vendredi 10 avril 2009

Un éternel retour de la beauté, selon Fumaroli

Le penseur français publie « Paris-New York et retour », un journal au ton de pamphlet sur les dérives et l'avenir de la culture.
Repères
Essaie Paris-New York et retour Voyages dans les arts et les images Marc Fumaroli, Fayard, 638p 26 €
Il a au moins deux faces, Marc Fumaroli. Universitaire de très haut vol, professeur au Collège de France, autorité incontestée en littérature des dix-huitième et dix-neuvième siècles, il poursuit par ailleurs une réflexion générale sur la culture qui, nourrie de son savoir encyclopédique n'a, en revanche, rien d'académique. Il bataille à la manière d'un George Steiner, mais avec plus de panache dans le style, pour la défense d'une conception non manichéenne où passé et présent s'ensemenceraient l'un l'autre et enrichiraient le futur.

Cela l'a conduit à écrire des pages nostalgiques sur l'âge d'or de la langue française omniprésente (Quand l'Europe parlait français) ou un pamphlet accablant sur la gestion institutionnelle des arts et des lettres (L'Etat culturel). Voici qu'il s'engage davantage dans une sorte de journal réflexif où il réagit à chaud (mais avec quelle ampleur de vue !) sur la situation actuelle du fait culturel, tel qu'il l'observe de part et d'autre de l'Atlantique, océan qu'il franchit allègrement, puisque sa parole et sa pensée sont autant sollicitées sur ces deux rives. Le bon accueil intercontinental dont il bénéficie n'anesthésie nullement son esprit critique. Avec plus de 600 pages bien tassées, Paris-New York et retour garde l'entrain et la vivacité d'un pamphlet, genre qui se confine souvent dans la brièveté. Mais dans ce livre qui se situe délibérément à contre-courant, au moment où la Warholmania envahit les médias, Fumaroli a une verve des plus endurantes.

«Je ne m'attendais pas à ce que cela prenne une telle ampleur, reconnaît-il, je me suis lancé dans une réflexion sur l'image au départ d'un abribus où il m'arrive fréquemment de patienter, et comme ce genre de dispositif a envahi quantité d'espaces urbains de nos jours, il fournit un bon point de départ à la méditation. J'ai débouché ainsi sur le thème du décalage ontologique entre les arts anciens et l'industrie contemporaine de l'image. Je dois avouer qu'une fois l'ensemble terminé, il m'a fait un peu peur. Je ne me doutais pas de la violence du propos que j'allais tenir. Finalement, je me rends compte que si le volume a le poids d'un pavé, je l'ai résolument jeté dans la mare… »

C'est ainsi qu'il propose une interprétation inédite de l'accueil (controversé, il va sans dire) de Jan Fabre au Festival d'Avignon d'abord, dans les salles de peinture flamande du Louvre ensuite. Il s'agit, écrit-il, d'« une fleur diplomatique offerte par l'Etat français à l'Etat belge, qui ne sait comment amadouer la volonté de rupture des Flamands ». Il renvoie aux notes de voyage de Baudelaire dans la Belgique de Léopold Ier, où figurait notamment celle-ci : « A Anvers, quiconque n'est bon à rien fait de la peinture. Toujours de la petite peinture, jamais de la grande. » On voit que les manières policées n'excluent pas la férocité…

Et Fumaroli de disserter sur les modalités diverses de la vanité. A côté de celle de l'artiste novateur qui entend faire le vide autour de lui, il y a l'esprit de ces peintures où excellaient les Flamands et les Hollandais aux XVIe et XVIIe siècles, que l'on désigne par le terme de « vanités » et qui représentaient, avec quelques objets entourant un inévitable crâne, les divers sens dont la mort prive inéluctablement les humains. « C'est là aussi que l'on mesure la faiblesse de la photographie par rapport à la peinture. La photo nous fait voir, et se limite à cela, tandis que la peinture parle à l'odorat, à l'ouïe, au toucher et bien entendu au goût. »

Au terme d'une confrontation des systèmes américain et français de perception culturelle, l'ouvrage se termine par un appel à ce que peut faire l'Europe. « Si la France ne rallume pas ses phares, d'autres en Europe le feront pour elle et au besoin sans elle », conclut-il.

Et il explicite volontiers cette position : « L'Europe a un exemple à donner, celui d'un ensemble moderne qui reste soucieux des questions d'éducation, de mémoire, de création artistique, de cette sagesse qui suppose la prise de recul permise par le passé. Les pays émergents comme le Japon et l'Inde adoptent aussi cette perspective, puisqu'ils ont gardé le lien avec leurs traditions, mais pas dans une même responsabilité morale à l'égard de toutes les civilisations. Je crois profondément à cette perspective, parce que je ne suis pas un pessimiste. Il y a toujours des issues par le haut, un éternel retour de la beauté. »
(la libre)

Œuvres
Discours et travaux académiques

Historien, essayiste
Biographie
Né à Marseille le 10 juin 1932, Marc Fumaroli a passé son enfance et son adolescence à Fès. Sa mère fut sa première institutrice. Études secondaires et baccalauréat de lettres au lycée de Fès Ville-Nouvelle. Études supérieures au lycée Thiers à Marseille, à l’université d’Aix-en-Provence et à la Sorbonne. Agrégation de lettres classiques en 1958. Service militaire à l’École militaire interarmes de Coëtquidan et dans le VIe Régiment d’artillerie à Colbert, dans le Constantinois, entre septembre 1958 et janvier 1961. Pensionnaire de la Fondation Thiers de septembre 1963 à août 1966. Élu assistant à la Faculté de lettres de Lille à la rentrée 1965. Docteur ès lettres à Paris IV-Sorbonne en juin 1976. Le même mois il est élu maître de conférences à Paris IV-Sorbonne à la succession du professeur Raymond Picard. Directeur de la revue XVIIe siècle (1976-1986) et membre du conseil de rédaction de la revue
En 1986, Marc Fumaroli est élu professeur au Collège de France, sur présentation du poète Yves Bonnefoy et de l’historien Jean Delumeau, dans une chaire intitulée « Rhétorique et société en Europe (XVIe-XVIIe siècles) ». Il a participé en 1977 à la fondation de la Société internationale pour l’histoire de la rhétorique, et il l’a présidée en 1984-1985, organisant cette dernière année son 3e Congrès international à Tours. Directeur du Centre d’étude de la langue et de la littérature françaises des XVIIe et XVIIIe siècles (Paris-IV-C.N.R.S.) de 1984 à 1994. Il a fondé et dirige l’Institut européen pour l'Histoire de la République des Lettres, hôte de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm.
Il a été visiting professor à All Souls College, Oxford, en 1983, et visiting fellow à l’Institute for Advanced Study de Princeton en 1984. Il a enseigné ou donné des conférences dans de nombreuses universités des États-Unis (notamment New York University, Columbia, Johns Hopkins, Harvard, Princeton, Houston, Los Angeles). Invité par le professeur Allan Bloom, il a prononcé une série de conférences dans le cadre du Committee for Social Thought de Chicago dont il est devenu membre, avec le statut de professeur at large de l'Université, où il a enseigné deux mois par an jusqu’en 2006.

L’ETAT CULTUREL
«Pour André Malraux, le premier ministre des Affaires culturelles, en quête d'une "troisième voie" entre stalinisme et américanisme, la Culture devait être la religion laïque de la France, État-Église missionnaire. Il revenait à son prophète d'organiser en France un culte populaire et contagieux des chefs-d'œuvre de l'humanité, et d'abord, du patrimoine de chefs-d'œuvre universels dont la France était héritière. Les Maisons de la Culture devaient être les "cathédrales du XX' siècle". Les spectacles Son et Lumière, les pèlerinages estivaux à Avignon devaient être les sacralités de ce culte nouveau destiné à s'étendre au monde entier. » « La religion laïque de l'art comme l'Art sacré dans la religion se montrèrent impuissants à contenir plus que quelques années, et pour un public vite clairsemé, les progrès de loisirs plus appétissants, plus drôles, sujets à des modes capricieuses, et la fascination de la télé. »

LA FRANCE ET SA TÉLÉVISION
"S. O. S.-Racisme" a beau obtenir, avec "Médecins sans frontières", quelques "passages à l'antenne" pluriculturels : ce sont là des éléments d'un folklore purement français, ce n'est pas le grand vent de la conversation cosmopolite. On reproche aux diverses chaînes d'accorder trop de place à la pop-music anglo-saxonne, aux films américains. Cette faveur n'est pas un signe d'ouverture sur le vaste monde, et sur ses ressources en vrais talents, qui pourraient faire école. On nous montre des séances à l'Assemblée et au Sénat. Mais non à la Chambre des Communes, aux Cortès, au Bundestag, au Parlement italien. La simple comparaison, moyennant une traduction simultanée, serait de bonne éducation civique. Sous sa forme actuelle, la Télévision est plutôt une foire aux vanités. Si elle l'est à ce point en France, la tutelle intéressée qu'exerce sur elle l'État y est pour beaucoup. Il est paradoxal que l'argument principal en faveur de cette tutelle soit une garantie d'impartialité et de qualité, que menacent en revanche les terribles puissances d'argent.
Le "monde" parisien était naguère le carrefour des talents (ceux du cru comme ceux qui venaient de province et de l'étranger), des professions, des savoirs et des goûts. Il était sujet à la mode, mais cette curiosité critique nous a valu l'Encyclopédie et les Ballets russes, et nous a jetés dans de furieuses Querelles, quelques-unes graves, quelques-unes jouées, mais toujours d'intérêt universel. Suspendu par vanité à une Télévision indigente en règle générale, un "nouveau monde" parisien, culturel et médiatique, s'est figé dans un conformisme et des convenances de pensée à peine moins débiles que ce qui est de mise et de rigueur sur le petit écran-miroir. La seule différence qui semble subsister entre ce "nouveau monde", télévisable et télévisible, et l'innombrable foule anonyme des téléspectateurs, qui se demandent naïvement pourquoi ils s'ennuient et tombent de sommeil. »

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
POUR UNE CULTURE COSMOPOLITE, SYMPHONIE DES DIVERSES CULTURES
Couvert de gloire et de décorations, Marc FUMAROLI était trop enraciné dans les vices et les vertus de l’establishment que pour pouvoir entrer en résistance culturelle. En fin de vie il a osé enfin et le résultant est impressionnant. Et voilà qu’il pointe, avec violence jusqu’à « se faire peur » « le thème du décalage ontologique entre les arts anciens et l'industrie contemporaine de l'image », qu’il s’insurge contre l’accueil de l’iconoclaste belge Jan Fabre au Festival d'Avignon d'abord, dans les salles de peinture flamande du Louvre ensuite. Et voilà qu’il dénonce « la volonté de rupture des Flamands ».

Qu’il se dresse contre « ces artistes novateurs qui entendent faire le vide autour d’eux ». « Si la France ne rallume pas ses phares, d'autres en Europe le feront pour elle et au besoin sans elle ».

Et si le vrai problème était ailleurs, au niveau du marché de l’art dont le seul moteur est le profit immédiat, l’investissement dans ce qui choque et est en rupture, comme les spectacles scatologiques de Fabre ou les portraits de Marilyn de Andy Warhol qui font un tabac au grand Palais, ou l’ Action Painting avec le dripping et le pouring de Jackson Pollock. (technique consistant à tremper un ustensile ,très souvent un pinceau, dans la peinture et à la projeter sur le support ou bien à percer un trou au fond du pot de peinture afin qu'il s'en écoule un mince filet de couleur qui prend alors toutes les sinuosités des mouvements pendulaires que lui donne le balancement du bras.)
En matière de culture, l’occident épuisé est vraiment tombé dans le n’importe quoi. Après un siècle de déconstruction iconoclaste,

«L'Europe a un exemple à donner, celui d'un ensemble moderne qui reste soucieux des questions d'éducation, de mémoire, de création artistique, de cette sagesse qui suppose la prise de recul permise par le passé. Les pays émergents comme le Japon et l'Inde adoptent aussi cette perspective, puisqu'ils ont gardé le lien avec leurs traditions, mais pas dans une même responsabilité morale à l'égard de toutes les civilisations. Je crois profondément à cette perspective, parce que je ne suis pas un pessimiste. Il y a toujours des issues par le haut, un éternel retour de la beauté. »

Cette position d’apparence réactionnaire nous semble en vérité annonciatrice d’une renaissance de l’art et de la culture. Ou plutôt du dialogue des cultures, du métissage des cultures. Futur reste à inventer par le biais notamment des cultures. Ne serait-il pas temps de briser le monopole du marché de l’art et de la culture occidentale impériale et arrogante pour lui préférer une conception symphonique du rapport entre civilisations. Cela commence par la (re)connaissance des contributions de chaque peuple à l’humanisation de l’homme. « L’issue par le haut » consiste selon nous dans la création et la promotion d’une nouvelle culture créole, créative, métissée, mélangée c'est-à-dire diverse mais synthétique et par conséquent universelle comme l’est devenu la jazz par exemple.

«Fumarelli bataille à la manière d'un George Steiner, mais avec plus de panache dans le style, pour la défense d'une conception non manichéenne où passé et présent s'ensemenceraient l'un l'autre et enrichiraient le futur ». Pas seulement passé et présent mais aussi et surtout orient et occident, nadir et septentrion.
MG

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