jeudi 2 avril 2009

"Katyn" : film poignant et douloureux pour Wajda

Une scène du film polonais d'Andrzej Wajda, "Katyn".

Dans les pays de l'Est, Katyn est un mot tabou. C'est le nom d'une forêt, en territoire russe, près de Smolensk, où les troupes allemandes trouvèrent en 1941 un charnier. Les cadavres de milliers d'officiers polonais exécutés d'une balle dans la nuque. Qui avait commandité ce massacre ? Les Allemands accusèrent les Soviétiques. Les Soviétiques désignèrent les Allemands. La polémique dura jusqu'à ce qu'éclate la vérité : en 1990, Mikhaïl Gorbatchev reconnaît officiellement que ces prisonniers de guerre avaient été fusillés par les services spéciaux du NKVD en avril 1940. En 1992, Boris Eltsine en livrera la preuve aux autorités de Varsovie : l'ordre du crime signé par Staline.
Rappel historique : lorsque la seconde guerre mondiale éclate, l'Armée rouge est liée aux nazis par le pacte germano-soviétique signé en 1939. Hitler et Staline se sont mis d'accord pour se partager la Pologne, "ce bâtard né du traité de Versailles", comme dit Molotov, le ministre soviétique des affaires étrangères. Les Allemands attaquent, et, lorsque les Soviétiques franchissent à leur tour la frontière, Staline parle de tendre une "main fraternelle au peuple polonais", de défendre les Ukrainiens et les Biélorusses de la Pologne orientale. Son objectif caché est de détruire la Pologne, qu'il considère comme un Etat fasciste, et d'y imposer le système soviétique.

Andrzej Wajda tenait absolument à tourner un film sur ce traumatisme national pour deux raisons. La première est intime : son père faisait partie des officiers exécutés à Katyn. Cette histoire lui permet de rendre hommage au courage de sa mère et de régler quelques comptes avec sa propre histoire. Il s'est par ailleurs donné une mission messianique, celle de défendre l'identité d'un pays qui fut envahi, morcelé, déchiqueté. Katyn est un nouvel épisode de l'épopée de la survie d'un peuple qui n'a cessé d'être une proie pour ses voisins. Et de la détermination de Wajda à dénoncer la falsification de l'histoire par les communistes.

Morceau de bravoure de ce film, le spectacle terrifiant de l'assassinat systématique des officiers - dont on pousse le corps dans une fosse après avoir tiré à bout portant à l'arrière de leur crâne - est précédé par l'évocation des épisodes de cette tragédie (attaque armée des Soviétiques, découverte des restes, etc.), et la manière dont un certain nombre de Polonais vivent l'événement, essentiellement des femmes. Un capitaine de cavalerie est longtemps attendu par sa femme, sa fille et sa mère, qui ont gardé espoir à cause d'une confusion sur la liste des morts. L'épouse d'un général, la soeur d'un pilote vivent douloureusement le silence et les mensonges qui entourent la disparition de leurs proches.

A 83 ans, Wajda arbore une belle vigueur créatrice. Katyn est l'un des films les plus poignants qu'il ait réalisés depuis longtemps. Il faut savoir toutefois que, évoquant des sujets sensibles, Katyn encourt deux types de critiques.

La première concerne le renvoi dos à dos des nazis et des Soviétiques comme prédateurs du territoire national. Réalisé, comme L'Homme de marbre, dans un contexte politique consensuel, le film est conçu comme une bombe antisoviétique. On y voit le Politburo envoyer une universitaire de Cracovie en camp de travail ; on y entend les troupes polonaises clairement assimilées à des partisans de la Pologne libre, et comportant autant de scientifiques, professeurs, ingénieurs, juristes et artistes que de militaires de carrière.

ETRANGE CONFUSION

Comme l'explique Victor Zaslavsky dans un ouvrage sur Le Massacre de Katyn (Tempus, 202 p., 7,50 €), les Soviétiques ont effectivement programmé la mort des officiers polonais, qui incarnaient les "ennemis objectifs", une intelligentsia bourgeoise, un vivier potentiel de résistance, ainsi que la déportation en camps de leurs familles. Ces exécutions de masse sont conçues comme un "nettoyage de classe".

La seconde est l'étrange confusion entre Katyn et le génocide des juifs. Rien, aucune allusion, dans le film, sur la Shoah, mais une description des rafles, de la traque des familles d'officiers polonais, comme s'il s'agissait de la déportation des juifs en camps. Détail troublant : ces proies d'un massacre programmé sont viscéralement attachées à leur ours en peluche. Or le Musée Yad Vashem de Jérusalem a fait de l'ours un symbole de l'extermination des enfants juifs, du martyre d'un peuple.

Dans Katyn, sommée par les services allemands de dénoncer la responsabilité soviétique dans le massacre, la femme d'un général polonais est menacée d'être envoyée à Auschwitz... Tout, sans cesse, nous ramène aux juifs, sauf que le mot n'est jamais prononcé. Le juif n'existe pas. La victime de la seconde guerre mondiale, c'est le Polonais.

Pourquoi ce non-dit, cette confusion ? Andrzej Wajda aura traîné cette question toute sa carrière, puisque son premier film, Génération (1955) - évocation de la résistance contre les nazis -, occultait déjà cet enjeu capital de la guerre. Il est vrai que l'ambiguïté de la représentation des juifs dans le cinéma polonais dépasse sa personne.

COMMENTAIRE DE REFLETS

POLONIA INCOGNITA

On parle peu ou pas ou mal de la Pologne qui est comme une tache aveugle sur la carte d’Europe. Le mépris des nazis pour les Polonais n’a d’égal que celui des soviétiques. Et pourtant les plaques d’immatriculation polonaises sont innombrables dans Bruxelles et partout on voit s’ouvrir des épiceries et boulangeries polonaises. Rien n’y fait, quand on pense interculturel ou cosmopolite, toujours on oublie ce grand peuple et son destin tragique dont Katyn est un épisode particulièrement sombre : la décapitation de l’élite militaire d’un pays qui reconquis son indépendance son indépendance peu de temps après la Belgique pour la perdre et la reperdre tout au long des deux siècles qui ont suivi. Wajda est un géant du cinéma, un des tout grands dont on parle trop peu. Cendre et diamants et surtout le chef d’orchestre, une allégorie subtile de la Pologne sous tutrelle soviétique nous ont bouleversé.

MG

UN PEU D’HISTOIRE

Le Royaume de Pologne (1025-1138)

Poste avancé de l'Occident chrétien face aux mondes orthodoxe (russe, biélorusse, ukrainien), païen (balte), et musulman (turco-mongol), elle est aussi confrontée au Drang nach Osten (poussée germanique vers l'est), qu'il vienne du Saint Empire ou des Chevaliers teutoniques. La dureté des croisades baltes amena les Lituaniens à s'allier aux Polonais en 1385 (Union de Krewo) face à cette menace germanique. Située au carrefour de plusieurs mondes, et dépourvue de frontières naturelles, la Pologne est extrêmement exposée aux invasions.

L'apogée XVe et XVIe siècles

Unifiée par Casimir III le Grand, dernier roi de la dynastie des Piast, elle atteint son apogée aux XVe et XVIe siècles, sous la dynastie lituanienne des Jagellons, avec Ladislas II. La Rzeczpospolita Obojga Narodów - la République des Deux Nations - (l'Union de Lublin - 1569), résultant de l'union du Royaume de Pologne et du Grand-Duché de Lituanie, couvre alors un territoire « allant de la mer Baltique à la mer Noire » et jusqu'aux portes de Moscou. Casimir IV de Pologne réunit même brièvement les couronnes de Bohême (1471) et de Hongrie (1490). La Rzeczpospolita Obojga Narodów était dirigée par le roi de Pologne.

En 1683, le roi de Pologne Jean III Sobieski, arrête la dernière grande offensive terrestre turque contre la chrétienté sous les murs de Vienne. En dépit de cet exploit qui sauve l'Europe, la « Rzeczpospolita » est peu à peu victime d'un long déclin, du fait de son système politique paralysant qui donne le droit de veto (liberum veto) à chaque membre de la Sejm (Diète), et des nombreuses invasions (suédoises, russes, turques, prussiennes).

La fin de l'indépendance

La Pologne perd son indépendance à la fin du XVIIIe siècle au cours de la partition de la Pologne, malgré la Constitution du 3 mai 1791, et l'insurrection de Tadeusz Kościuszko en 1794.

En 1798, le dernier Roi de Pologne, Stanislas II de Pologne décède. Son neveu le prince Józef Antoni Poniatowski, fut fait maréchal d'Empire par Napoléon Ier.

Les Légions polonaises formées en Italie par Jean Henri Dombrowski et Bonaparte, d'abord traitées avec désinvolture par le Directoire et le Consulat, finissent par constituer une élite au sein des troupes du Premier Empire. Napoléon Bonaparte ressuscite un État polonais : c'est le petit et éphémère Duché de Varsovie (1807 à 1813) qui ne survit pas à la chute de l'Aigle, mais où le Code Napoléon s'applique jusqu'en 1940.

Tout au long du XIXe siècle, la Pologne vit écartelée, partagée entre la Russie, la Prusse (puis l'Allemagne), et l'Autriche, malgré deux insurrections importantes, en 1830 et 1863 (voir Insurrection polonaise de 1861/1864). Les nationalistes polonais fuient leur pays et se réfugient en France, aux États-Unis ou en Turquie où ils fondent Polonezköy sur les rives du Bosphore.

Elle ne recouvre son indépendance qu'en novembre 1918 sous l'impulsion de Józef Piłsudski. mais la paix fut de courte durée, en effet, la guerre polono-soviétique de 1919-1920 opposa la Russie bolchévique aux polonais, qui combattaient pour défendre leur indépendance, perdue en 1795.

En septembre 1939, l'invasion allemande du 1er septembre déclenche la Seconde Guerre mondiale. La Pologne est à nouveau partagée entre l'Allemagne nazie et son alliée de circonstance : l'Union soviétique (l'invasion soviétique du 17 août 1939).

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Auschwitz (environ 1,3 million de morts) et Katyń (environ 20 000 morts) seront respectivement les plus noirs symboles des persécutions nazies et soviétiques. La Pologne subira la politique d'extermination nazie de 1939 à 1945, le pays perd 20% de sa population, victime des purges, massacres et déportations. Les Juifs assassinés par les nazis constituent la moitié des pertes polonaises. Tout cela n'empêche pas les soldats polonais en exil d'apporter leur pierre à la victoire des Alliés, notamment pendant la bataille d'Angleterre, et la campagne d'Italie.

La période communiste

Officiellement classée parmi les vainqueurs, la Pologne ne retrouve pas pour autant la liberté - elle passe d'un régime totalitaire à un autre, avec la bénédiction de l'Occident. Les Soviétiques conservent la partie orientale du pays, peuplée majoritairement de Biélorusses et d'Ukrainiens, annexée en 1939, et le territoire polonais « glisse » vers l'ouest, en absorbant le sud de la Prusse-Orientale, la Poméranie et la Silésie, allemandes depuis plusieurs siècles. Le pays devient une « démocratie populaire » sous la tutelle de Moscou, et membre du Pacte de Varsovie. Il en sera néanmoins un membre atypique, avec un clergé puissant, le maintien de la petite propriété rurale, et une relative liberté d'expression, notamment dans le cinéma.

La période communiste est jalonnée de révoltes ouvrières. Le soulèvement de Poznań en 1956 forcent Khrouchtchev, premier secrétaire du PCUS, à accepter la nomination de Gomulka à la tête du Parti Ouvrier Unifié Polonais. Celui-ci mène, avec l'appui du peuple et de l'armée, une révolution en douceur (décollectivisations massives dans l'agriculture, légalisation des conseils ouvriers, abolition de la censure…). L'intervention de l'Armée rouge visant à réprimer une telle dissidence est évitée lorsque Gomulka déclare que le gouvernement multipartiste qu'il a mis en place n'est ni anti-soviétique, ni anti-communiste. La plus grande des révoltes ouvrières reste celle menée en 1980 par Lech Wałęsa au sein du syndicat non-communiste Solidarność, qui ébranle le bloc soviétique à cause de la réelle opposition au régime qu'il constitue, tout comme l'élection de l'évêque de Cracovie Karol Wojtyła au trône papal en 1978. Le général Wojciech Jaruzelski assure l'ultime reprise en main communiste en proclamant l'état de guerre en 1981 (il déclarera plus tard que cette décision a empêché une intervention de l'Armée soviétique).

Aujourd'hui]

En 1989, le pluralisme syndical est enfin autorisé et les élections législatives de juin entérinent la victoire de Solidarność. La même année, la Pologne sera l'un des premiers pays du Pacte de Varsovie à se retirer du traité et à former un gouvernement non communiste. Elle adhère, en 1999, à l'OTAN, et en 2003, les É.-U. lui attribuent le commandement d'une zone d'occupation en Irak. Elle intègre l'Union européenne le 1er mai 2004.

À la fin de la même année, le gouvernement polonais par son implication et son soutien apporté à Viktor Iouchtchenko, redonne de l'éclat à la diplomatie polonaise dans les ex-pays de l'est.

La Rzeczpospolita

Le terme « Rzeczpospolita » peut prêter à confusion. En effet si le mot signifie « la république » - traduction littérale du latin (res publica) vers le polonais - le royaume polonais n'était pas une république au sens d'hier, mais une « république nobiliaire » (théoriquement tous les nobles étaient égaux). La noblesse était un état complexe et nombreux - environ 25 % de la population totale.

Selon la chronologie établie dans le XXe siècle, on distingue trois « républiques » dans l'histoire de la Pologne :

L'époque de la Pologne sous domination politique de l'URSS (1944 - 1989) est appelée la PRL - République populaire de Pologne, bien que l'adjectif « populaire » n'ait été ajouté qu'en 1952.

L'Union de Lublin constitue un organisme politique où le terme « Rzeczpospolita » associé à « Obojga Narodów' » souligne l'égalité des Deux Nations, Nation voulant dire nobles les deux faisant allusion aux nations polonaise et lituanienne.

L'effondrement du régime communiste

L’effondrement du régime communiste en Pologne commence en 1989 avec la Table Ronde du printemps.

En juin, le syndicat Solidarność sort vainqueur des élections législatives, le Parti ouvrier unifié polonais (POUP) n'obtenant qu'une majorité relative, la décision historique est entre les mains de deux petits partis minoritaires — le parti paysan (ZSL) et le parti démocrate (SD) — qui jusque là avaient servi de faire valoir aux ordres du pouvoir.

Le 16 août, ils décident de se rapprocher de Solidarność pour former une coalition. Le général Czesław Kiszczak, premier ministre délégué par le POUP, ancien ministre de l'Intérieur et membre du bureau politique du parti communiste est mis en minorité.

Le 19 août Tadeusz Mazowiecki, un des proches conseillers de Lech Walesa, est désigné au poste de premier ministre.

Le 21 août, suite à un long entretien téléphonique entre Gorbatchev et Mieczysław Rakowski, le chef du parti communiste au pouvoir, le POUP prend un certain nombre de décisions historiques : participation des communistes au gouvernement du premier ministre catholique Tadeusz Mazowiecki et investiture du gouvernement avec l’apport des 150 voix des parlementaires communistes.

Le 24 août Tadeusz Mazowiecki est investi à une écrasante majorité, seuls 4 communistes votent contre et 41 autres s'abstiennent. Le nouveau chef du gouvernement est félicité par Gorbatchev. Le général Jaruzelski reste chef de l'État. Le général Czesław Kiszczak déclare : « Cette évolution était prévisible, mais je pensais qu’elle prendrait plusieurs années… Tadeusz est une personnalité remarquable, sage, forte, nous le soutiendrons. »

Prudent, Mazowiecki accepte de laisser aux communistes deux ministères-clés : l'Intérieur et la Défense. Lech Walesa déclare que « Gorbatchev est un homme admirable » et que Solidarność ne souhaite pas « renverser » l'ordre établi, ce à quoi le Kremlin répond que « cela ne serait pas dans l'intérêt de la stabilité en Europe ». Mazowiecki, de son côté, déclare : « Nous comprenons l’importance du Pacte de Varsovie, et nous le respecterons »..

Avec ce nouveau gouvernement, la Pologne renoue avec la situation de 1945 lorsque les communistes avaient accepté de participer à un gouvernement démocratique en se réservant les mêmes ministères de l'Intérieur et de la Défense, qu'ils utilisèrent pour s'emparer de la totalité du pouvoir et établir leur dictature.

1 commentaire:

Jacek Lempicki a dit…

Concernant l'article et les deux "confusions".
Pour envoyer "dos à dos le nazi et les soviétiques", ce n'est pas Wajda qui le fait mais bien eux-mêmes par le pacte Ribbentrop-Molotow conclu à la fin d'août 39.
Pour l'ourson, c'est bien, si on peut dire 'un jouet par excellence' dans l'esprit polonais. Que "Musée Yad Vashem de Jérusalem a fait de l'ours un symbole de l'extermination des enfants juifs" n'est pas étonnant, cela visiblement est encore une chose que le peuple juif partage avec le peuple polonais.
D'autres confusions se sont glissées dans l'article. "On y voit le Politburo envoyer une universitaire de Cracovie en camp de travail". Ce n'est pas "une universitaire" mais 200 universitaires est n'est pas politburo mais bien le SS. Cela c'est passé mois de novembre 1939.
Wajda ne parle pas de shoah, c'est vrais. Lanzmann dans "Shoah" ne parle pas beaucoup de Polonais. Laissons aux cinéastes la liberté d'expression.