vendredi 26 juin 2009

«Dans la rue, les femmes peuvent tout cacher… mais pas le visage»

Alors que le problème de l’affichage des signes extérieurs de religiosité vient de ressurgir en Belgique, avec la prestation de serment de la première députée voilée, la CDH bruxelloise Mahinur Özdemir, en France, la conférence des présidents de l’Assemblée nationale a décidé, à l’unanimité, la création d’une mission d’information sur le port de la burqa (1) et du niqab (2) en rue.

Dans le débat hexagonal, entre défense de la laïcité et de la dignité des femmes et crainte qu’une interdiction du voile intégral ne stigmatise davantage celles qui le portent ou ne mette en cause la religion musulmane, la philosophe française Elisabeth Badinter, spécialiste du siècle des Lumières, s’est rangée dans le premier camp.

QUELLE EST VOTRE POSITION DANS LE DEBAT SUR LE PORT DE LA BURQA ET DU NIQAB EN RUE ?
Reposons le problème. Devant la multiplication visible, depuis deux ans, de femmes dans l’espace public portant la robe noire saoudienne (niqab), où l’on ne voit que les yeux, ou la robe afghane avec le « grillage » (burqa), une soixantaine de députés du sud-est (Rhône, Rhône-Alpes), de toutes tendances politiques, ont demandé une commission d’enquête, que le président Sarkozy a acceptée. Il faut savoir qu’un certain nombre d’imams intégristes, venant notamment d’Allemagne et de Belgique, font de la propagande, poussent les femmes à s’organiser en associations, etc. C’est donc un sujet d’inquiétude. La semaine dernière, je me suis rendu dans une banlieue extrêmement pauvre des Yvelines et je peux vous dire que l’on ne parle que de cela. Cette demande de commission d’enquête a été accueillie très favorablement, sauf par le Conseil du Culte musulman, qui ne veut pas en entendre parler. Mais les musulmans modérés sont archi-pour et la plupart des jeunes femmes musulmanes demandent une loi. Parce que si, sur les ondes, on a pu entendre des interviews de jeunes filles qui disent : « Je suis “bac + 5”, j’ai décidé de porter la burqa et je vous emmerde ! », il y a toutes les autres qui disent : « Au nom du Ciel, ne laissez pas faire ça ! » … ou que l’on n’entend pas parce qu’elles ne peuvent pas parler. Mais à ce stade, il n’est pas question de loi.

SUR QUOI PORTE CETTE ENQUETE ?
Il s’agit de cerner l’ampleur du phénomène, de savoir si, effectivement, le nombre se multiplie partout ; ensuite de savoir qui sont ces femmes et pourquoi elles font cela.

EST-CE QUE CETTE ENQUETE POURRAIT DEBOUCHER SUR UNE INTERDICTION DU PORT DU NIQAB OU DE LA BURQA EN RUE, PAR EXEMPLE ?
La question que beaucoup se posent, c’est : « Au nom de quoi ? ». Certains répondent : « Au nom de la liberté des femmes », ce qui est un argument tout à fait valable, sur la dignité des femmes qui se transforment en fantômes. Certains disent : « Parce que ce n’est pas du tout religieux mais de l’ordre de la tradition, notamment afghane », comme Dalil Boubakeur (recteur de la Grande Mosquée de Paris, NDLR). Mon point de vue personnel est que les femmes peuvent s’habiller comme elles veulent sur l’espace public, elles peuvent tout cacher… mais pas le visage. Pourquoi ? Parce que dans notre société occidentale, depuis l’origine des temps, la sociabilité primaire est de montrer son visage à l’autre. On ne peut pas parler à quelqu’un dont on ne sait pas qui il est, qui se cache derrière son grillage. C’est le contraire d’une sociabilité élémentaire. Il y a deux jours, sur France-Inter, mon mari (Robert Badinter) a dit quelque chose que je trouve formidable : « Dans notre culture, il y a deux cas de personnes qui pouvaient se cacher le visage : les inquisiteurs et les bourreaux ». Quand on est dans la rue, il y a une chose qu’on ne peut pas faire, c’est se promener tout nu ; on ne peut pas montrer ses parties intimes. Et bien à l’inverse, on pourrait imaginons que l’on ne peut pas se cacher entièrement. Et cela est vrai pour les garçons comme pour les filles.

Alors bien sûr, il y a aussi, en plus, des raisons de sûreté, de sécurité. Par exemple, pourquoi donnerait-on un enfant à une mère sous burqa alors que l’on ne sait pas qui elle est ? Il y a aujourd’hui des femmes qui ne veulent même pas enlever leur burqa quand elles viennent se faire faire une carte d’identité…

CERTAINS VOUS RETORQUERONT QU’UNE INTERDICTION DU NIQAB ET DE LA BURQA SIGNIFIERAIT QU’UN CERTAIN NOMBRE DE FEMMES RESTERAIENT CLOITREES CHEZ ELLES…
C’est leur choix. C’est elles qui se mettent dans cette position. C’est d’autant plus intéressant qu’il y a deux ans, pratiquement personne ne portait la burqa. Et que nous avons été faire la guerre en Afghanistan en partie parce que nous étions horrifiés par le sort fait aux femmes sous la burqa. Il faut bien se rendre compte que l’on est devant une véritable pression des intégristes durs, qui opèrent dans toute l’Europe, et qui visent à faire repousser nos propres limites. C’est la position de leurs valeurs contre les nôtres. On ne peut pas reculer à chaque fois !

QUELLE EST VOTRE POSITION PAR RAPPORT A UNE AUTRE PROBLEMATIQUE QUI RESURGIT REGULIEREMENT : LE PORT DU VOILE A L’ECOLE ?
En France, il existe la loi de 1905 (qui proclame le pacte républicain de la séparation de l’Église et de l’État : liberté de conscience mais neutralité de l’État en matière de convictions spirituelles ou philosophiques, NDLR). Mais en 1989, pour la première fois, deux jeunes filles de 12 et 13 ans voulaient rentrer voilées au lycée de Creil. À cette époque, j’ai été à l’origine, avec Régis Debray, Alain Finkielkraut, Elisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler, d’un manifeste publié en couverture du Nouvel Observateur, qui était titré : « Ne capitulons pas ! ».

ET PAR RAPPORT A D’AUTRES SIGNES DE RELIGIOSITE : LA KIPPA, ETC. ?
Même chose : totale liberté dans la rue mais pas à l’école ni dans l’administration.

ET LA MAIN DE FATIMA, LE CRUCIFIX OU L’ETOILE DE DAVID EN PENDENTIF ?
Écoutez, je ne suis pas une intégriste de la laïcité. On ne va pas persécuter les gens parce qu’ils ont un pendentif autour du cou… Bien sûr que non !
(1)Long vêtement bleu ou marron d’origine pachtoune (Afghanistan), ne laissant qu’une ouverture grillagée au niveau des yeux.
(2)Voile intégral qui s’est répandu sous l’influence de l’islam wahhabite (Arabie Saoudite), ne laissant apparaître qu’une fente pour les yeux.

NOURA ET SES AMIES PEUVENT AUSSI ALLER AU CAFE
Un groupe de militantes d'origine arabe investit une fois par mois les lieux occupés exclusivement par les hommes.
Un dimanche, 16 heures près de la station de métro Ribaucourt à Molenbeek. Dans la rue , les hommes discutent en petits groupes. Les femmes passent sans s'arrêter .
Sauf trois. Jeunes. Elles attendent quelques amies avant de se rendre dans un grand salon de thé marocain. Noura, Nadya et Nuray font partie de l'Arab Womens Solidarity Association-Belgium (AWSA-Be).
C'est Noura qui a créé, il y a trois ans, cette association féministe laïque.
Objectif: militer pour les droits des femmes originaires du monde arabe.
Dans les pays musulmans leur place se limite souvent à la sphère privée. Et quand elles arrivent en Belgique, elles continuent régulièrement à perpétuer ce système en inculquant à leurs filles les mêmes valeurs de soumission dans le but d'en faire de bonnes épouses.
Pour trouver leur place dans leur propre communauté, un dimanche par mois, une dizaine de membres de l'asbl se donne donc rendez-vous dans leur quartier pour aller prendre le thé dans un café.
« Notre culture arabe est la base de notre vie. Mais cela ne veut pas dire que nous devons rester enfermées à la maison à tout accepter. Nous devons montrer aux hommes que nous existons et que nous avons les mêmes droits qu'eux »
Dans la culture, le café est un endroit exclusivement réservé aux hommes.
Quand un groupe de femmes décide de s'installer dans un de ces établissements, les regards sont, disons, étonnés et parfois hostiles.
«C'est important de leur montrer que nous aussi on peut être en terrasse dans notre quartier. Pour prendre un verre tranquillement entre copines, on ne doit pas être obligées d'aller à de Brouckere! »
«Nous essayons toujours de faire plusieurs cafés et de nous montrer un maximum. La dernière fois à Anderlecht,deux femmes nous ont vues et du coup , elles se sont assises pour prendre un thé. Cela leur prouve que c'est faisable. »
Noura,Nadya, Nuray et leurs amies se battent pour les autres. Elles veulent que les hommes changent leur regard et que les autres femmes osent prendre possession de l'espace public pour être plus leurs égales.
«C'est par de petits gestes quotidiens simples que nous arriverons à changer les mentalités. Et que nous ferons comprendre à tous que la femme arabe n'est pas seulement une chose que l'on cache derrière un voile.
(le soir)
AWSA-Be asbl est une association laïque, mixte et indépendante qui milite pour les droits des femmes originaires du monde arabe, tant dans les pays d'origine que d'accueil

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
Cela fait à peine 40 ans que nous sommes débarrassé de nos soutanes et cornettes -ce qui était plutôt folklorique-, mais surtout du contrôle de nos vies publiques et privées par la morale religieuse imposée même aux non croyants ployés sous le joug du qu'en dira-t-on, qui avait fini par céder la place à une libre éthique personnelle. Ceci grâce aux courants de pensée et politiques laïques et progressistes, à Mai 68, à Vatican II , à la révolution sexuelle (mai 69) mais aussi grâce aux Golden Sixties. Alors toute cette extériorisation de signes de soumission à Dieu ou aux hommes de la famille ou du quartier ne me plaît guère.
Faudra-t-il comme ce spectateur du parlement bruxellois arborer qui une calotte, qui un brassard, qui une banderole affichant nos pensées philosophiques, nos croyances ou nos doutes spirituels, ou notre nihilisme total? J'avoue que l'idée de traverser les " quartiers "en proclamant Ni Dieu, Ni Maître me tente en manière de riposte et d'affirmation identitaire.
Imaginez les prochaines affiches électorales? Plus aucune candidate ni aucun parti ne va se gêner pour attirer les voix musulmanes conformistes ou intégristes. J'aurais aimé que nos femmes politiques représentent un islam vraiment moderne.
Heureusement, il y aura toujours quelques contestataires pour «bien se rendre compte que l’on est devant une véritable pression des intégristes durs, qui opèrent dans toute l’Europe, et qui visent à faire repousser nos propres limites. C’est la position de leurs valeurs contre les nôtres. On ne peut pas reculer à chaque fois !»
(M. VdB)

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