lundi 29 juin 2009

Le sabre et le turban

La joute Ahmadinejad - Moussavi masque l'opposition grandissante entre militaires et religieux. Malgré leurs dissensions, le religieux Ali Khamenei appuie Ahmadinejad et sa caste militaire.
La contestation du résultat des élections présidentielles en Iran a ouvert une crise politique majeure que le monde s’efforce de décrypter car elle ne sera pas sans incidence sur l’inflammable environnement régional.
Déclaré vainqueur au premier tour, le président sortant Mahmoud Ahmadinejad revendique 63 % des voix contre 34 % à son adversaire Mir Hossein Moussavi, ancien premier ministre entre 1981 et 1989. Le taux de participation s’élève à 84 % contre 60 % au second tour il y a 4 ans. C’est la participation électorale la plus élevée de l’histoire de la République islamique. L’abstention des élites urbaines lors du précédent scrutin présidentiel fait place aujourd’hui à un affrontement ouvert avec le pouvoir accusé de fraudes massives. Il révèle un déchirement des classes dirigeantes que l’entrelacs des institutions et l’arbitrage exercé par le guide suprême de la Révolution islamique, Ali Khamenei, ne peuvent plus éviter.
Cette polarisation oppose non pas tant un camp "réformateur" à un camp "conservateur" mais, peu ou prou, le clergé contre les structures de force nées à l’avènement de la théocratie il y a trente ans. Le corps des Pasdarans (gardiens de la révolution) et les milices des volontaires (Bassidjis) forment ensemble ce que les Iraniens appellent le Hezb Padegani (Parti des garnisons). Formés dans les combats contre les troupes impériales du chah et les forces de gauche (moudjahidine du peuple) les Pasdarans recrutent dans les classes sociales les plus pauvres. La prise d’otage à l’ambassade américaine de Téhéran en novembre 1979, que Mahmoud Ahmadinejad est soupçonné d’avoir organisé, a été leur baptême du feu. Aguerrie durant la longue guerre contre l’Irak, la garde prétorienne du régime revendique comme légitimité le martyr et l’héroïsme au combat de milliers de jeunes Iraniens (stratégie des "vagues humaines"). Elle dirige notamment la Brigade Jérusalem, chargée des basses œuvres terroristes à l’extérieur et donne son appui logistique au Hezbollah libanais. Les intérêts économiques et industriels des Pasdarans, qui comptent 125 000 hommes, renforcent leur implantation capillaire dans une société quadrillée et régentée par les Bassidjis (plusieurs millions de membres). Ils peuvent ainsi mobiliser un électorat important dans les villes de province mais aussi à Téhéran parmi les populations pauvres de la capitale. La caste militaire que représente Ahmadinejad impose peu à peu ses intérêts très laïques à un clergé politiquement divisé. Le clivage entre militaires et religieux apparaissait déjà en filigranes du scrutin de 2005 qui opposait Ahmadinejad à l’actuel président de l’Assemblée des experts et du Conseil du discernement, Hachemi Rafsandjani. L’arrestation pendant quelques heures de la fille de celui-ci, pour avoir participé aux protestations contre le pouvoir, traduit à son tour les tensions qui traversent le régime.
Le ruban vert, couleur de la famille du prophète Mahomed, est le signe de reconnaissance des partisans de Moussavi et, en général, des opposants à Ahmadinejad. Mais en validant le résultat de l’élection, le Conseil des gardiens de la révolution exprime le ralliement du guide suprême Ali Khamenei, vrai conservateur, à un président Ahmadinejad dont il a dans le passé souvent bloqué des décrets (comme celui autorisant l’accès des femmes aux stades de football).
Héritage de l’effervescence révolutionnaire, la grande diversité des courants politiques au sein de la théocratie iranienne participe aussi de la singularité du chiisme. L’attente de l’imam caché est une forme de messianisme qui autorise l’innovation et la liberté d’interprétation de la Loi. L’opacité du pouvoir est alors une manière de contenir cette nation très politique qu’est l’Iran. Mais le foisonnement d’institutions sophistiquées et la médiation du guide suprême ne suffisent plus aujourd’hui à légitimer un pouvoir répressif auprès de populations souvent hautement éduquées. Les femmes sont d’ailleurs très actives dans les manifestations de masse. L’usage généralisé des outils numériques (facebook, twitter, blogs) pour communiquer avec l’extérieur en dit également beaucoup sur une jeunesse qui marche au pas de la modernité et refuse la militarisation de la société voulue par Ahmadinejad. Mais l’énergie protestataire risque de s’épuiser. La dispersion politique des soutiens à Moussavi se heurte à la détermination sans faille des partisans d’Ahmadinejad et à la force de ses réseaux répressifs.
Sur le plan international, Ahmadinejad n’est pas non plus totalement isolé. Quelques jours après le scrutin, il se rendait au sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai qui avait lieu en Russie. Les dirigeants d’Asie centrale appelaient la communauté internationale à ne pas se mêler des affaires intérieures iraniennes. Le centurion vénézuélien Chavez a de son côté salué sa "victoire pour un monde nouveau". En politique extérieure le Pasdaran Ahmadinejad a déjà rompu avec le mot d’ordre de l’Ayatollah Khomeiny : "Ni Est, ni Ouest, République islamique."

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