mercredi 11 février 2009

Avec la crise, Marx redevient capital

Depuis le krach, les ventes du "Capital" explosent. Le pavé de Karl Marx n'est pas encore un best-seller, mais cent quarante ans après sa parution, il fait un retour en force dans le débat public. Jusqu'à devenir le livre de chevet d'Alain Minc.
"Marx est de nouveau à la mode", se félicite dans un quotidien allemand le patron de la maison d'édition berlinoise Karl-Dietz-Verlag. Chiffres à l'appui. En 2005, il n'avait vendu que 500 exemplaires du "Capital". Cette année, il en a déjà écoulé 1 500.
L'économie industrielle britannique du XIXe siècle à la mode ?
Le coffret intégral chez Folio (deux volumes et 3 000 pages) s'est vendu à 1 552 exemplaires depuis juin. Flammarion aurait écoulé 117 exemplaires de son édition de poche sortie fin août, dont près d'un quart rien que la semaine dernière.
Qui achète aujourd'hui "Le Capital" ? Dans sa préface, Marx avait lui-même défini le profil de ses lecteurs :
"Je suppose naturellement des lecteurs qui veulent apprendre quelque chose de neuf et par conséquent aussi penser par eux-mêmes."
Coup de gueule : quel article ici a remis en question le capitalisme ?
Penser par eux-mêmes, plutôt que de subir une pensée dominante diffusée par les médias. Y compris par les meilleurs sites web, comme en témoigne le coup de gueule que nous a adressé un riverain, nemo3637 :
"On a eu droit, de début septembre à aujourd'hui, à presque tous les poncifs de la pensée libérale -à de rares exceptions près. On ne demande certes pas aux journalistes de tout savoir, mais on peut leur demander quand même d'aller puiser leur information à des sources diverses et de pouvoir réellement informer pour susciter un vrai débat, avec tous les éléments en main. Quel est l'article ici qui a remis en question le capitalisme lui-même et son économie ?"
Notre riverain nous renvoie à une interview d'Immanuel Wallerstein dans Le Monde. Le sociologue américain y fournit une longue et passionnante analyse historique. Et il se montre effectivement moins timoré qu'un journaliste :
"La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu'alors, et l'on voit émerger une lutte, non plus entre les tenants et les adversaires du système, mais entre tous les acteurs pour déterminer ce qui va le remplacer. Je réserve l'usage du mot “crise” à ce type de période. Eh bien, nous sommes en crise. Le capitalisme touche à sa fin."
Capitalisme pur contre capitalisme dévoyé : une vision sarkozienne
"Capitalisme" : depuis la chute des régimes communistes d'Europe de l'est, ce mot avait presque disparu du vocabulaire, éclipsé par "libéralisme" et "mondialisation". Aujourd'hui, même Nicolas Sarkozy n'hésite plus, comme dans son discours de Toulon, à en user et abuser. Mais avec une définition qui ne convaincrait peut-être pas Marx :
"Le capitalisme, ce n’est pas la primauté donnée au spéculateur. C’est la primauté donnée à l’entrepreneur, le capitalisme, c'est la récompense du travail, de l’effort et de l’initiative. Le capitalisme, ce n’est pas la dilution de la propriété, l’irresponsabilité généralisée. Le capitalisme, c’est la propriété privée, la responsabilité individuelle, l’engagement personnel, le capitalisme, c’est une éthique, c'est une morale, ce sont des institutions. C'est d'ailleurs le capitalisme qui a permis l’essor extraordinaire de la civilisation occidentale depuis sept siècles.
«La crise financière, que nous connaissons aujourd'hui, mes chers compatriotes, n’est pas la crise du capitalisme. C’est la crise d’un système qui s’est éloigné des valeurs les plus fondamentales du capitalisme, qui, en quelque sorte, a trahi l’esprit du capitalisme. Je veux le dire aux Français : l’anticapitalisme n’offre aucune solution à la crise actuelle. Renouer avec le collectivisme qui a provoqué dans le passé tant de désastres serait une erreur historique."
Alain Minc en seul et vrai disciple de Marx
Mais le marxisme s'est trouvé un défenseur dans l'entourage du président. Alain Minc, qui expliquait pourtant à notre journaliste Sophie Verney-Caillat que le capitalisme "est notre oxygène", se considère en effet aujourd'hui comme le seul et vrai disciple de Marx. Du moins, à en croire un échange étonnant avec Jean-Michel Aphatie à propos de parachutes dorés, le 7 octobre sur RTL :
Minc : «Ecoutez, si la bourgeoisie n'est pas capable de traiter elle-même ce problème, pour employer un mot marxiste, pour ne pas dire les patrons…»
Aphatie : « Ah oui, dans votre bouche : “si la bourgeoisie” ! Effectivement…»
Minc : « Mais je suis le dernier marxiste français à certains égards...»
(Le Monde)

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LE CAPITALISME EST UNE ETHIQUE
«Le capitalisme, c’est une éthique, c'est une morale, ce sont des institutions. C'est d'ailleurs le capitalisme qui a permis l’essor extraordinaire de la civilisation occidentale depuis sept siècles. »
Décidément, l’imprévisible est à tous les rendez-vous de la crise et les « cygnes noirs », oiseaux de bonne augure annonçant l’inattendu se multiplient sous nos yeux.
« Seul un nouveau dieu peut nous sauver » disait Heidegger en fin de vie. Seul un prophète peut nous sortir de là répétait un philosophe marxisant un peu oublié. Seul l’imprévisible nous sauvera ajoutait Edgar Morin. A bien des égards, la stature de Marx, comme celle de Freud au demeurant est celle d’un prophète des temps nouveaux. Gandhi en fut un autre, sans doute le plus grand des trois. Il ne tardera pas à ressurgir de l’oubli.
Que les « lecteurs qui veulent apprendre quelque chose de neuf et par conséquent aussi penser par eux-mêmes. » (re) découvrent les écrits de Marx et de Gandhi.
"La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu'alors, et l'on voit émerger une lutte, non plus entre les tenants et les adversaires du système, mais entre tous les acteurs pour déterminer ce qui va le remplacer. Je réserve l'usage du mot “crise” à ce type de période. Eh bien, nous sommes en crise. Le capitalisme touche à sa fin."
La crise donc serait malédiction et rédemption à la fois ; la mort d’un système et la naissance d’un ordre nouveau. Newsweek voit en Obama un socialiste à la française. Pendant que la foule reprenait en cœur dans les meetings de MC Cain :"Obama, socialiste, terroriste, menteur"… la dégringolade de la finance mondiale continuait de plus belle!... Désormais, si l’on en croit la couverture de Newsweek, l’Amérique serait devenue « socialiste ». On pourrait en rire, si l’effet domino ne commençait à provoquer en chaîne des faillites, des fermetures et au final du chômage massif et des drames à venir!
L’Amérique toujours nous surprendra par son extraordinaire résilience.

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