dimanche 29 mars 2009

Pour un réalisme politique cosmopolite
Le protectionnisme intellectuel est néfaste, par Ulrich Beck

Dans les ruines d'une Europe détruite moralement, politiquement et matériellement par la seconde guerre mondiale, Winston Churchill, alors premier ministre britannique, se lança, au beau milieu de l'an 1946, dans une magnifique envolée lyrique : "Si autrefois l'Europe avait été unie, dit-il, il n'y aurait pas de bornes au bonheur, à la prospérité et à la gloire de ses 500 millions d'habitants."
Aujourd'hui, c'est l'inverse qui menace : si l'Europe devait éclater sous le poids de la crise économique, il n'y aurait pas de limite au malheur, à la misère et à la honte de ses politiciens et de 500 millions d'Européens ! Allons-nous vivre, comme après 1989, une deuxième révolution mondiale ? Il y a vingt ans, le mur de Berlin s'effondrait sans crier gare, puis ce fut l'URSS et enfin l'ordre bipolaire issu de la guerre froide. En cette année de compte rond, c'est le capitalisme qui, de façon ironique, menace désormais ruine à son tour, celui-là même dont la victoire finale avait alors été célébrée - risquant cette fois d'emporter dans sa chute l'Union européenne. Naturellement personne ne le veut. Mais personne ne voulait non plus le socialisme d'Etat pour les riches et le néolibéralisme pour les pauvres, qui nous sont tombés dessus d'un coup d'un seul !
A l'automne 2008, quand le krach arracha enfin l'UE aussi à son activité principale qui consiste à se regarder le nombril, je me suis dit, bon sang, quelle opportunité formidable ! Tout se passait comme si cette crise financière avait été taillée pour l'UE. En regard du développement d'une crise globale, les cavaliers seuls nationaux ne pouvaient que s'avérer inopérants, voire contre-productifs. Et les figures-clés de la politique européenne paraissaient devoir en prendre conscience et l'affirmer haut et fort. Quelle autre institution, à part l'UE, a acquis à ce point l'expérience de la gestion des interdépendances ? Qui d'autre sait, comme elle, donner à des intérêts nationaux les moyens d'agir via une priorité de principe accordée à un bien commun transnational ?
Avec la rapidité avec laquelle la crise a balayé tous les espoirs de "découplage", les illusions de repli dans sa coquille, fût-ce même dans celle des grandes - Chine, Inde, Russie -, le modèle européen de coopération semblait avoir enfin retrouvé une légitimité historique. Le minimum qu'on pouvait attendre de l'Europe était qu'elle fournisse au monde l'illustration que seule une réaction coordonnée et des décisions prises ensemble constituaient la réponse adéquate à la crise.
C'est alors que le président Sarkozy a proposé, avec le soutien du très eurosceptique Gordon Brown, un élargissement des compétences de l'UE en matière économique. Provoquant du même coup un non franc et massif, non moins inattendu, de l'archieuropéenne chancelière, appuyée par presque tous les éditorialistes allemands. Depuis, l'essentiel du débat tourne autour du volume et du contenu des plans de sauvetage réduits aux acquêts nationaux. Si l'on prétend tirer la moindre leçon de la grande dépression des années 1930, c'est sans doute que la régression-réflexe à l'idylle nationale engendre des monstres.
Sans doute le monde s'en tirerait-il mieux avec un plan de sauvetage accéléré, plus limité, certes, mais surtout coordonné au niveau mondial et propre à stimuler la consommation des ménages en Chine, au Japon et dans l'UE, en relançant en même temps le secteur public par des interventions gouvernementales aux Etats-Unis. En somme, le contraire de ce qui a été mis en place à toute allure - un chèque en blanc à des banques en faillite. Et malgré cela, le séisme continue à suivre son cours de catastrophe économique généralisée. Le chômage explose partout. L'onde de choc des troubles sociaux et de la xénophobie rampante ébranle déjà l'Europe. La crise a pris du mauvais pied la périphérie de l'UE, en particulier les Européens de l'Est. Parce qu'elles ont jusque-là soutenu les réformes imposées par l'UE, les classes moyennes de ces pays se sentent flouées par le système capitaliste, comme hier par le communisme, et se vivent comme abandonnées. Hier encore on les louait de suivre des pratiques dites de "bonne gouvernance" qui se révèlent catastrophiques. Même si ces pays sont diversement touchés, le choc et la déception sont énormes. Et la droite populiste se frotte les mains.
La crise dans laquelle nous glissons soulève de façon inévitable une question d'ordre existentiel : qu'"est", que veut vraiment, où va donc l'UE ? Ou peut-être une réponse renouvelée et le sens de l'UE gisent-ils dans la crise financière ? Oui, tel est bien le cas ! S'il n'y avait pas d'UE à ce jour, il faudrait l'inventer. A l'orée de ce XXIe siècle, l'Union ne met nullement en danger les souverainetés nationales, au contraire, c'est elle qui les rend possibles. La plus grande menace pour les Etats-nations d'Europe n'est pas extérieure. Elle vient encore moins de l'UE elle-même, mais de la perte du sens de la responsabilité envers cette entreprise. Alors que quiconque entend récupérer de la souveraineté devrait vouloir, penser et être européen !
Est-ce qu'un nationalisme réciproque, comme celui qui trotte dans la tête de tout europragmatique moyen, est la solution ? Certes, tout Etat digne de ce nom a le droit et le devoir de régler ses propres problèmes financiers. En même temps, chaque nation doit reconnaître la souveraineté des autres afin d'éviter que les conséquences négatives de sa propre politique économique rejaillissent sur ses partenaires. Cette conception repose sur trois principes : égalité des droits, action coordonnée et responsabilité partagée. Auxquels s'ajoute un quatrième : l'interdiction d'élargir la compétence de l'UE en matière de politique économique.
Ce modèle de nationalisme symétrique peut suffire pour les périodes calmes ; en période de crise, son échec est certain. Aucun pays n'est assez fort pour tirer l'autre du marécage. Tous fonctionnent en réseau, on le voit : un pays sombre-t-il dans la "banqueroute", qu'il les entraîne tous avec lui. Nous n'avons donc pas besoin de moins mais de plus d'Europe. Ses élites intellectuelles ne cessent de s'en prendre à l'eurocratie anonyme ou à son manque de démocratie et en déduisent l'hypothèse délirante du "retour des nations". Ce protectionnisme intellectuel, ce mensonge nostalgique ne sont pas seulement l'apanage de la lie que représente la droite populiste. Ils ont cours aussi dans les cercles les plus éduqués et les plus policés.
Voilà comment on méconnaît le fait que la crise fournit une occasion à la refondation si longtemps retardée de l'UE. L'heure de l'Europe est à un réalisme nouveau dans la société du risque global. Dans un monde de plus en plus intriqué, la maxime circulaire du réalisme national - l'intérêt national doit être poursuivi au niveau national - sera remplacée par la celle du réalisme cosmopolite : notre politique nationale sera d'autant plus réussie qu'elle sera plus européenne et plus cosmopolite.
La situation a atteint son seuil décisif de gravité : ou bien plus d'Europe, ou pas du tout. Seule une UE régénérée par la crise coopérant avec la nouvelle ouverture au monde de M. Obama peut imposer la régulation du marché financier de façon globale, crédible et efficace. Déjà le sommet du G20 pourrait marquer ce tournant en direction d'un réalisme politique cosmopolite.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
NOUS N’AVONS PAS BESOIN DE MOINS D’EUROPE MAIS DE PLUS DEUROPE
C’est le génial dessin de Kroll sur l’Europe qui nous a incité à publier cet article un peu ardu mais extrêmement profond du sociologue allemand Ulrich Beck spécialiste incontesté et indépassable du cosmopolitisme. Ses livres d’une clarté limpide pour qui est fasciné par le cosmopolitisme mette l’accent, comme ceux de Jean Marc ferry, frère de Luc sur l’avenir cosmopolitique de l’Europe et sa transformation lente mais irréversible selon lui vers une démocratie cosmopolitique (voir sur Internet) «notre politique nationale sera d'autant plus réussie qu'elle sera plus européenne et plus cosmopolite»
L’Europe n’a pas la cote en ces temps de crise. Quel dommage et quel gâchis ! «Quelle autre institution, à part l'UE, a acquis à ce point l'expérience de la gestion des interdépendances ?» L’Europe, à l’image de Bruxelles, sa capitale est le laboratoire interculturel de ce que sera la société monde de demain, gérée par cette démocratie cosmopolitique à laquelle rêve Reflets. A a place de cela on sort le nationalisme belliqueux des armoires. «La crise dans laquelle nous glissons soulève de façon inévitable une question d'ordre existentiel : qu'"est", que veut vraiment, où va donc l'UE ?» . «Le minimum qu'on pouvait attendre de l'Europe était qu'elle fournisse au monde l'illustration que seule une réaction coordonnée et des décisions prises ensemble constituaient la réponse adéquate à la crise » . Quand «l’onde de choc des troubles sociaux et de la xénophobie rampante ébranle déjà l'Europe » Il est donc plus que temps d’amorcer un tournant hardi « en direction d'un réalisme politique cosmopolite».

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