samedi 7 mars 2009

Un demi-siècle après sa mort, Knut Hamsun divise encore la norvège

Faut-il l'ignorer ou le célébrer ? La commémoration du 150e anniversaire de la naissance de l'écrivain norvégien Knut Hamsun (1859-1952), Prix Nobel de littérature en 1920 et ardent pro-nazi pendant la seconde guerre mondiale, montre que la question n'est pas réglée. L'auteur de La Faim, adulé de ses compatriotes jusqu'à la guerre, reste un pestiféré au talent incontournable, bref une icône embarrassante. "Comment fête-t-on un grand écrivain devenu nazi et traître à la patrie sans gâcher l'ambiance ?", demande ainsi le quotidien Aftenposten.

Que faire d'Hamsun ? Avec une majorité d'une simple voix - 18 contre 17 -, le conseil municipal de Grimstad, la ville où il a habité de 1918 jusqu'à sa mort, vient de décider de rebaptiser "Knut Hamsun plass" la place du tribunal où avait eu lieu son procès, après la guerre. Un choix d'autant plus remarqué qu'Oslo, la capitale, n'a pas de rue ou de place Hamsun. Et que, dans les milieux littéraires en Russie, en France ou aux Etats-Unis, Hamsun a eu une renommée bien plus importante qu'en Norvège, constate un critique. Il y a une quinzaine d'années, le sculpteur Skule Waksvik s'était lancé dans la création d'une statue d'Hamsun, mais personne n'en avait voulu.

Alors que le 100e anniversaire de la mort du poète Henrik Ibsen, l'autre grande gloire de la littérature norvégienne, avait été fêté en grande pompe il y a trois ans, avec un budget de 68 millions de couronnes (7,5 millions d'euros), celui d'Hamsun a péniblement rassemblé 11,5 millions de couronnes (1,3 million d'euros), selon un journal qui s'est livré au décompte "problématique" car automatiquement "plus large" : il devenait du coup impossible d'éviter l'homme Hamsun, et donc le nazi. Otto Homlung, directeur du théâtre de Trøndelag, a décrété qu'aucune oeuvre d'Hamsun ne serait jouée chez lui durant l'année Hamsun, à cause de ses sympathies nazies. "Peut-on vraiment séparer l'oeuvre de l'artiste ?", a-t-il questionné.

La question s'est aussi posée très prosaïquement avec le parrainage des célébrations, car il en existe tout de même. La Bibliothèque nationale est chargée de la plupart des manifestations (quelques pages en anglais sur www.hamsun.no), sous le parrainage de la princesse Mette-Marit. "Il aurait été impensable que le roi ou la reine soient les parrains officiels. Cela tient au fait qu'ils appartiennent à la génération de la guerre", a déclaré Ingar Sletten Kolloen, le biographe de Knut Hamsun.

"EXTRÊMEMENT CONTROVERSÉ"
Ingar Sletten Kolloen considère néanmoins comme "extrêmement controversé" le fait que la princesse soit ainsi associée à cette commémoration en tant que marraine du jubilé. "Mais c'est aussi une décision intéressante derrière laquelle on trouve sûrement le couple royal, estime-t-il. Quand la princesse répond présent, elle ne le fait pas comme marraine d'Hamsun le nazi, mais comme représentante des contradictions qui existent en chacun."

Les commémorations ont été lancées officiellement le 19 février à Oslo, en présence de la reine Sonja, et Vigdis Moe Skarstein, responsable de la Bibliothèque nationale, n'a pas manqué d'insister sur le fait qu'Hamsun est en tout cas un écrivain qui compte toujours plus de lecteurs.

La question est de savoir s'il est possible de faire la part entre un Hamsun fréquentable et un Hamsun insupportable. Les Norvégiens n'ont pas la réponse. "Ce qui doit être mis en avant est son oeuvre littéraire, insiste Vigdis Moe Skarstein. L'histoire d'Hamsun, tout le monde la connaît." Edulcorer l'homme, et donc ses sympathies pour les nazis, qui l'ont poussé à remettre à Goebbels, propagandiste en chef d'Hitler, sa médaille de prix Nobel - geste d'autant plus fort qu'Hitler avait interdit aux Allemands de recevoir un prix Nobel après que Carl Von Ossietzky, journaliste pacifiste et antinazi incarcéré dans un camp, eut été lauréat du prix Nobel de la paix, en 1935.

Germanophile avant guerre, surtout par haine de l'impérialisme britannique, Knut Hamsun a continué à soutenir l'Allemagne pendant la guerre, fidélité qu'il a étendue au régime collaborationniste de Vidkun Quisling, en Norvège. A-t-il sous-estimé la réalité de la violence de l'antisémitisme, comme l'estiment certains de ses fidèles, qui invoquent aussi son âge, puisqu'il avait 80 ans au début de la guerre ?

Même s'il n'a jamais été formellement membre du Nasjonal Samling (NS, Rassemblement national), le parti de Quisling dont le nom est aujourd'hui encore synonyme en Norvège de collaboration, Hamsun fut condamné en 1948, alors âgé de 88 ans, à payer comme les autres anciens membres du NS une amende qui l'a ruiné, quatre ans avant sa mort
(le monde)

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