mercredi 15 avril 2009

Druon, l'auteur de l'hymne de l'armée des ombres

«Ami, entends-tu
Le vol noir des corbeaux
Sur nos plaines ?
Ami, entends-tu
Les bruits sourds du pays
Qu'on enchaîne.»

Ces vers de Maurice Druon composent l'ouverture et le final du Chant des partisans. Ce chant semble surgir en 1943 de la France, occupée, humiliée, martyrisée, trahie et pourtant combattante.
La répression est implacable. La Milice de Vichy et la Gestapo s'épaulent. Les maquis sont attaqués. Jean Moulin est arrêté, torturé à mort. Dans leurs cachots, au bord des fosses, avant leur exécution, les résistants condamnés sifflent la musique qui porte ces vers, murmurent ce chant dont Maurice Druon dira : «Je l'ai écrit de ma main, de bout en bout, dans la campagne anglaise, très exactement à Couldson Park.»
C'est le dimanche 30 mai 1943. Emmanuel d'Astier de la Vigerie , fondateur du mouvement de résistance Libération, animateur de l'émission «Honneur et patrie» sur la radio anglaise, recherchait un indicatif musical qui ouvrirait l'émission. «On ne gagne les guerres qu'avec des chansons, La Marseillaise , La Madelon », avait-il dit. Une chanteuse et guitariste d'origine russe, Anna Marly, «Française de préférence», compose une musique lancinante, sur laquelle Maurice Druon et son oncle Joseph Kessel écrivent quelques vers. Puis Maurice Druon, dans un hôtel du Surrey, ce dimanche 30 mai 1943, accomplit le miracle.
Il faut employer ce terme sans emphase mais comme le seul qui convienne. Car il est miraculeux qu'une oeuvre exprime à ce point les sentiments de la nation, et que le peuple s'empare de ces mots ; de cette musique. Il y retrouve l'expression de sa souffrance et de sa détermination, de son désespoir et de sa certitude de résurrection. Le Chant des partisans va s'enraciner dans notre mémoire collective, et devenir la voix de la nation.
La Marseillaise a d'abord été Le Chant de guerre de l'armée du Rhin avant d'être l'hymne national.
Le Chant des partisans c'est Le Chant de guerre de l'armée des ombres avant de devenir l'hymne de la Résistance.
Si la fusion s'opère entre l'oeuvre de Druon, la musique d'Anna Marly et l'âme millénaire de la nation, c'est que le Chant des partisans adopte la forme la plus ancienne de la poésie populaire qu'est la chanson. Simplicité des vers, limpidité du sens, Maurice Druon a retrouvé le génie de la langue que chaque Français reconnaît.
«C'est nous qui brisons
Les barreaux des prisons
Pour nos frères…
Il y a des pays
Où les gens aux creux des lits
Font des rêves
Ici, nous, vois-tu,
Nous on marche et nous on tue
Nous on crève…»
C'est le temps du «Nous». C'est une voix qui jaillit du plus profond de notre histoire, quand le pays est menacé dans son existence même, dans son «être», son «âme». «Nous» savons que seul un sursaut collectif, dépassant nos rituelles divisions, peut «nous» sauver.
Alors le chant, le poème, l'écrit qui condensent cette angoisse et cette espérance, entrent dans le patrimoine immémorial de la nation. Le «Je» s'efface. Le «Nous» s'est approprié l'oeuvre. Le manuscrit du Chant des partisans a éte classé Monument historique par le ministère de la Culture en décembre 2006.
En écrivant ces vers, le dimanche 30 mai 1943, Maurice Druon et Anne Marly et Joseph Kessel a été ce faiseur de miracle. Sa trace est à jamais inscrite dans notre mémoire :
«Ami si tu tombes
Un ami sort de l'ombre
À ta place.»

Il PARAIT QU'IL FAUT PARLER DE MAURICE DRUON

Oui, il faut absolument en parler si l’on croit les commentaires de plusieurs intervenautes sur ce blog. L’immortel vient de mourir à 90 ans à l’issue d’une vie bien remplie. Mais encore ? Un résistant de la première heure, sans aucun doute, courageux et intrépide, mais on en connaît d’autres et qui ne l’ont jamais ramenée. Celui qui fut longtemps l’invité permanent du roi du Maroc n’aimait rien tant que les honneurs et les décorations.

Oublions le ministre des Affaires culturelles, qui a notamment marqué son maroquin par une formule demeurée fameuse : «Les gens qui viennent à la porte de ce ministère avec une sébile dans une main et un cocktail Molotov dans l’autre devront choisir.” Ne détestant ni le panache, ni la polémique, ni la provocation, cette homme d’engagements aimait s’exprimer par des formules, énoncées le plus souvent avec une solennité et une pompe destinées à faire oublier à quel point elles étaient creuses le plus souvent. Avec cela réactionnaire, conservateur, passéiste comme on n’ose même plus l’être à droite. Quoi d’autre ? Le personnage. Personnellement, il m’insupportait par son incarnation caricaturale de Sacha Guitry (voix de bronze, pose permanente, canne et chapeau ostentatoires) lequel était déjà sa propre caricature. A ceci près que Guitry avait vraiment de l’esprit et une oeuvre, une vraie. Celle de Druon ?

Ses admirateurs la ramènent toujours au Chant des partisans, alors que l’hymne national de la Résistance doit autant à Anna Marly qui en avait composé la musique qu’à son oncle Joseph Kessel qui en avait écrit les paroles avec lui ; un chant très russe d’inspiration, comme l’étaient Anna et Joseph. Quand ce n’est Le Chant des partisans, c’est Les Grandes familles (Goncourt cuvée 1948), qui doit d’avoir survécu dans quelques mémoires grâce à l’interprétation magistrale qu’en fit Jean Gabin à l’écran, et surtout Les Rois maudits. Or on sait bien ce que cette saga, qui fit les beaux soirs de l’ORTF, doit à la négritude. Celle-ci est évoquée désormais sous la jolie métaphore d’”atelier littéraire”, dont un article informé du Figaro nous rappelle qu’il était composé notamment d’Edmonde Charles-Roux, Mathieu Galey et Pierre de Lacretelle, auxquels il faut ajouter Gilbert Sigaux et José-André Lacour.

Quoi d’autre ? Il aimait les femmes qui le lui rendaient bien, il montait à cheval en avant, calme et droit jusque dans ses derniers temps et croyait volontiers ceux qui voyaient en lui un seigneur. Fallait-il vraiment rendre hommage à cet écrivain ? A la réflexion, non.
(Pierre Assouline, République des livres)

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