samedi 20 juin 2009

"Ici-bas", de Bruno Nassim Aboudrar : inventer des souvenirs dans un monde sans dieu

Deux jeunes gens se rencontrent et s'aiment dans le Paris de 1954. Un demi-siècle plus tôt, rien ne prédestinait leurs deux lignées à se rejoindre à cette date et en ce lieu, mais les soubresauts d'un XXe siècle d'entre-deux-guerres ont en grande partie décidé pour eux et pour leurs deux familles.

Du roman familial historicisant, Bruno Nassim Aboudrar n'a gardé que le squelette, le "pré-texte" : des individus livrés aux aléas de l'histoire collective, luttant pour aimer et vivre du mieux possible avec toute l'humanité dont ils disposent.
Et pour constituer les muscles, la peau, les traits de son premier roman, ce spécialiste de l'esthétique et de l'histoire de l'art - qu'il enseigne à la Sorbonne Nouvelle -, a tenté et réussi son pari : habiller le récit d'une écriture foisonnante mais jamais étouffante, baroque parfois mais toujours maîtrisée, qui transforme la mécanique romanesque traditionnelle en une fabrique de souvenirs incroyablement riches et délivre finalement autant, sinon plus, de vérité que bon nombre de récits s'attachant à décrire le réel au plus près de ce qu'il fut. "J'ai le privilège, s'excuse-t-il presque, grande silhouette souriante, comme timide derrière ses petites lunettes ovales, en étant professeur à l'université, d'enseigner rigoureusement ce que je veux, en l'occurrence la théorie de l'art. Il y a un point commun entre contempler des scènes imaginaires et les décrire, ce qui est le moteur de mon écriture, et contempler des tableaux et les décrire, ce qui est, grosso modo, mon activité professionnelle."

Dans un Maroc écrasé par le colonialisme, ses jeux de pouvoir et son racisme banalisé, Hossein et Aïcha cherchent leur place au sein d'une société déchirée entre des traditions prégnantes et un modernisme opportuniste, qui hésite peu à bafouer croyances et ascendances.

Dans une Hongrie gangrenée par l'antisémitisme, une fratrie se sépare : Ferenc, violoniste et ingénieur, part travailler au Maroc, tandis que sa soeur Zsuzsi entreprend une carrière de concertiste en demi-teinte.

"Tous les souvenirs de ce roman sont inventés", précise l'auteur. "Il n'y en a aucun qui soient les miens ou ceux de ma famille. Je n'ai jamais connu les lieux que je décris. Je ne pense même pas qu'il y ait jamais eu de ghetto à Arad. L'expérience que j'ai faite en écrivant ce livre est une expérience quasi archéologique : j'avais par moments la sensation de gratter une sorte de couche sédimentaire et de découvrir les choses se présentant à moi comme si elles avaient été toujours là et qu'il suffisait de les écrire ou de les décrire. Je dois dire que c'est une des sensations les plus magnifiques que j'ai ressenties dans ma vie."

"PLUS SENSORIEL QUE RATIONNEL"
Dans ces existences dépourvues de victoires comme de véritables défaites, les liens se tissent ou se défont autour d'expériences sensitives nées de multiples contemplations, qu'il s'agisse de musiques, de paysages ou de scènes de vie on ne peut plus prosaïques. Le moindre détail ouvre à travers l'écriture à la fois rigoureuse et luxuriante d'Aboudrar tout un océan de perceptions, sons, couleurs ou saveurs, décliné en descriptions précises.

"Cette articulation presque obligée entre souvenirs et perceptions esthétiques tient à moi : c'est comme cela que je me conduis dans la vie. J'ai un mal fou à prévoir, à calculer, je ne suis pas doté d'un sens extraordinaire de la logique, mais mon repérage dans le monde, ma perception du monde est à la fois mnésique et esthétique, en même temps et constamment. Je fabrique du souvenir comme une araignée fabrique une toile, particulièrement des souvenirs visuels et spatiaux : par exemple, je n'oublie jamais un appartement dans lequel je suis entré juste une fois. Je crois être plus sensoriel que rationnel. Et j'espère que cela passe dans mon écriture : c'est à peu près la seule chose que j'ai à offrir."

Ici-bas renferme les souvenirs imaginaires d'au moins trois générations de personnages, vivant "du mieux qu'ils peuvent dans un monde déserté par la transcendance, un monde de pure immanence. Ils évoluent dans les événements comme dans un espace, une géographie : la géographie d'un monde sans dieu". Mais la joie demeure, grâce au regard que nous portons sur les êtres et les choses, à ces expériences de vie qui sont autant d'expériences sensuelles et esthétiques ; ce n'est pas la moindre réussite de ce roman que de nous le rappeler avec une virtuose élégance.
ICI-BAS de Bruno Nassim Aboudrar. Gallimard, 400 p., 22,90 €.
(Le Monde des livres)

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