samedi 3 janvier 2009

Quels enjeux politiques de la confiance ?

Pierre Vercauteren Professeur de sciences politiques aux Facultés universitaires catholiques de Mons (Fucam) (Le Soir)

Qu’un candidat à la présidence des Etats-Unis soit élu sur un programme fondé sur un mot clé, «espoir», et un encouragement, «Yes We can», n’est pas fortuit. Ces mots ont une profonde résonance non seulement au Etats-Unis mais aussi aux quatre coins de notre planète. Le monde contemporain est traversé par une crise multiple : crise financière et économique, crise de sécurité, crise de l’environnement, crise énergétique…

Tout semble contribuer à l’inquiétude et au doute. Frère Alois, de Taizé, dans la Lettre du Kenya qu’il vient d’écrire, élargit la perspective lors qu’il observe : «Partout dans le monde, la société et les comportements se modifient rapidement. Des possibilités prodigieuses de développement se multiplient, mais des instabilités apparaissent aussi, et des inquiétudes face à l’avenir s’accentuent». Dans ce contexte, la confiance apparaît comme une nécessité vitale.

Ainsi, la crise financière est notamment caractérisée par le manque de confiance des banques entre elles au point de ne plus oser s’accorder des prêts mutuels. Les conditions d’emprunt par les particuliers sont alourdies, plus coûteuses. L’économie et l’emploi semblent menacés d’asphyxie.

Pourtant des appels à l’ouverture et à l’espoir tentent d’aller à contre-courant du découragement ambiant.

L’ONU, inlassablement, se consacre au rétablissement de dialogue dans les zones de conflits (Afrique, Moyen-Orient, Asie centrale).

Oser renouer le dialogue est une nécessité jusque dans nos pays européens. En Belgique, des participants au groupe chargé des négociations sur les difficiles questions communautaires insistent sur la nécessité de recréer de la confiance (Le Soir du 8 décembre 2008).

Mais en politique, poser la question de la confiance implique de poser la question du sens : pourquoi et pour quoi la confiance ? Pourquoi la relation ? Dans quel but ? La question de la confiance doit inciter à aller à l’essentiel, de cheminer vers le cœur de la relation. L’expérience des négociations internationales montre que la confiance n’est pas une fin en soi, mais plutôt le fruit d’un processus souvent long, d’autant plus long que le gouffre d’hostilité était profond. Une telle confiance nécessite du temps. En politique, tant sur la scène internationale qu’intérieure, la confiance implique de vouloir dépasser le rapport de force pour oser un autre type de relation, celui de la coopération et de la recherche d’intérêts mutuels. La confiance peut être accompagnée de mesures d’encadrement destinées à rassurer les parties. Il importe cependant de souligner combien la confiance politique n’est pas synonyme de naïveté, sinon elle ne peut mener qu’à des déceptions et une défiance plus profonde. La crise multiple du monde contemporain présente un paradoxe : alors que bien des défis poussent à la recherche de solutions communes entre les États, nombreux sont les cas où les réactions des gouvernements restent nationales, isolées, complétées éventuellement de coopérations limitées. Or, aucun État, si puissant soit-il, n’est en mesure aujourd’hui de faire face seul à l’ensemble des défis posés par cette crise multiple. Dans ce contexte, la question de la confiance présente plusieurs dimensions :

– la confiance d’un État dans ce que peut donner la recherche de solution commune au niveau international ; à cet égard, certaines expériences passées aux résultats limités ont souvent encouragé le doute ;

– la confiance des politiques dans leur capacité de présenter des projets mobilisateurs et de convaincre l’opinion publique nationale qu’une solution internationale peut s’avérer plus efficace et durable qu’une réponse nationale ;

– la confiance des citoyens dans les politiques, en dépit parfois des limites ou des échecs. Ce dernier aspect relève d’un élément fondamental de la démocratie dans ses rapports entre gouvernants et gouvernés. Dans son essence, la démocratie implique d’une manière ou d’une autre, la participation à la vie politique de la collectivité, principe défini par Michael Greven comme une confiance dans l’intégrité de l’autre, et le fait que chacun soit convaincu que le respect de la loi est important, même si cela n’apporte pas de bénéfice personnel immédiat. La démocratie comporte donc, pour sa viabilité, le sentiment de confiance des membres de la collectivité les uns vis-à-vis des autres et à l’égard du régime politique.

En Belgique, dans une crise communautaire aussi longue que celle qu’elle traverse actuellement, la confiance représente une des conditions les plus difficiles à rétablir. Au-delà des positions aussi éloignées entre responsables politiques francophones et flamands, une des difficultés de rapprocher les points de vue réside dans une méfiance de l’autre groupe linguistique, méfiance souvent née de l’ignorance. Après la réforme de l’État de 1993, une nouvelle génération d’hommes et de femmes politiques s’est constituée, pour l’essentiel de personnalités qui ne connaissent pas, ou trop peu, les parlementaires de l’autre rôle linguistique. Comment alors se faire confiance ? « Pourquoi faire des concessions à quelqu’un que je ne connais pas ? Ne va-t-il pas chercher à profiter davantage de ce que je suis prêt à concéder ? » Dans ces conditions, aller vers un compromis devient davantage un risque politique qu’une chance de solution. Cependant, nombreux sont les cas tant dans les rapports internationaux que dans la vie politique intérieure des Etats, où femmes et hommes politiques ont osé prendre des risques et poser des gestes de confiance. En 1950, cinq ans à peine après la Deuxième Guerre mondiale, le Français Robert Schuman et l’Allemand Konrad Adenauer posaient les premiers pas menant à la construction européenne. En 1977, moins de quatre

ans après la guerre du Kippour, l’Egyptien Anouar el Sadate osait se rendre à Jérusalem pour ouvrir le processus qui mena au premier accord de paix entre Israël et un de ses voisins arabes. A y regarder de plus près, l’histoire est jalonnée de ces gestes de confiance permettant de sortir des impasses et de recréer l’espoir. L’espoir et la confiance deviennent ainsi des enjeux politiques vitaux.

Barack Obama sera-t-il le seul dans le monde contemporain à oser cette gageure ? Cette question de la confiance est au centre de la démarche de rencontre des 40.000 jeunes de toute l’Europe qui, du 29 décembre 2008 au 2 janvier 2009 se réunissent à Bruxelles à l’appel de la communauté de Taizé.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
OSER LA CONFIANCE

Quand Huntington, paix à ses cendres, nous prédisait un XXième siècle riche en affrontements et autres guerres de civilisations, il ne faisait qu’appliquer le vieil adage de Clausewitz : «la guerre est la poursuite de la politique (du pire) par d’autres moyens», la politique des tensions, des méfiances, des représailles, la politique de l’intimidation, de vengeance, de l’œil pour œil et dent pour dent, la politique de la canonnière comme on disait autrefois, la politique de l’escalade, mot terrible hérité de la guerre du Vietnam.

Après deux sanglantes guerres mondiales qui ont «suicidé» l’Europe, il s’agissait de vouloir le contraire de la haine et de la méfiance ; de promouvoir quelque chose de radicalement différent autrement dit, « l’entente, la détente et la coopération »(de Gaulle) avec les ennemis d’hier en l’occurrence l’Allemagne. (rapprochement De Gaulle Adenauer, Giscard-Schmidt, Mitterand Kohl). Ce furent bien là les préludes de l’unification de l’Europe comme espace de bon voisinage et de coexistence pacifique. C’était ça oser la confiance ! C’est que l’homme du 18 juin avait l’audace et l’espoir solidement chevillés à l’âme.

Ceci supposait en outre un engagement solennel, celui de renoncer à l’usage de la violence des armes pour la résolution de conflits, à reconnaître les nouvelles frontières telles que les avait dessinées le conflit mondial. C’est toute la philosophie de la Ostpolitik de Willy Brandt avec la reconnaissance de la ligne Oder Neisse, et surtout le renoncement du recours à la force. Ceci devait déboucher sur l’inattendu, l’inouï à savoir la réunification d’abord de l’Allemagne ensuite de l’Europe toute entière après l’effondrement soviétique.

Le recours à la force ne résout rien, bien au contraire. Les Américains l’ont appris à leurs dépens au Vietnam et en Irak, les Soviétiques en Afghanistan, Israël ne va pas tarder à en prendre douloureusement conscience à son tour. Ce conflit local ne tardera pas en effet à prendre une dimension mondiale en raidissant l’opinion islamiste contre Israël et l’occident en général, son protecteur américain en particulier.

La négociation, le dialogue fondé sur le respect de l’adversaire, voire même, suprême audace, le pardon réciproque (Brandt tombant à genoux face au monument du ghetto de Varsovie) qui participe de l’éthique réparatrice est une toute autre méthode fondée sur un concept clé, « espoir », et un slogan qui a fait florès, «Yes We can». Le monde retient son souffle et regarde avec « espoir » en direction du nouveau président métisse qui jusqu’à nouvel ordre incarne cette «confiance».

«Le monde contemporain est traversé par une crise à spectre large : crise financière et économique, crise de sécurité, crise de l’environnement, crise énergétique… » et surtout crise éthique assortie d’une formidable crise de confiance. «L’ONU, inlassablement, cherche à rétablir le dialogue dans les zones de conflits (Afrique, Moyen-Orient, Asie centrale)». «Oser nouer ou renouer le dialogue est une nécessité »
La confiance se conquiert, de même que la liberté selon le mot célèbre de Malraux.
«En politique, tant sur la scène internationale qu’intérieure, la confiance implique de vouloir dépasser le rapport de force pour oser un autre type de relation, celui de la coopération et de la recherche d’intérêts mutuels. » Ceci est vrai à tous niveaux, entre Israéliens et Palestiniens, entre Flamands et Wallons, entre ex colonisateurs et colonisés, entre parents et enfants, entre croyants et incroyants, entre mari et femme, entre Belges enracinés et nouveaux Belges venus d’ailleurs.
« Confiance dans l’intégrité de l’autre, et le fait que chacun soit convaincu que le respect de la loi est important, même si cela n’apporte pas de bénéfice personnel immédiat. »
Là où il y a impasse, il y a issue dit la sagesse chinoise qui en cinq mille ans de civilisation en a franchement vu d’autres. Mais cela nécessite une folle audace qui n’est pas à la portée des esprits faibles, conformistes et conventionnels. C’est en cela qu’un Obama et un Van Rompuy qui n’a l’air de rien devraient nous surprendre et beaucoup nous étonner.
L’issue, l’unique issue ne peut être que la confiance reconquise ou construite. Elle ne peut faire l’économie d’un terrible retour sur soi, d’une remise en question de ses propres certitudes et convictions profondes ce qui est toujours extrêmement difficile, pour un enfant comme pour un vieillard, pour un Flamand comme pour un Wallon, pour un nomade comme pour un enraciné, pour un croyant comme pour un athée. Et surtout pour un Bruxellois obstiné. Non peut-être !
Mais qu’on ne s’y trompe pas la confiance qui est la base du dialogue interculturel ne va jamais de soi. Elle s’assortit d’une solide dose de volonté et d’espoir pour aller « à contre-courant du découragement ambiant. » Osons donc la confiance et ne désespérons pas.
MG

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