mercredi 7 janvier 2009

Les bombardements ? "Normal", "moral"

BICHARA KHADER
Acteur, Israël est surtout narrateur. Ses porte-paroles ont préparé les opinions : "légitime défense", "terroristes fanatiques", "frappes chirurgicales"... Soit, l'éternelle victime, rempart de la civilisation contre la barbarie arabe.
A l'aune de la géographie, Gaza est un mouchoir de poche : 360 kilomètres carrés pour 1,5 million d'habitants. 80 pc de sa population sont, en fait, des réfugiés chassés de leurs terres lors de la création de l'Etat d'Israël en 1948 et aujourd'hui entassés dans un territoire surpeuplé. Et 78 pc de sa population n'a connu que l'occupation israélienne. Certes les colonies israéliennes ont été démantelées depuis 2005, mais Gaza est demeurée, depuis lors, une prison à ciel ouvert.
Depuis le 27 décembre, Gaza est à feu et à sang, les territoires palestiniens sont en ébullition, les peuples arabes et musulmans en émoi. La colère gronde partout et la brèche entre dirigeants arabes et leurs populations n'a jamais été aussi grande. En Europe et ailleurs, de plus en plus de gens sont révulsés par les images des corps déchiquetés par la pluie des bombes israéliennes. Il faut dire qu'Israël fait une démonstration cruelle de sa force de frappe : en dix jours, plus de 550 morts et 3 000 blessés parmi la population de Gaza.
La Communauté internationale a été jusqu'ici inapte à faire cesser le carnage. L'Amérique de Bush a donné son blanc-seing à l'offensive israélienne. L'UE a fait une brillante démonstration de sa cacophonie. Tandis que les Tchèques, qui assument depuis le 1er janvier la présidence du Conseil européen, se sont déjà disqualifiés par des déclarations intempestives et simplistes. Quant aux dirigeants arabes, ils étalent au grand jour leur faiblesse. LesIsraéliens peuvent donc poursuivre leur sinistre besogne, à huis clos, car il est interdit aux journalistes de se rendre à Gaza, sous le fallacieux prétexte qu'Israël se préoccupe de leur sécurité.
Ainsi Israël est non seulement acteur, il est aussi et surtout narrateur. Déjà, avant de lancer son offensive militaire, une cohorte de porte-paroles aguerris a préparé les opinions : Israël ne peut tolérer les roquettes du Hamas, il est en "légitime défense", ses frappes sont "chirurgicales" et ne visent pas les civils, mais les " terroristes fanatiques" du Hamas. Pour Israël, c'est " une question de sécurité" nationale, presque de survie. Et donc, Israël "n'a pas d'autre choix" ; il est acculé à l'action; il y va de sa force de dissuasion dans la région. C'est ce discours qui est martelé aux médias à longueur de journée, ce qui conduit à présenter les bombardements non seulement comme quelque chose de "normal", et de "légitime" mais surtout de "moral".
Cette présentation des choses puise sa source dans un des mythes fondateurs de l'Etat d'Israël qui, depuis sa création, se présente comme un pays qui veut la paix, mais qu'il est entouré de fanatiques voués à sa destruction, et qu'il est forcé de contenir, de combattre ou de liquider. Il en arrive même à reprocher aux Palestiniens d'être les artisans de leur propre malheur.
Ce mythe perpétue en fait la notion de "l'éternelle victime" : son environnement est hostile, et, en plus, "antisémite", car il n'aime pas les juifs. Cette vision sacralise la notion de "légitime défense" déjà avant la création de l'Etat d'Israël, le récit sioniste commençait toujours avec les "attaques" des hordes de "bandits arabes" contre les colons juifs "hommes de labeur et de paix" (Berl Katznelson). Plus tard, à la veille de la guerre de 1967, Israël a inventé la fable du "petit David" confronté au "Goliath arabe" faisant croire qu'il était en danger d'extermination, au point, comme le fait remarquer l'historienne israélienne Edith Zertal (" La Nation et la Mort ", 2002), de verser "dans une hystérie collective et de dérive inquiétante par rapport à la réalité".
Cette invocation-convocation des mythes de la "menace existentielle" et de la "légitime défense" a une fonction instrumentale évidente puisque, non seulement, elle confère à Israël un droit prioritaire à la compassion et à la compréhension, disqualifie la position de ses adversaires, délégitime leurs revendications, mais aussi sacralise le combat israélien pour sa sécurité en fournissant des justifications à toutes ses pratiques. Ainsi, si Israël colonise les territoires palestiniens, c'est pour des raisons de "sécurité"; s'il annexe Jérusalem, c'est pour restaurer les droits usurpés des Juifs sur la Ville Sainte ; s'il construit un Mur qui éventre la Palestine , s'il multiplie les checks-points en Cisjordanie (au point d'étouffer la population), c'est pour empêcher les attentats; et s'il se refuse à la paix, c'est parce qu'il n'a pas de partenaire et qu'il ne se fie qu'à sa propre force et non aux garanties internationales.
Nourrie, sans conteste, par l'expérience traumatisante de l'Holocauste, cette "narrative israélienne" s'est transformée en un "fond de commerce". Aujourd'hui, elle conduit à une ivresse de la force et d'une apologie de la puissance et se double même d'un discours narcissique : Ehud Barak parle d'Israël comme d'une "villa dans la jungle". C'est le même discours que tenait Théodore Herzl, fondateur du Sionisme, qui écrivait : "Nous seront là-bas (en Palestine) un rempart de civilisation contre la barbarie." C'est la vielle rengaine coloniale de la "mission civilisatrice". Pour les Arabes, héritiers d'une grande civilisation, ce discours est arrogant, choquant et même avilissant, car il débouche sur une diabolisation qui transforme des menaces sécuritaires en "danger d'anéantissement" total de l'Etat d'Israël. A cet égard, les vociférations du président iranien sur "la destruction d'Israël" sont du pain bénit, car elles confortent le discours israélien. Cette diabolisation des Arabes dans le discours israélien va plus loin encore. Dans son livre, "Une place parmi les nations", Benjamin Netanyahou établissait une analogie entre Arafat et Hitler, dépeignant de la sorte, un dirigeant palestinien, prix Nobel de la Paix , en une réincarnation des Nazis. Cette nazification de l'ennemi n'est d'ailleurs pas propre à Israël. Jadis la France qualifiait Nasser de Hitler et plus près de nous, Bush faisait la même comparaison entre Saddam Hussein et le dirigeant nazi.
Il faut avoir tous ces éléments à l'esprit à l'heure de décrypter non seulement les événements tragiques à Gaza mais les enchaînements d'épisodes qui ont conduit à la situation actuelle. Sans quoi, on reste prisonnier d'un discours dominant qui fait assumer les responsabilités au seul mouvement palestinien, le Hamas, accusé de déranger la quiétude des habitants d'Israël par une pluie de roquettes, sans se poser la question : s'il est normal et moral qu'Israël occupe et colonise des territoires palestiniens et arabes depuis 42 ans, sans que cela trouble le sommeil de l'Occident et interpelle la Communauté internationale.
Le Hamas est le produit de cette occupation. Il est né dans la foulée de la première Intifada en 1987. Il s'est renforcé à la faveur des échecs répétés des processus de paix. Il s'est implanté grâce à une proximité avec les habitants, pendant que le Fatah se vautrait dans la corruption. C'est pour tout cela qu'il a gagné les élections législatives palestiniennes de 2006.Ostracisé par Israël, l'UE et l'Amérique, le Hamas a été privé de gouvernement. Il s'est donc replié sur Gaza, évincé ses adversaires, pris les commandes de ce petit territoire, et s'est enfermé dans une idéologie de combat. Mais il demeure capable de pragmatisme et, de fait, il a accepté une trêve de six mois avec Israël : pas de roquettes et ouverture des portes de Gaza. Mais, dans un calcul cynique, les deux parties ont mis à profit cette Hudna (trêve) pour s'octroyer des avantages : le Hamas s'est armé en creusant des tunnels et Israël a cadenassé les entrées et sorties de Gaza pour rendre la vie de la population impossible espérant, de la sorte, miner l'autorité du Hamas et pousser la population à s'en détourner. Et à dire vrai, les sondages de novembre 2008 donnaient l'avantage du Fatah : 40 pc des sondés voteraient pour le Fatah séculier de Mahmoud Abbas contre seulement 16 pc pour le Hamas d'Ismaïl Haniyé. La non-reconduction de la trêve entre le Hamas et Israël doit être analysée à la lumière de ce qui précède : Israël était persuadé que le Hamas utilisait la trêve pour renforcer sa capacité de nuisance et le Hamas a eu le sentiment que la trêve a été en réalité utilisée pour saper son pouvoir. La reprise des tirs de roquettes apparaît dès lors comme un stratagème censé lui permettre d'apparaître comme la seule force combattante en Palestine et le fer de lance de la résistance légitime... dans le but de regagner le terrain perdu et de rehausser son image.
Si la résistance à l'occupation est légitime, toute méthode ne l'est pas nécessairement. C'est là où réside la faute grave du Hamas qui pense naïvement modifier l'équation stratégique avec quelques tirs de roquettes alors qu'il a en face de lui une puissance suréquipée qui, elle, n'a pas besoin de creuser des tunnels dans le sable pour s'approvisionner en avions, tanks et missiles.
Ainsi le Hamas est tombé dans la souricière qui lui a été tendue. Va-t-il ressusciter grâce au martyre des habitants de Gaza ? Certains observateurs l'affirment, personnellement j'en doute. Mais si la tragédie de Gaza ne débouche pas rapidement sur une "solution durable et globale" pour la question palestinienne dans son ensemble, ce sont des groupes plus radicaux encore qui pourraient bien émerger non seulement sur la scène palestinienne, mais aussi dans les pays environnants.
Quant à Israël, puissance occupante, il fait un étalage insensé de sa force, alors que la puissance sans sens corrompt la conscience. Il devrait donc méditer cette réflexion d'Unamuno : "Vous avez la force pour vaincre, mais il faut avoir la raison pour convaincre." Enfin, lorsqu'Israël aura brandi "la bannière de la victoire" sur les ruines de Gaza baignées par le sang de ses habitants, pourra-t-il encore dire au monde qu'il est "l'éternelle victime" ?
(© La Libre Belgique 2009)

COMMENTAIRE
ECRIRE, POUR NE PAS … VOMIR
Les territoires sont bouclés, une fois de plus. Les portes sont fermées. On imagine. Le sang coule. A profusion. Re-Sabra; re-Chatila; re-Nakba. De catastrophe en catastrophe, ils sont sûrs d'eux. Rien à craindre. Ni le droit international, ni l'opinion mondiale. Tous silencieux, tous complices, tous coupables. Crime contre l'humanité, en toute impunité. Difficile de croire dès lors en autre chose que la force. Et malheur aux faibles.

Voici où s'enracinent des bus qui explosent dans les quatre coins du globe, les métros de l'horreur, les trains qui n'arrivent pas à destination, des tours qui s’effondrent, ... la haine entre les peuples, la méfiance éternelle ... et d'autres innocences sacrifiées. C'est le règne de la terreur. Et un fleuve qui se déverse dans le moulin des thèses de Huntington. Le père Samuel s’en est allé, mais son œuvre est portée au paroxysme par une armée (ir)régulière qui, de jour, de nuit, massacre. Et propage la haine vers nous : Toulouse, Borgerhout.

Onze jours d'informations et d'images, insoutenables. CNN, BBC World, BBC Radio, Al Jazeera, Al Arabya, RTBF, 2M, France Télivisions, ... La nausée. Des analyses et des points de vue; de l'émotion et de la mauvaise foi; du parti pris et de la propagande. Le nombre de victimes augmente au rythme des frappes. 645, dernière fois au compteur d’Al Jazeera English. La rue bout. Les politiques se cachent ou expriment leur impuissance ou soutiennent l’horreur ou se taisent. Stratégie. Tactique. Cynisme. Calcul. Mais où se cache Obama : Change has come to America ? What change ? No, YOU can’t !!!

Les deux camps s’expriment et le marché médiatique – la guerre médiatique – tourne à plein, 24h/24h. La boîte à images alimente les rancoeurs et le sentiment d’injustice. Le taux de change est de 100 vies palestiniennes pour une victime israélienne. Période de soldes à Gaza, aussi. Guerre contre la terreur, nous dit Tzipi Livni. La terreur est dans les écoles, dans le mosquées, dans les allées, … elle est surtout dans les yeux des enfants.

Ballet-balai diplomatique. Accolades. Embrassades. Tapes dans le dos. Hi, Tzip, how are things ? Fine, thank you. Insultes à toutes les mamans palestiniennes par caméra interposée. Bernard Kouchner, jadis fervent défenseur du doit d’ingérence. Que dis-je, DEVOIR ! Rien, walou, nothing. On repart bredouille, l’air désolé, mais on aura essayé ! On s’embrasse quand même, encore une fois. Il faut assurer la victoire de Tzip aux élections.

Les USA n’arbitrent plus : ils sont supporters de l’équipe qui attaque et le but du moment est d’en découdre avec le Hamas. Autrefois, Beyrouth 1982 par exemple, l’OLP. A l’été 2006, Hizbollah au Liban. Peu importe, il y aura toujours un ennemi. La région n’en manque. Au contraire, il y en aura de plus en plus. Le parrain des processus de paix est, en fait, le père, l’amant, le frère, le soutien inconditionnel d’un des deux parents de l’enfant mort-né ou né-mort. Beaucoup de processus et pas de paix. « Je veux la Terre. Je veux la Sécurité. Et je veux la Paix. Non, qu’on me fiche la paix ». Merci, on le soupçonnait depuis un moment [http://www.guardian.co.uk/world/2009/jan/07/gaza-israel-palestine]. Bush, Cheney, Rice, … après la destruction massive de l’Iraq, avec de vraies armes de destruction massive [pas celles que l’on a cherchées en vain, mais celles que l’on avait déjà], un dernier petit cadeau d’adieu pour le Moyen Orient, un feu d’artifice de fin d’année sur Gaza.

L’Union Européenne. Vous avez dit « Union » ? Elle ressemble de plus en plus au Monde Arabe. Words. Words. Words. Sarkozy en Qadhafi. Tous deux bougent beaucoup et ont des avis sur tout. Solana en Amr Moussa, Secrétaire Général de la Ligue Arabe. Ils parlent, mais on ne sait pas au nom de qui. Je préfère quand l’Europe parle de quota de lait et du calibre des pommes et des poires. Il y a moins d’hypocrisie. Et puis, on donnera un peu de sous aux Palestiniens. Ils pourront reconstruire les deux écoles déchiquetées. Et même l’une ou l’autre mosquée. Mais pour des Musulmans MODERES [espèce menacée de toute part et donc en voie de disparition]. Jusqu’à la prochaine boucherie. Il beaucoup de Sisyphe à Gaza.

ONU, honni soit qui bien en pense. La Honte des Nations. Et notre bon Robert Spaemann (billet suivant sur Diver-City), inconnu pour moi, nous dit qu’il faut « humaniser la guerre ». En taggant ‘I love you’ sur les missiles déjà qualifiés d’intelligents. Aujourd’hui, humains. C’est peu-être pour cela que cette agression qui se préparait depuis six mois a été lancée le jour de la bonne nouvelle, Noël [http://www.haaretz.com/hasen/spages...]. Un peu d’humanité pour les chaumières de Gaza. « Humaniser la guerre » !!!!!!!!!!!!

Yes, William, you’re definitely right : there is something rotten in this world.


PS1 J’oubliais, je n’ai rien dit des Arabes. Ils préfèrent ne pas s’exprimer (s’exposer) sur ce dossier un peu délicat et, somme toute, loin de leurs préoccupations immédiates.

PS2 La démocratie, sans journalistes, est possible. Nous la vivons. Pendant les guerres en Iraq, ils avaient de jolis uniformes militaires. Aujourd’hui, ils acceptent, docilement, de nous montrer de petits nuages de fumée dans les cieux de Palestine, Terre Promise … à encore beaucoup de souffrance. Encore une fois William : « Let not light see my black and deep desires (Macbeth).

PAIX sur Terre à toutes les femmes et tous les hommes de bonne volonté ... et à leurs enfants aussi.

Ahmed Adriouch

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