mardi 10 mars 2009

Tibet : Cinquante années d'incompréhension

1950 - À 15 ans, Tenzin Gyatso, le 14e dalaï-lama, devient chef d'État et du gouvernement tibétain. Il est le plus haut chef spirituel du bouddhisme tibétain. AP

Les événements de 1959 dont on « fête » aujourd'hui le cinquantième anniversaire sont interprétés de manière opposée par les deux camps.

Vu de Pékin, et vu d'ailleurs. «Loup en robe de moine» pour les uns, incarnation souriante de la sagesse bouddhiste pour les autres. Rarement décalage entre deux représentations d'un même homme aura été aussi stupéfiant. Le dalaï-lama, qui a su gagner la sympathie d'une grande partie de l'opinion internationale, est toujours décrit par les dirigeants communistes - ces jours derniers encore - comme un dangereux séparatiste aux menées «anti chinoises». Comment a-t-on pu en arriver à un tel degré d'opposition et d'incompréhension ?

Les événements de 1959, dont on «fête» aujourd'hui le cinquantième anniversaire, offrent déjà ces grilles de lecture opposées. Pour les exilés tibétains, il s'agit du parachèvement de la «férule chinoise» sur l'ancien royaume théocratique. Pour Pékin, c'est la fin d'un régime féodal anachro nique. Les autorités chinoises viennent d'ailleurs d'instaurer une «journée d'émancipation des serfs», qui sera désormais fêtée tous les 28 mars. L'histoire avait commencé dix ans plus tôt. Dès leur arrivée au pouvoir, en oc tobre 1949, les communistes chaussent les bottes des nationalistes pour affirmer leur volonté de contrôler le Tibet. Les discussions entre envoyés tibétains et les nouveaux maîtres de Pékin se passent mal. Et, en octobre 1950, les troupes chinoises franchissent le Yangtsé supérieur. En novembre, le gouvernement tibétain en appelle en vain à l'ONU. Leur résistance vite balayée, les Tibétains se trouvent contraints de signer, en mai 1951, le fameux «Accord en 17 points», qui consacre la «libération paci fique» du Tibet.

S'ensuit une période de cohabitation avec le jeune dalaï-lama, revenu à Lhassa au cours de l'été. Au fil des années et de l'arrivée de colons hans dans la région himalayenne, les relations ne vont cesser de se tendre. La révolte gronde, notamment dans les régions orientales du Kham et de l'Amdo. Le 10 mars, elle éclate, et la répression commence. Sept jours plus tard, le dalaï-lama fuit par les cols himalayens pour gagner l'Inde. Le gouvernement local est dissous, tandis que, le 28 mars, est installé un comité provisoire qui va mettre en place la Région autonome du Tibet. Trente ans plus tard, en 1989, la loi martiale est à nouveau instaurée à Lhassa. L'homme fort du Tibet est alors l'actuel président chinois, Hu Jintao. La même année, le dalaï-lama reçoit le prix Nobel de la paix, à la plus grande fureur des Chinois.

«Indépendance déguisée»
Depuis, Pékin a déversé des milliards de dollars sur la région himalayenne, pour la sortir de sa situation «arriérée». Le dernier acte, le plus symbolique, est l'inauguration en 2006 du «train le plus haut du monde», qui relie Pékin à Lhassa. «Vecteur de développement» pour Pékin, «instrument de sinisation» pour les exilés tibétains. En 1987, le dalaï-lama a renoncé à revendiquer l'indépendance pour adopter une «voie moyenne», se bornant à prôner «l'autonomie culturelle». Malgré la poussée d'une jeune garde militant pour une radicalisation de la lutte, un grand conclave des exilés tibétains a réaffirmé en novembre dernier cette voie pacifique et modérée. Une modération niée par le pouvoir chinois. Le ministre des Affaires étrangères, Yang Jiechi, a encore accusé, ce week-end, le dalaï-lama de conspirer pour créer un «Grand Tibet, sur un quart du territoire chinois». La dernière session de pourparlers entre émissaires tibétains et responsables chinois - la huitième depuis 2002 -, qui s'est tenue à Pékin l'automne dernier, s'est soldée par un échec. Les émissaires tibétains avaient présenté un «mémorandum pour une vraie autonomie du Tibet». Pékin l'a rejeté en parlant d'«indépen dance déguisée».

Sur le terrain, dans le discours officiel du dalaï-lama comme dans celui des chancelleries du monde entier, l'idée d'indépendance tibétaine n'a pourtant plus sa place depuis longtemps. Pékin attend doucement que sa stratégie, mêlant peuplement han, développement et contrôle, fasse son œuvre. Et mise sur la disparition de ce dalaï-lama charisma tique pour voir le sujet s'estomper sur les radars internationaux. Les exilés tibétains, quant à eux, semblent encore rêver d'un effondrement du régime communiste, certains démocrates chinois, comme les signataires de la récente Charte 08, s'étant prononcés pour une évolution de la grande Chine vers une fédération. On en est loin.
(le figaro)

Les dates clés de la lutte

1950 : Les troupes communistes chinoises entrent au Tibet.

1951 : Officialisation à Pékin du rattachement du Tibet à la Chine.

10 mars 1959 : Début de la révolte tibétaine contre la tutelle chinoise à Lhassa.

17 mars 1959 : Le dalaï-lama s'enfuit pour l'Inde.

28 mars 1959 : Le premier ministre chinois Zhou Enlai annonce l'échec de la rébellion et la dissolution du gouvernement local.

30 mars 1959 : Arrivée du dalaï-lama en Inde.

1960 : Le dalaï-lama forme un gouvernement en exil à Dharamsala.

1965 : Création de la " région autonome du Tibet " (Tibet central et occidental) : le Tibet historique est amputé de la moitié de son territoire, la province de l'Amdo et la partie orientale de la province du Kham.

1987 : Manifestations indépendantistes à Lhassa.

1989 : Nouvelles manifestations, proclamation de la loi martiale à Lhassa par le chinois Hu Jintao. Attribution du prix Nobel de la paix au dalaï-lama.

Mars 2008 : Des manifestations de moines bouddhistes à Lhassa, à l'occasion du 49e anniversaire du soulèvement et de l'exil du dalaï-lama, dégénèrent en émeutes. Des commerçants chinois sont tués et leurs boutiques brûlées. Les Tibétains en exil affirment que la répression a fait 203 morts. Le gouvernement chinois parle de 21 personnes tuées par des émeutiers.

6-7 avril 2008 : Des manifestants perturbent le passage de la flamme olympique à Londres et à Paris. Mais l'idée d'un boycott politique des Jeux olympiques de Pékin fait long feu.

26 novembre 2008 : La Chine reporte le sommet avec l'Union européenne prévu le 1er décembre à Lyon, alors qu'est annoncée la rencontre entre Nicolas Sarkozy, président en exercice de l'UE, et le dalaï-lama, en Pologne. Début de la brouille franco-chinoise.

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