samedi 28 mars 2009

C'est la crise : les restaurants ferment, les librairies ouvrent

Début mars, la clientèle a trouvé porte close. Le restaurant madrilène Nicolas est fermé. Définitivement. La crise a eu raison de cet établissement qui fut un haut lieu littéraire de la capitale espagnole. Les livres d'or, accumulés depuis un quart de siècle par son propriétaire, racontent ses riches heures, quand les Prix Nobel de littérature Dario Fo, Gabriel Garcia Marquez ou Orhan Pamuk fréquentaient cette table, dont Mario Vargas Llosa était aussi un habitué.
C'est en 1984 que le poète et écrivain espagnol Juan Antonio Mendez a ouvert son restaurant, d'abord dans un minuscule local du centre-ville, puis calle de Villalar, à deux pas de la Puerta de Alcala. Il abandonnait une activité d'éditeur pour se mettre aux fourneaux. Tout en régalant plusieurs générations d'intellectuels et d'artistes, il traduisait des auteurs français et italiens, dont Pier Paolo Pasolini.
Etrangement, la récession qui étrangle le commerce de bouche ne semble pas affecter les nourritures intellectuelles. En Espagne, pour un restaurant fermé, combien de librairies ouvertes ? Ainsi de l'inauguration récente par le ministre espagnol de la culture, Cesar Antonio Molina, d'une librairie de 1 500 m2 à Barcelone, dans un quartier du centre qui en comptait déjà une douzaine. Pour les uns, l'ouverture de la librairie portugaise Bertrand marque seulement un acte de guerre du groupe allemand Bertelsmann, propriétaire depuis peu de l'enseigne lisboète, sur le terrain du géant catalan Planeta, dont la Casa del Llibre offre 1 200 m2 à deux pas. Mais pour la plupart des professionnels, cet investissement témoigne de la bonne santé générale du livre en Espagne.
Le nombre des titres publiés en 2008 (75 933) a augmenté de 19,8 % par rapport à l'année précédente. Au total, 255,5 millions d'exemplaires ont été édités. Même si les tirages ont diminué d'environ 5 % (3 000 exemplaires en moyenne), tous les éditeurs se félicitent de voir le livre résister à la crise "parce que c'est un loisir bon marché". Selon une étude récente de la Fédération des éditeurs (FGEE), les Espagnols lisent de plus en plus : la proportion de ceux qui le font "fréquemment", c'est-à-dire au moins deux fois par semaine, est passée de 36 % à 41 % depuis 2000.
Un rapport du ministère de la culture indique que le nombre des personnes inscrites dans les bibliothèques publiques a augmenté de 53 % entre 2001 et 2005. On est passé de 1,49 visite par habitant et par an à 1,98 ; et les prêts de 31,7 à 49,7 millions. Ces données spectaculaires sont toutefois à relativiser, puisque la fréquentation moyenne des bibliothèques en Europe est de 4,9 visites. Par son retard, l'Espagne reste un marché potentiel de première importance : "Les pays du centre et du nord de l'Europe ont réussi l'alphabétisation complète de leur population jusqu'à 16 ans au milieu des années 1950, l 'Espagne depuis quatre ans seulement", rappelait récemment Antonio Maria Avila, directeur de la FGEE.
Le secteur de la littérature enfantine et jeunesse connaît des hausses de ventes à deux chiffres d'une année sur l'autre (+ 15,5 % en 2008). Les Espagnols de 13 ans lisent en moyenne huit livres par an, d'après les statistiques de la FGEE. Mais à 25 ans, pas plus de quatre. Le passage à vide est encore plus net entre 15 et 20 ans. Pour l'écrivain Rafael Chirbes, qui participe régulièrement à des ateliers lecture dans les lycées, la raison est sociale : "Pour les enfants, les livres sont un monde de fantaisie, mais quand ils arrivent à l'adolescence, ils se trouvent confrontés à la réalité de leur environnement. Alors, ils se demandent pourquoi lire ; pour devenir des chômeurs plus cultivés ?"

PROGRAMMES SCOLAIRES EN CAUSE
D'autres mettent en cause les programmes scolaires. Se heurter brutalement à l'austérité médiévale du Mester de Clerecia ou plus simplement à Don Quichotte peut être dissuasif, même pour de jeunes élèves portés sur la lecture, estime Carolina Otero, jeune écrivain et professeur dans le secondaire : "Il faudrait faire le contraire, dit-elle. Commencer par le plus proche, le contemporain, pour aller ensuite en approfondissant."
La lecture et les longs moments de solitude qu'elle requiert ne seraient pas en phase avec le rythme de vie d'une jeunesse sollicitée en permanence par les moyens audiovisuels, le téléphone portable ou le MP3. C'est la thèse d'Antoine Compagnon, de passage en mars à l'Institut français de Madrid : "L'ennui stimule la lecture, a confié le professeur au Collège de France. Nous nous souvenons tous des longs étés de notre adolescence quand nous lisions de grands romans. Aujourd'hui, il semble qu'il soit interdit de s'ennuyer."
Une enquête du ministère de la culture sur les habitudes et les pratiques culturelles des Espagnols montre que trois jeunes sur quatre, entre 15 et 19 ans, lisent essentiellement des ouvrages en relation avec leurs études. En revanche, entre 20 et 24 ans, près de deux sur trois (62,7 %) s'évadent du "lire utile" pour satisfaire des goûts plus personnels. C'est l'âge du retour à la lecture plaisir.
(Jean-Jacques Bozonnet)

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
VIVRE AUTREMENT
Chaque fois qu’on ouvre une école aimait dire Hugo on ferme une prison. Chaque fois qu’on ferme une église, il semble qu’on ouvre, fût ce métaphoriquement, une mosquée. Et voilà que nous apprenons que chaque fois qu’on ferme un restaurant en Espagne on ouvre une librairie ! C’est nouveau et tout à fait passionnant. Il nous avait semblé au contraire que chaque fois qu’un libraire fermait à Bruxelles, une vidéothèque s’ouvrait à sa place. C’est fini, les boutiques de louage de vidéos font faillite et les libraires font du chiffre. Essayez d’entrer chez « filigrane » un dimanche matin vous aurez du mal : c’est bourré. Georges Steiner aime à rappeler que la civilisation européenne survivra tant qu’il y aura des cafés cosmopolites et des grandes librairies !
C’est que plus en s’enfonce dans la crise (elles dure depuis des décennies) plus nos habitudes changent. Même les vols low cost souffrent de la récession-dépression à même titre que le tourisme de WE et l’horéca en général. C’est que nous avons commencé à vivre, à nous nourrir, à nous déplacer, à nous distraire, bref à vivre autrement et ce n’est qu’un début. « L’homme libre lit » est le slogan des bibliothèques publiques dont le taux de fréquentation est en hausse constante. Le livre résiste à la crise "parce que c'est un loisir bon marché". Il suffit de voir la fréquentation du rayon librairie aux Petits Riens ou on trouve des chefs d’œuvre pour deux sous !
PS : on aimerait à en savoir plus sur les ateliers de lectures évoqués dans l’article. Si quelqu’un a des info ou un témoignage là dessus. Qu’il nous écrive on publiera.

COMPLEMENT DINFORMATION
L’Atelier de lecture Asbl
Un projet d’écriture
jeune – international – interactif

L’Atelier de Lecture est né en 1992 à l’Athénée royal de Montegnée, un établissement secondaire général au sein d’une commune économiquement sinistrée. Initiative locale modeste (constitution d’une bibliothèque de classe, animations, visites, etc.), l’Atelier de Lecture a rapidement su réconcilier son public, de jeunes adolescents avec la lecture. L’expérience concluante sur le terrain a rapidement fait du bruit et la tâche est devenue plus ambitieuse avec la création, à l’intérieur de l’école, d’une bibliothèque jeunesse particulièrement agréable et bien fournie.
Parallèlement, l’Atelier de Lecture a voulu stimuler la production écrite des adolescents en organisant un concours local qui, d’emblée, a recueilli un succès important. Le concours a multiplié les thèmes (policier, fantastique, citoyenneté, journal intime, etc.) et pris de l’ampleur pour arriver au succès actuel.
L’Atelier de lecture a reçu en juin 1998 le 1er Prix Reine Paola des mains de S.M. la Reine. Le jury a voulu ainsi récompenser une action pédagogique exemplaire en faveur de la lecture, de l’écriture et de la citoyenneté responsable.
La dernière édition a rassemblé 8 000 participants pour l’écriture et 7 750 jeunes pour le jury.
Objectifs généraux
• L’Atelier de Lecture a pour principale ambition de réconcilier son public (des jeunes adolescents de 11 à 18 ans) avec la lecture et l’écriture
• Notre initiative contribue (modestement) au renforcement de la solidarité entre les jeunes francophones en faisant connaître et partager la diversité et la richesse des cultures et des points de vue.
• Les professeurs de français demandent bien naturellement à leurs élèves d’écrire. La plupart de ces écrits sont « à usage interne », des exercices où l’élève soumet au professeur un texte qui est destiné à être noté. Une pratique nécessaire mais artificielle et souvent peu motivante. Notre concours permet à l’enseignant de mener un projet d’écriture cohérent, complet tout en offrant au jeune la possibilité d’écrire pour un destinataire réel et de son âge.
• Sur le site Internet ou lorsqu’il est membre du jury, le jeune peut lire des manuscrits de sa catégorie : il est ainsi confronté à des écrits, parfois de très bonne qualité, d’autres jeunes de son âge. Cette lecture stimule son envie de lire et d’écrire.
• Nous aidons le jeune dans son acte de création en le guidant, en le conseillant et en développant ses capacités. Pour cela, nous rédigeons une fiche pédagogique supervisée par les meilleures spécialistes. A la fois claire et synthétique, elle l’aide à construire non pas une suite d’actions, mais un véritable récit cohérent.

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