jeudi 30 avril 2009

Va-et-vient polonais

Les Polonais ont une longue tradition d’émigra-
tion. Un habitant de Siemiatycze sur trois a travaillé en Belgique. Un million et demi sont partis dans la foulée de l’élargisse-
ment.
La Pologne fait face à une pénurie

de main-d’œuvre.
Bruxelles 18 h 05. Sur un parking privé de la SNCB derrière la gare du Nord, les chauffeurs écrasent une dernière cigarette et les passagers étreignent leurs proches, avant de monter à bord du bus direct pour l’est de la Pologne. Bruxelles - Siemiatycze, 1 498 km, 18 heures de voyage pour 60 euros, café et gaufrettes compris. Avec Sandra Kim qui aime la vie pour enjamber le canal de Willebroek et "The Recruit", doublé en polonais par une seule et même voix mâle, pour traverser les Pays - Bas et l’Allemagne endormie.
Le soleil s’est déjà levé quand le bus "Stan & Mar", qui assure la "regularna linia autobusowa Polska - Belgia", file à travers champs, bois et vergers en fleurs sur la route chargée qui mène à Varsovie. Dans un pays qui peine à moderniser ses infrastructures malgré les fonds européens, la capitale polonaise n’est reliée par autoroute ni à Berlin ni à aucune autre de ses voisines.
Trois chauffeurs et un manager conduisent une dizaine de passagers seulement, rien à voir avec le chargement des vacances scolaires. Il y a là, calées au fond du bus, mère et fille d’une franche bonne humeur qui rentrent à Terespol pour fêter la Pâque orthodoxe, avant de revenir à Bruxelles et à son "business en noir", sourit la première d’un air entendu. Il y a aussi, le regard lointain tourné vers la campagne, une adolescente toute de noir vêtue qui retourne au bercail après avoir laissé sa maman à Anvers. Et puis il y a, droite sur son siège pendant toute la nuit, à peine froissée au petit matin, une dame élégante s’en retournant à Drohyncze après quatre mois passés comme aide à domicile à Wavre. Chaumont-Gistoux, Dinant, Ciney : "Je connais mieux la Belgique que la Pologne !" Ses séjours de quelques mois à plusieurs années mis bout à bout, elle a passé plus de dix ans au plat pays qui n’est pas le sien. "Ici, c’est très beau, très calme", dit-elle alors que le bus s’arrête juste devant sa maison, "mais il n’y a plus de travail, les usines ont fermé". En Belgique, elle y reviendra, c’est sûr. "Ma copine m’appellera quand il y aura une nouvelle place à pourvoir."
Le bus parcourt ses derniers kilomètres baigné dans une atmosphère joyeusement arrosée. Il est 12 h 57 quand descendent les derniers passagers devant l’église pimpante de Siemiatycze et ses communiants du dimanche.
Beaucoup dans cette ville de 17 000 habitants, sise non loin de la frontière biélorusse, connaissent quelques mots de français. Dorota Ryciuk y est pour quelque chose - elle enseigne la langue - mais, surtout, "beaucoup ont vécu en Belgique et tout le monde y a de la famille ou des amis". Un habitant sur trois y a travaillé ou y travaille. Les neveux de Monika vivent à Waterloo et le papa de Katarzyna à Bruxelles. Comme le fils, la belle-fille et les petits-enfants de Zbigniew Radomski, le bourgmestre qui - avis aux amateurs - cherche une commune belge avec laquelle se jumeler.
L’homme n’est d’ailleurs pas pour rien dans l’aventure belge de ses administrés. C’est lui qui, travaillant pour l’entreprise publique de bus PKS, a créé la ligne directe Siemiatycze - Bruksela en 1990. "Cela répondait à une demande du marché", se souvient-il. "Les cars n’étaient vraiment pas adaptés aux longs voyages et j’ai acheté le premier bus de luxe, un Volvo, aux Pays-Bas en 1991." La ligne démarre non sans mal, pour des questions de visa. Car "les bus, soi-disant touristiques, rentraient à vide. Ils se faisaient arrêter par les Allemands qui voulaient savoir où étaient passés les touristes ! On a eu des amendes pour cela". En 1992, la ligne pour Bruxelles devient régulière ou presque : la destination officielle était Londres, mais les passagers descendaient en Belgique. "Nous n’avons eu les autorisations qu’en 1995."
Les Polonais ont une très longue tradition d’émigration en raison de leur histoire. Après la chute du communisme, certains pays de l’Union, comme la France ou l’Espagne, leur ont offert des opportunités d’emploi, parallèlement auxquelles une migration informelle s’est développée, notamment vers la Belgique. Si elle s’y maintient si bien, c’est "en raison de l’envergure de la tolérance et de l’acceptation de la société belge" , constate Janusz Grzyb, directeur du département des migrations au ministère du Travail.
Ce qui n’empêche pas les expériences malheureuses, même lorsqu’elles s’opèrent dans la légalité. Directeur général de la société d’intérim Start People à Varsovie, Maurice Delbar a envoyé des Polonais travailler pour des entreprises canadiennes et européennes, dont une cinquantaine en Belgique - bouchers, maçons ou serruriers. "La moitié sont revenus furieux : les conditions de logement étaient mauvaises, ils étaient traités comme des salariés de troisième zone, ils n’avaient pas eu ce qu’ils attendaient. Il n’en reste qu’une dizaine, dans la construction", rapporte ce patron belge, qui a fondé sa société d’intérim en 1997, "à l’époque où tout était possible avec 1000 dollars en Pologne". L’Espagne, "où les conditions et le climat sont meilleurs", l’Allemagne, "où même s’ils sont traités comme des chiens ils savent pourquoi", et l’Angleterre, "pour la diversité des offres", voilà où les Polonais préfèrent partir, estime-t-il. Car il est souvent plus facile pour eux d’aller à l’étranger, où vivent plusieurs générations de migrants, que de bouger à l’intérieur du pays. "Le paradoxe est que Londres semble plus proche qu’une région voisine en Pologne, à cause du sous-développement des infrastructures, du coût élevé du logement, du manque de flexibilité du marché du travail hérité du communisme", explique Henryk Michalowicz, vice-directeur du département Entreprise et Dialogue social à la Confédération patronale.
ans la foulée de l’élargissement de l’UE, le 1er mai 2004, 1,5 million de Polonais seraient partis à l’étranger, indique le ministère du Travail. La crise économique, qui a poussé les Britanniques à manifester contre les travailleurs étrangers, n’a pas dopé de manière significative les retours. Les migrants choisissent plutôt de quitter le Royaume-Uni ou l’Irlande, où les opportunités d’emploi ont diminué, pour les Pays-Bas ou la Norvège.
On ne connaît pas le nombre exact de Polonais vivant et travaillant à Bruxelles" , poursuit Janusz Grzyb. Certains se sont installés durablement. D’autres vont et viennent, quatre mois en Belgique six mois au bercail, "on s’échange les places dans les familles" , remarque le bourgmestre de Siemiatycze. Certains partent en couple ou en famille. D’autres seuls - seules, plutôt, puisque la majorité sont des femmes, évalue Zbigniew Radomski. Ils sont souvent dans la force de l’âge et motivés par l’argent, l’amélioration de leurs conditions de vie et l’éducation de leurs enfants. "Ils regardent le pactole, pas leur confort. A l’étranger, ils travaillent bien, apprennent vite et s’adaptent facilement" , déclare Maurice Delbar. "La migration temporaire semble être la solution pour gagner de l’argent, avant de rentrer en Pologne et commencer une nouvelle vie" , ajoute Janusz Grzyb.
C’est bien ce qu’a fait Wanda. La dame est revenue à Siemiatycze, accompagnée par surcroît, par un fameux bonhomme : Jef - Honoré Joseph Louis Heroes de son vrai nom -, antiquaire à Nossegem. "Elle passait souvent devant mon magasin pour aller faire le ménage. Je lui ai demandé de m’épouser. Elle n’a pas compris la question, mais elle a dit oui !", rit-il encore. Né à Woluwé il y a 73 ans, Jef déroule sa vie comme un roman. Gamin, il faisait les poubelles. Démolisseur, ouvrier métallurgiste et brocanteur, il est devenu antiquaire. Installé pendant des années à la place Meiser à Bruxelles, il a été choisi par la RTB pour fournir les meubles de feuilletons télévisés, comme L’Oiseau du Paradis ou La Petite Plaine. "Un grand tremplin pour moi." Il s’est fait un nom, a voyagé, s’est offert les meilleures tables. Mais il est resté Jef, l’original qui aime se balader en chaussettes.
En conflit avec le bourgmestre de Nossegem, il choisit de se marier en Pologne, en 1997, et d’y vivre. Pas simple : inquiets de se voir dépossédés de leur pays, les Polonais restreignent l’acquisition de terres agricoles, notamment, par les étrangers. Ils ont d’ailleurs négocié durement la libre circulation des capitaux lors de leur entrée dans l’Union. "En Europe, la loi devrait être la même pour tout le monde", argue Jef. Au milieu d’un bois, un peu à l’écart de Siemiatycze, les grilles automatiques s’ouvrent sur l’antre du couple Heroes des paons, des poules et des chevaux, des cigognes sur le toit, un drapeau belge alangui et une "maison flamande", neuve mais pleine de charme avec ses meubles, bibelots, sculptures et tableaux que l’antiquaire a gardés. Il a fait don d’une partie de sa collection au musée local, "parce qu’on m’a accepté ici, d’une certaine manière". Il comprend le polonais mieux qu’on ne le croit, distille sa vodka à la cerise, laboure ses champs et élève ses chevaux. "Si je ne travaille pas, je crève", lance-t-il à Wanda quand elle tance son hyperactivité. "J’ai eu ma vie mais j’en aimerais encore 20 ans de plus." Parce qu’il est bien, à Siemiatycze, Jef Antiek, dans son pays d’adoption qui lui a octroyé la nationalité il y a quelques mois.
Ces dernières années, sa ville d’adoption s’est considérablement développée. Grâce aux fonds européens mais aussi aux transferts d’argent des émigrés vers leur mère patrie. "Le niveau économique a fort augmenté", confirme le bourgmestre, dont la commune affiche un taux de chômage de 7 pc dans une région pourtant très pauvre. Un quartier de villas cossues et modernes a poussé sur les hauteurs du lac, entre les petites maisons rustiques en bois. "On va peut-être nommer une rue avec un nom belge", pense Zbigniew Radomski, ajoutant que sa ville a aussi "fait beaucoup de bonnes choses pour Bruxelles : elle a travaillé dur pour rénover ses maisons !"
La Belgique, contrairement au Royaume-Uni, à l’Irlande et à la Suède, n’a pourtant pas accueilli cette main-d’œuvre à bras ouverts. Laquelle doit attendre ce 1er mai 2009, jour de fête du travail, pour pouvoir accéder librement au marché de l’emploi. "Le fait que la Belgique s’ouvre ou pas n’a plus importance, cela en avait en 2004", estime toutefois Janusz Grzyb. " Cela ne sert plus à rien" , confirme Maurice Delbar. "Les meilleurs sont déjà partis, il ne reste que les moins bons. Il faut attendre une nouvelle génération. Ceux qui en ont le plus profité sont les Britanniques, ils ont eu les plus qualifiés, les plus déterminés."
’Allemagne et l’Autriche, elles, continuent à faire valoir des risques de "perturbations graves" de leur marché du travail pour poursuivre les restrictions pendant deux années supplémentaires. Président du conseil municipal de Wroclaw - prononcez vrotswav, s’ingénie-t-il à expliquer aux étrangers -, Rafal Dutkiewicz regrette la décision de sa voisine allemande. "Une des raisons principales pour lesquelles l’Union a été créée était de permettre aux gens de bouger pour chercher du travail. Je comprends les craintes, mais je ne crois pas dans les règles stupides, car on peut toujours les contourner." Et ce ne sont pas les agriculteurs allemands, qui ont besoin de main-d’œuvre alors qu’approche la saison de l’asperge, qui le contrediront.
Cela dit, l’émigration n’est pas sans conséquences en Pologne. Des conséquences sociales d’abord. "On constate des problèmes dans les familles, des divorces, des enfants qui ont des difficultés. Surtout quand les parents partent en les laissant aux grands-parents", explique Zbigniew Radomski. "Il y a plus de problèmes de drogue ici", ajoute Dorota Ryciuk, qui enseigne dans le secondaire à Siemiatycze. Des conséquences économiques aussi. "La situation est plus difficile pour les entreprises. Avant, elles avaient dix candidats pour un poste. Aujourd’hui, elles n’en ont plus que trois", indique l’édile de Wroclaw. Mais "certains secteurs souffrent de pénuries : la construction, l’hôtellerie et la restauration, les services aux personnes", précise Janusz Grzyb. Au moment de l’élargissement, "nous avons vu une importante émigration de médecins et d’infirmières vers les pays de l’Union", embraie Dariusz Sarti, en charge du secteur de la santé à la Confédération patronale, "et c’étaient les meilleurs que nous avions". " C’est très problématique pour le système de soins de santé, car ils partent dans la force de l’âge et un fossé générationnel s’est creusé dans la profession."
our faire face aux pénuries, Varsovie facilite l’accès de son marché de l’emploi aux Ukrainiens, Biélorusses et Russes depuis presque 2 ans "90000 visas de travail ont été émis, pour les secteurs de la construction et de l’agriculture. Des secteurs dont l’attractivité est faible pour les Polonais : le travail est pénible et les salaires bas", explique Janusz Grzyb. Mais "les Polonais ont perdu la bataille : Moscou est bien plus attractif pour les Ukrainiens aujourd’hui", soupire Henryk Michalowicz. Alors "beaucoup d’employeurs optent pour des Sri-Lankais, des Indiens ou des Chinois, qui travaillent à prix très compétitifs et sont très motivés"
’accès est aussi ouvert aux Estoniens, Hongrois, Lettons, Lituaniens, Slovaques, Slovènes et Tchèques. Roumains et Bulgares, membres de l’Union depuis 2007, restent soumis à des restrictions jusqu’en 2011.
(la libre)

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