lundi 23 mars 2009

Au pays de là-bas

Ben Jelloun pointe les déchirements d’un émigré face à la retraite.
Sans doute n’est-il pas, pour un écrivain, d’âge de la retraite. Ce n’est pourtant pas un hasard si Tahar Ben Jelloun, né en 1944 à Fès au Maroc, met en scène, dans son dernier roman, un homme mal à l’aise face à la soudaine vacuité de sa retraite obligée. Normale. Et, la plupart du temps, attendue et bien accueillie par des travailleurs qui y voient le temps d’un repos mérité. Ben Jelloun a, dans la plupart de ses romans, écrit sur des sujets qui le concernent de près. Le père. La mère. Le déracinement. Tanger. Le Maroc surtout dont il n’a cessé de pointer du doigt le conservatisme des traditions, le manque de communication, le dépit face à la naissance d’une fille, la corruption, les superstitions, le fanatisme religieux, voire cette aveuglante absence de lumière qui fit du bagne de Tazmamart un symbole d’horreur et de honte.
Arrivé en France en 1971, l’écrivain, aujourd’hui membre de l’Académie Goncourt qui le couronna en 1987 pour " La Nuit sacrée", n’a pas davantage hésité à faire apparaître, dans son pays d’accueil, la solitude de l’émigré, les attitudes racistes envers lui, les violences, l’individualisme égocentrique des autochtones et la misère sexuelle d’exilés peu habitués aux provocations de mœurs et aux exhibitions d’images inutilement impudiques. Une distance infranchissable pour certains. À chacun ses habitudes. On ne mélange pas. "Au pays" est une tentative pour un émigré de la première génération de retrouver quelque chose de sa vérité intime au bout d’une vie tiraillée entre deux univers différents. C’est aussi un regard intense et mélancolique porté sur le divorce culturel entre des parents venus du "bled" de leurs racines et leurs enfants nés dans une France à laquelle ils se sont naturellement attachés.

MOURIR EN SES TERRES
Ouvrier consciencieux et honnête, Mohamed n’a pas eu d’autre ambition dans la vie que le bonheur des siens qui lui reprochent, en définitive, sa modestie, sa faiblesse, ses certitudes de bien faire et son attachement au Livre. "Tu ne me donnes pas envie d’être comme toi", lui dira l’un de ses cinq enfants, au sein desquels figure un petit mongolien adopté, seul à le comprendre et à lui témoigner de l’affection. En France, il ne s’est jamais senti "chez nous" et ne voudrait, dès lors, pas mourir loin de sa terre et de sa tribu pourtant demeurée un siècle en arrière. Mais là-bas, c’est chez lui. La religion musulmane est son identité.
Avec la France , le contrat a toujours été clair : "Je travaille, j’élève mes enfants et puis un jour tout le monde rentre à la maison". C’est effectivement le fol espoir auquel il s’accroche avec obstination dans ce temps de repos et de solitude dont il n’attend plus que la mort. Avoir tous ses enfants autour de lui dans la grande maison, preuve de sa réussite, qu’il fait construire avec tout le confort "moderne" de salles de bain individuelles, de parlophones et, même, d’une piscine dans un village en attente d’eau courante et d’électricité. Si le résultat est biscornu, il est décidé à les attendre en seigneur et sombrera dans un délire extravagant face à l’évidence, pourtant comprise par sa femme trop soumise pour le contrarier, de la vie, désormais différente de la leur, choisie par leur descendance.
Tahar Ben Jelloun est un intellectuel qui cerne avec lucidité les enjeux de l’époque et les problèmes entre des individus qui n’arrivent ni à se parler ni à s’écouter. Il ouvre des fenêtres, bouscule les indifférences passives. Il est aussi un conteur qui retient le lecteur dans les tours et détours d’une narration initiée à un fantastique hérité de là-bas et vers lequel dérive ce récent roman. Il n’est jamais absent de ses livres. On devine qu’il a profondément intégré ou vu de près ce dont il parle. Il n’écrit pas en vain. Il souligne, dénonce, refuse. "Au pays" est à la fois le pays des racines, le pays de l’exil et le pays de soi. Un roman où s’expriment avec évidence les questions des hommes et des femmes de son temps. L’essentiel n’est-il pas de poser les questions qui sollicitent des réponses ou, au moins, de la compréhension ?
(Monique Verdussen)

COMMENTAIRE A L’ATTENTION D’ALI DADDY
Nous avons déjà commenté sur Reflets une analyse de ce livre parue dans le Monde. Je voudrais le lire ce roman car il est comme une fable de la tragédie de l’immigration. Je trouve la critique de La Libre meilleure et le sujet si fondamental qu’il convient de le reprendre sur Divercity . Toutes choses étant égales, il me semble que ce récit n’est pas très éloigné de celui de la vie de monsieur Daddy père. Difficile d’oublier l’impression puissante que m’a faite la photo que tu m’as montrée de celui-ci sur son permis de travail. Un homme décidé, résolu, dans la force de l’âge, déterminé et débordant d’énergie. Un caractère fort, entreprenant. Le roman de sa vie, de sa famille, de ses enfants et petits enfants reste écrire. Pour qui sait lire sur les visages et dans les cœurs : cette famille est franchement mythique. Le père qui comme Ulysse rentre au pays pour construire son bateau de pêche. Aucune Pénélope ne l’y attend, il épousera donc Cyrcée. Son ex épouse, une sainte femme, a choisi de rester là bas auprès de ses nombreux enfants et petits enfants. L’aîné, à la dégaine de Raimu dans la célèbre trilogie de Pagnol, est un entrepreneur de talent. Il vit avec sa famille dans la banlieue verte de la capitale dans une maison (le thème de la maison) construite de ses mains et décorée avec un goût sobre, très méditerranéen par une épouse issue de l’immigration italienne qui lui a donné de superbes enfants. Le deuxième fils, doué d’une folle énergie a opté pour la débrouille marginale avec des fortunes diverses et la complicité de sa compagne issue de l’immigration polonaise. La fille aînée, infirmière empathique vit dans la banlieue liégeoise dans une grande maison (toujours le thème de la maison) adossée à un vaste potager que son mari bricoleur de génie entretient quand il ne s’occupe pas de son projet d’aide à son village natal : construction d’un puits et surtout d’une école : le gros de ses loisirs y passe. Ils ont deux enfants magnifiques mais velléitaires. Ali le cadet, le plus doué des quatre intellectuellement eut la mauvaise idée de ne pas achever ses études pour se consacrer à la création d’une revue de caractère interculturel. C’est un passeur de culture, une passerelle entre la culture du terroir d’origine et celle de la terre dite d’accueil. Son père lui a inculqué l’amour du Coran en lui faisant graver les versets coraniques sur une planchette enduite de cire, à la manière traditionnelle. Mais c’est surtout dans sa mémoire et son cœur que le texte s’est gravé, singulièrement dans sa version éthique. « Découvre le Coran comme s’il t’était révélé personnellement » dit le hadith. Il en sortira un maître livre : « le Coran contre l’intégrisme ». Cette belle fratrie engendrera huit enfants plus beaux, plus intelligents et plus accomplis les uns que les autres. Hormis quelques points communs et talents divers, tous les huit sont brouillés avec le scolarité, à l’exception du plus jeune et du plus silencieux. Cette belle et tragique histoire reste à écrire. Mais Ali jusqu’ici s’y est toujours refusé…

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
TOUT IMMIGRE EST UNE PASSERELLE, UN PASSEUR DE CULTURE
Bel hommage aux cheveux blancs, aux têtes chenues blanchies sous le harnais de l’immigration dont le rêve de retour au pays est anéanti par la volonté de leurs enfants de rester faire leur vie en terre européenne où ils sont nés. Esprits entreprenants et caractères d’acier. jeunes, ils se sont déracinés avec violence pour caresser un rêve de vie meilleur au pays d’accueil qui souvent tournera au cauchemar. En fin de vie, ils incarnent deux langues et deux cultures: celles du pays d’accueil et celle du pays d’origine. En principe ce bilinguisme devrait pouvoir faire lien entre les deux sociétés et deux cultures qui devraient s’enrichir, se féconder plutôt que de se combattre. Au lieu de cela, les têtes blanches ont assisté à une montée des vexations, des crispations et des communautarismes induits par les clivages identitaires. Et pourtant, au moment où nous sommes tous témoins du crépuscule des cultures, Amin Maaluf estime qu’il serait nécessaire de transcender les différences, «de bâtir une civilisation commune fondée sur universalité des valeurs et la diversité des expressions culturelles. Sans cultures (au pluriel) pas de démocratie sans passeurs culturels, pas de dialogue interculturels». Dans son dernier ouvrage, Amin Maaluf considère que chaque immigré devrait se sentir, comme lui, «passerelle et trait d’union entre sa culture d’origine et la culture d’accueil». On en est loin, mais c’est précisément l’utopie réaliste qui est au cœur de la dynamique du blog Reflets.
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Dans «Le Dérèglement du monde» sont dernier essai au titre apocalyptique, Amin Maaluf dénonce l'épuisement simultané des civilisations occidentale et arabo-musulmane, mais veut encore croire en la possibilité d'un monde meilleur construit sur un fondement solide:le savoir.
Le savoir n'a jamais été une valeur prise à la légère dans la famille d'Amin Maalouf. L'un des plus beaux souvenirs d'enfance de l'écrivain remonte à ce jour de Noël où les élèves du professeur chantèrent devant sa fenêtre pour le remercier de les instruire.

Cet appétit de connaissance et de compréhension n'a jamais quitté Maalouf, qui vit et publie en France depuis 1976. Dans son dernier essai, il n'y va pas par quatre chemins, dénonçant l'aveuglement et l'épuisement simultanés de la civilisation occidentale et du monde arabe.

Humaniste éclairé, il se penche au chevet de deux ensembles culturels qu'il chérit également, analysant d'un côté la perte des valeurs, de l'autre l'indigence morale qui frappe le monde arabe. Il n'y voit pas qu'un dérèglement, mais plusieurs, qui concernent le climat, l'économie, la culture. Et comme il revendique chez lui «un fond de responsabilité», il cherche des solutions possibles. Elles passent évidemment par la culture. «Il faut repenser la consommation et se dire qu'il peut y avoir des modes de satisfaction de la personne humaine issus de la consommation immatérielle et de l'acquisition de connaissances. "Je ne peux penser autre chose, moi qui viens d'une famille où il y avait des enseignants, des journalistes, des écrivains. C'est pourquoi je trouve qu'une société qui dévalorise ses enseignants est une société en crise". C’est ce qu’il a répété hier au cours d’un dialogue passionnant avec Gabriel Ringlet à la librairie Agora à Louvain la Neuve devant un public attentif et critique de têtes blanches.

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