mardi 6 janvier 2009

Le retour des "Guerres Justes"

Robert SPAEMANN
Ceux qui se sont choisi pour devise "A la terreur, on ne peut répondre que par la terreur", devraient se souvenir de celui qui s’en réclamait avant eux : Adolf Hitler.
Lorsqu’il y a dix ans, la guerre se précisait au Kosovo, Joschka Fischer, le ministre des Affaires étrangères de l’époque en Allemagne, expliquait que son engagement politique se référait depuis toujours à deux impératifs: "Jamais plus la guerre! Jamais plus Auschwitz!" Le nettoyage ethnique et la violence au Kosovo n’ont pas tardé à mettre en évidence que l’on est obligé, parfois, de choisir l’un ou l’autre de ces deux impératifs: seule la guerre permet d’éviter qu’Auschwitz ne se répète, dans certains cas.
C’est ainsi que l’idée de "guerre juste", légitimée par une justa causa (une cause juste), bien que longtemps discréditée, s’est imposée de nouveau. L’insuccès passé de ce concept venait de ce qu’en état de guerre, tout adversaire tend à considérer sa propre cause comme juste. Et sans l’impartialité d’un juge, les vainqueurs ont tout loisir de dicter aux vaincus leur "vérité," comme ce fut le cas à l’issue de la Première Guerre mondiale, lors du Traité de Versailles.
Parallèlement à ce qu’il faut bien appeler un retour des "guerres justes", le droit international a mis en vigueur la condamnation des guerres d’agression ("injustes"), en tant que crimes passibles de punitions, avec pour corollaire le fait que tout belligérant affirme maintenant que sa guerre est une défense contre une attaque étrangère, un peu comme Hitler en 1939. (Les ministères de la Guerre sont devenus des ministères de la Défense , et l’on se demande bien contre qui l’on doit se défendre, s’il n’y a plus d’attaquants.) Mais là aussi, c’est au vainqueur qu’il revient de décider qui est l’agresseur, et l’on peut dire qu’on l’a échappé belle avec la défaite de Hitler.
On peut, bien sûr, envisager qu’une intervention militaire soit employée à d’autres fins que la défense de son pays, mais il faut pour cela une résolution du Conseil de sécurité de l’Onu. Celui-ci peut, à lui seul et à condition qu’aucun de ses membres permanents ne s’y oppose, décider si une guerre est légitime et si sa cause est juste (de nos jours, il s’agit en général de violation manifeste des droits de l’Homme).
Les membres permanents du Conseil de sécurité sont donc legibus soluti, c’est à dire souverains au sens dix-septiémiste du mot, ce qui signifie qu’il leur est "loisible de mal agir impunément." Le droit à l’intervention humanitaire restreint la souveraineté de tous les pays. Et derrière cette idée, se profile l’idée que le respect des droits de l’Homme peut être imposé de l’extérieur, associée à la conviction que les dirigeants se conduisent mieux, car ils ont pris conscience qu’ils sont tenus responsables des violations des droits de l’Homme.
Que cette conviction soit fondée ou non, cela reste à voir. Entre temps, le retour de l’idée de "cause juste" est lourd de risques non négligeables, surtout, comme on a pu le voir en Géorgie, quand une grande puissance s’érige en défenseur des droits de ses ressortissants en pays limitrophe. Si cette idée perdure, les minorités russes de la Baltique à la Crimée peuvent très bien se transformer en bombes à retardement.
Le principe d’indifférence morale, que l’on trouve dans le droit de la guerre, se fonde sur l’acception que l’on ne viendra jamais à bout des guerres et qu’il est préférable de s’appliquer à les contenir et à en réduire les horreurs, grâce aux règles universelles de conduite. C’est précisément parce qu’elle se veut plus modeste que le principe de "guerre juste," que l’indifférence morale a pu obtenir d’immenses avancées: le bannissement d’armes particulièrement cruelles, l’obligation faite aux armées de protéger les civils et de traiter les prisonniers de guerre avec humanité, l’annulation d’annexions, etc.
Dans son roman "Guerre et Paix", le pacifiste Léon Tolstoï dénonçait le cynisme de ces élagages et autres aménagements horticoles de la guerre. Les guerres ne devraient pas exister, pensait-il. Il approuvait par ailleurs le peuple dans son explosion effrénée et incontrôlée de colère et les paysans russes dans leurs massacres acharnés des soldats français battant en retraite. Mao aurait acquiescé.
Les pacifistes veulent voir la guerre comme un état de non-droit que l’on devrait abolir. Mais ceux qui comprennent que l’humanité sera toujours confrontée à la guerre cherchent au contraire à l’endiguer et à "l’humaniser." Les papes médiévaux, quand ils limitaient les guerres autorisées à certaines époques de l’année, se conduisaient en adeptes de cette sagesse. Mais une guerre du type "dernier combat" exclut toute possibilité d’une "prochaine" guerre dont elle serait l’antécédent. C’est une guerre qui se mène hors de toute légalité et c’est toujours une guerre totale. Après tout, quand on en est réduit à tenter sa dernière chance, aucune loi n’a plus cours.
Interdire les guerres "injustes" et autoriser les guerres "justes" ne sont pas du ressort du droit international. Veiller à ce que les guerres se fassent dans certaines limites, afin qu’elles ne dérapent pas complètement, l’est. Il faut être en mesure de perdre, pour éviter de tout perdre. Le langage de la justice et de l’injustice, ainsi que les demandes de reddition inconditionnelle et de punition des crimes ne peuvent que favoriser - voire déclencher - une guerre totale.
Le terrorisme ne triomphera que si l’on permet à son esprit de contaminer le monde civilisé, si des dirigeants recourent à la terreur pour combattre la terreur. La lutte contre le terrorisme n’est pas une guerre, parce que le terrorisme n’est pas en soi un adversaire de guerre, mais un moyen d’arriver à ses fins. Il existe des sanctions pénales, prévues par la loi, dont les terroristes, une fois arrêtés, sont passibles.
Les pays qui ne sont pas disposés à empêcher la violence terroriste qui émane de leur territoire, ou qui en sont incapables, déchoient de leur droit à l’intégrité territoriale, et d’autres pays sont alors autorisés à leur déclarer la guerre, pour s’attaquer au problème à la racine. Ceux qui se sont choisi "A la terreur, on ne peut répondre que par la terreur" pour devise, devraient se souvenir de celui qui s’en réclamait avant eux : Adolf Hitler.
(la libre)

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
Il n’y a pas de salut en dehors du renoncement au recours à la force. C’est la leçon de al création de l’Europe et de l’Ostpolitik de Willy Brandt. C’est aussi par le renoncement à la violence que Gandhi a conquis l’indépendance de l’Inde. Il était très influencé par Toslstoi, cité dans ce long article. La violence engendre plus de violence. En 1944 Goebels hurlait au micro « wollen sie den totalen Krieg ». Et la foule de hurler. JA! On connaît la suite.
Il n'y a pas de guerres justes, seulement des sales guerres.

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