jeudi 15 janvier 2009

Trêve de violence et de sang

Felice DASSETTO

Il serait illusoire de penser que, uniquement de l’extérieur, il y aura une issue. Car la responsabilité, les énergies sociales, les cartes sont dans les mains des acteurs en présence.
Clausewitz a écrit que la violence armée est le prolongement de la politique par d’autres moyens. La confrontation israélo-palestinienne et arabe montre plutôt que l’usage tactique et stratégique de la violence armée et le sacrifice des populations sont des moyens ordinaires de la politique. Depuis cinquante ans, un régime de violences étatiques, sociales, culturelles, interpersonnelles semble constituer l’ordinaire des relations. Violences qui ont une histoire dissymétrique, commencée par la création de l’Etat d’Israël, née du drame de la Shoah et prolongé dans le drame des Palestiniens. Violences qui sont devenues réciproques.
Depuis sa fondation, l’Etat d’Israël a fait preuve d’une détermination impitoyable. Gaza, c’est juste un pas plus loin et plus concentré. Cet Etat ne s’encombre pas des victimes de ceux d’en face quand ses intérêts sont en jeu. L’ignorer c’est aussi avoir la mémoire courte et avoir oublié l’invasion du Sud Liban contre le Hezbollah, il y a trois ans. C’est oublier que des militaires occidentaux, dont des Belges, sont encore là aux frais de leurs Etats respectifs pour nettoyer le terrain de bombes à fragmentation disséminées expressément sur place par l’armée israélienne. C’est oublier aussi le refus de reconnaissance de décisions internationales relatives aux frontières et à un Etat palestinien.
Du côté des Etats arabes, comme la Syrie, le calcul cynique est de mise. Et du côté des instances et des courants palestiniens, c’est le déploiement d’une résistance qui rêve tout autant de justice que de revanche; qui utilise la ruse, le calcul et la violence, y compris en son sein. Qui emploie attentats suicides et roquettes qui ne font pas le détail dans les populations visées et qui sont souvent justifiées par un mélange de résistance à l’occupant et haine des juifs. Le Hamas connaissait la détermination d’Israël. Son harcèlement par le tir de roquettes est un sinistre calcul tactique.
La confrontation actuelle est dans la logique des deux parties. Elle s’arrêtera au moment où chacune des parties pourra mettre dans sa macabre escarcelle quelque chose pour aller à la table des négociations. Destructions des tunnels d’approvisionnement d’armement, éradication du Hamas et bonne raclée générale pour Israël. Résistance, élimination de quelques soldats israéliens, bonne leçon aux "juifs" pour le Hamas. Le Hamas aura à son avantage le discrédit d’Israël dû aux morts injustifiés qu’il a causés. Israël sera peut-être forcé à négocier. De quoi sauver l’honneur et tenter d’engranger quelques bénéfices temporaires, qu’on peut penser, sans être grand devin, qu’ils n’assureront pas la paix plus longtemps que les accords précédents.
Quoi qu’on en dise, la permanence de ce conflit et son issue n’ont pas leur source, avant tout, dans la "communauté internationale", que ce soit l’Europe, les Etats-Unis ou les puissances locales, comme la Syrie, l’Egypte ou l’Iran. Celles-ci peuvent au plus attiser un feu qui brûle déjà. Ou bien, et c’est ce que l’Europe fait, peuvent jouer aux pompiers, ambulanciers ou reconstructeurs. C’est aux sociétés et aux leaders palestiniens et israéliens qu’incombe la responsabilité première.
Dans ces sociétés, il y a des mouvements qui recherchent la paix : ils ont bien du mal à se faire entendre, car les logiques dominantes poussent vers l’affrontement et l’extrémisme. Les centaines de diplômés universitaires de haut vol, qu’on nous dit constituer la force de l’administration hamasienne, n’ont apparemment voulu, ou su, faire entendre leurs voix ou anticiper et prévenir les conséquences de l’action du Hamas ou des branches armées de celui-ci. De même pour le mouvement "Paix maintenant" en Israël.
Devant ce conflit, quelles attitudes se dessinent en Europe et dans le monde et quelles sont leurs chances de faire évoluer la situation ?
Une première attitude est celle de l’indifférence plus ou moins résignée. Elle exprime la lassitude devant une situation tellement inextricable, l’incompréhension devant ces affrontements sans issue et, peut-être la conclusion que "ces gens-là" ne font que se disputer.
Une deuxième attitude est le soutien inconditionnel à l’une des parties. Elle peut être dictée par deux raisons. L’une est celle ethnonationale. Des personnes d’origine juive - religieuses ou non - soutiennent Israël. Des personnes d’origine arabe ou de confession musulmane soutiennent les Palestiniens et le Hamas. On le voit tragiquement en Europe ces jours-ci. Ces logiques prolongent presque automatiquement au nom d’une solidarité atavique, celles ethnonationales qui guident désormais la politique sur le terrain. Une autre raison est inspirée par des motivations de solidarité et de justice, dictées par la vision de la détresse humaine des populations. Pour les uns, c’est celle des Israéliens, pour les autres - et c’est plus fréquent - c’est la détresse des Palestiniens. Ces positions de soutien se doublent d’analyses politiques. Elles procèdent le plus souvent d’une énumération des moments historiques, des accords non tenus, des dommages subis. Chacune des parties a sa propre narration des choses et épingle ses propres épisodes. Chacune justifie l’escalade de violence.
Le rappel de l’histoire factuelle, partiale ou non, sert à alimenter un livre d’histoire, mais ne sert pas trop dans l’action politique. D’autant plus que, dans le cas d’espèce, c’est surtout un passé d’erreurs et de violence. La victimisation sous l’angle de laquelle chaque partie se présente ne sert pas non plus. L’action politique ne peut procéder que d’un projet pour le futur. En l’occurrence il ne peut être que partagé, même si minimal.
Le résultat est que ces positions pro-israéliennes et pro-palestiniennes renforcent en définitive le face-à-face et la confrontation inéluctable, justifient tous les moyens, justifient l’extrémisation, chacun invoquant les bonnes raisons pour le soutien, chacun légitimant l’action entreprise par les politiques en présence.
Une troisième position est celle qui tente la voie du dialogue indispensable à la négociation. Il y a des initiatives au sein de la société civile. Il y a des efforts diplomatiques pour tenter d’amener les parties à la négociation.
Cette position suppose neutralité, équidistance. Mais il serait illusoire de penser que, uniquement de l’extérieur, il y aura une issue. Car la responsabilité, les énergies sociales, les cartes sont dans les mains des acteurs en présence. Mais ces deux sociétés sont fortement gangrenées par les logiques d’extrémisation ethnoreligieuse et de fierté identitaire. Israël ne peut pas faire comme si les extrémistes juifs, les colons exaltés lancés à la conquête d’une terre mythique d’Israël n’existaient pas. D’autant plus que, peut-être, ils servent bien à la logique d’Etat de certaines composantes politiques. Les Palestiniens ne peuvent pas faire comme si les radicaux aujourd’hui motivés surtout par un argumentaire religieux ou ethnoreligieux, n’existaient pas. On les considère d’ailleurs parfois utiles. Et tous - les Palestiniens surtout - ne peuvent pas faire comme si une jeunesse, en partie forgée par la haine et la violence, pouvait ne pas exister.
Dans cette situation, les voies actives de la raison politique ne peuvent être que minoritaires, même s’il est probable que la majorité des populations aspire à un peu de tranquillité.
Une quatrième position pourrait être celle d’une double accusation élargie. Après cinquante ans d’embrasement de la région, mais avec des conséquences bien plus larges pour le monde entier, cette position dit haut et fort que c’en est assez de cette politique de l’affrontement sans fin, des agendas cachés, des ruses, de l’ethnicisation politique, de la sacralisation religieuse du politique. C’est une équiaccusation. La responsabilité est dans les deux camps - qui sont désormais trois : Israël, l’Autorité palestinienne (si elle aura encore un peu d’autorité), le Hamas - et dans ceux qui les soutiennent et attisent l’affrontement. Cette position désavoue les politiques en cours, les leurres dans lesquels les populations se laissent enfermer par des classes dirigeantes inaptes. Elle aurait au moins l’effet, peut-être, de donner plus de poids aux voix, aujourd’hui constamment minorisées de part et d’autres au sein de ces populations, des opinions et des choix politiques fondés sur le respect et sur le réalisme. Cette accusation, certes, devra probablement tenir compte que les uns et les autres ont des couleuvres différentes à avaler. Et elle devra se fonder sur une idée de justice réciproque. Et toutes les parties, à commencer par celles plus impliquées, devront faire un bilan des erreurs et des impasses en vue de bâtir quelque chose de neuf, au lieu de faire une histoire sacralisée de leurs souffrances anciennes et récentes pour nourrir les accusations face à l’autre camp. Elles devront peut-être aussi faire un bilan de la création d’Etats sur bases ethnoreligieuses qui ne peuvent qu’aboutir à des extrémismes, car les identités politiques ethnoreligieuses acceptent peu le compromis et le pluralisme.

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