes et d’enfants est inacceptable moralement . La douleur d'un père palestinien, en direct à la TV israélienne restera sans doute l'image la plus marquante de cette guerre, la plus inhumaine et la plus humaine aussi. Cette scène eut lieu en direct à la télévision israélienne, avec au téléphone un médecin palestinien hurlant sa douleur car ses deux filles viennent d'être tuées par un obus israélien. Le duplex était prévu, mais l'attaque du char israélien ne l'était pas. Sur son blog Chroniques orientales, sur le Figaro.fr, Delphine Menoui raconte l'histoire:

"Izz el-Deen Aboul Aish est un médecin connu des spectateurs israéliens. Ce gynécologue palestinien, qui parle parfaitement l'hébreu, exerce à la fois dans un hôpital de Tel Aviv et dans la bande de Gaza, où vit sa famille. Depuis le début des raids, il y a 21 jours, il était resté à Gaza. L'accès des journalistes étant strictement contrôlé, il fut très vite sollicité par les média israéliens pour témoigner des conditions de vie sur place."

Mais lorsque la télé l'appelle, vendredi soir, à l'heure de grand écoute, ce n'est plus le témoin qui est en ligne, mais un père effondré par la mort de ses filles, et qui implore Dieu. Le journaliste le laisse parler, tente de le calmer, de lui promettre une ambulance (qui viendra d'ailleurs plus tard), et, visiblement ébranlé, ému, il préfère quitter le plateau avec le téléphone portable encore branché, plutôt que d'interrompre le flot de sanglots de cet homme.

Ce n'est pas souvent qu'un pays en guerre peut ainsi assister à l'impact humain de ses propres armes, de ses actions, sur l'"autre" camp, de manière humaine et pas froidement statistique. Cela ne change peut-être pas les choix politiques, mais les Israéliens n'oublieront pas aisément Izz el-Deen Aboul Aish et ses larmes. Comment rester insensible à cela ? C’est l’imprévisible, le destin qui a monté cet invraisemblable scénario qui doit susciter chez les faucons les plus endurcis un sursaut éthique conduisant au cessez le feu bilatéral, au dialogue, à la négociation préludant à la création d’un état palestinien. Louis Michel l’a dit avec force sur le plateau de la RTBF , il ne saurait y avoir de solution dans le cadre d’un recours à la viomlence : le recours aux armes ne résout rien. Clauzwitz a tort : la guerre ne saurait être regardée comme « la poursuite de la politique par d’autres moyens. ». C’était valable de son temps qui était celui de la guerre entre armées mercenaires et entre militaires de métier. Ce ne saurait l’être aujourd’hui quand les civils sont fauchés par centaines. Aujourd'hui, il convient de créer là bas, ici et partout les conditions favorisant la coexistence pacifique, le bon voisinnage, l'entente, la détente, la coopération, bref le vivre ensemble.

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