dimanche 26 juillet 2009

Anatomie d’une révolution ajournée

Mansoor Moadell (La Libre Belgique)
Trente ans après la révolution islamique, les Iraniens sont indéniablement moins religieux et plus ouverts.
Le conflit qui perdure en Iran, entre les dirigeants et le peuple, répond en écho à l’entrechoquement de deux poussées contradictoires. Ces dernières années ont vu s’épanouir la libéralisation des comportements sociaux, et le pouvoir se défaire peu à peu de son statut de conservateur pragmatique pour revêtir celui de militant fondamentaliste. L’appel à rejeter le résultat de l’élection par les membres les plus importants du clergé n’est qu’une manifestation de plus de la réaction qui s’est produite à la fois chez les réformateurs et les conservateurs.
Trente ans après la révolution islamique, les Iraniens sont indéniablement moins religieux et plus ouverts. La mise en regard de deux enquêtes menées auprès de 2 500 adultes, en 2000 et en 2005, confirme cette tendance. Le pourcentage de ceux qui sont "très favorables" à la démocratie, comme mode de gouvernement souhaitable, est passé de 20 à 31 %.
Sur une série de questions ayant trait à l’égalité des sexes - exercice des responsabilités politiques, accès à l’enseignement supérieur et devoir d’obéissance à l’époux - les chiffres confirment cette tendance. Ceux qui considèrent que l’amour doit présider au mariage passent de 49 à 69 %, et ceux qui s’en remettent aux vœux des parents, de 41 à 24 %. Et le pourcentage de ceux qui se proclamaient "iraniens avant tout," plutôt que "islamistes avant tout," est monté en flèche.
Cette évolution est assez simple à comprendre. Plus le discours religieux monolithique a pesé sur la société iranienne, plus les valeurs d’ouverture ont exercé leurs attraits. Mais, tandis que, dans la vie politique du pays, cela s’est traduit par une tendance au réformisme, le régime a incliné, jusqu’à sa structure, au fondamentalisme militant. Le camp réformateur est en partie responsable de ce changement. Loin de s’attaquer au pouvoir absolutiste comme à l’obstacle à une démocratie religieuse, il a tenté de convaincre le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, des vertus de la réforme.
Or Khamenei n’a aucun goût pour la réforme. Son démantèlement du mouvement réformateur le montre assez. Les huit années que Mohammad Khatami, réformateur déclaré élu en 1997, a passées à la tête du pays ont achevé de convaincre le guide suprême que son autorité ne serait garantie qu’en confiant la fonction à un fondamentaliste servile comme le Président actuel, Mahmoud Ahmadinejad. Sur ce plan-là, Khamenei ne se distingue pas du Shah, qui a gardé, de 1965 jusqu’à son renversement en 1979, son fidèle Premier ministre Amir Abbas Hoveyda.
Mais c’est un mauvais calcul que celui du guide suprême, car Ahmadinejad est un élément incontrôlable. Sa rhétorique populiste et son fondamentalisme ont provoqué une grande partie du clergé conservateur pragmatique et ses adeptes à la défection.
La propriété privée est vue comme un droit sacré par beaucoup au sein de ce groupe, et la redistribution des richesses qu’évoque Ahmadinejad n’est pas trop pour leur plaire. Sa mystique apocalyptique sur l’imminence du retour du Mahdi, l’imam caché, dont l’apparition est censée précipiter la destruction du monde et marquer la fin des temps, encore moins. Ahmadinejad a pour habitude de faire précéder ses discours publics de prières réclamant instamment le retour du Mahdi.
Les hiérarques chiites ayant coutume de reléguer l’avènement du Mahdi à un avenir éloigné, le penchant millénariste d’Ahmadinejad les agace. Ils ont souvent condamné toute personnalisation des rapports avec l’Imam ou toute supputation sur son arrivée, comme peu orthodoxes, si ce n’est comme hérétiques. Plusieurs ayatollahs ont fait remarquer que de tels propos sur le Mahdi sont inconvenants dans la bouche d’un Président, ou pire, symptomatiques d’un leader déséquilibré.
Ce malaise s’est ressenti dans le fait que l’Association des clercs combattants, un parti conservateur, n’a pas pu soutenir la candidature d’Ahmadinejad.
Le mouvement de défiance envers le guide suprême, par lequel des millions d’Iraniens ont accueilli la nouvelle de son soutien résolu à Ahmadinejad, élu de la veille, a entraîné le pays dans une crise politique. Les passages à tabac et mises à mort de protestataires, filmés et relayés dans le monde entier, ont jeté le discrédit sur les prétentions religieuses qu’affiche le régime.
Cherchant à se ménager une issue de secours, le guide suprême a déclaré que le contentieux électoral devait se régler par la voie légale, pas dans la rue. Etant donné ses démentis de tout délit de fraude électorale, cette parade ne fait que trahir sa volonté de gagner du temps pour vider les rues des manifestants, soumettre les chefs de l’opposition à des pressions physiques et psychologiques et isoler Mir Hossein Mousavi, le vainqueur présumé du vrai vote.
Tout de même, en invoquant la loi, Khamenei reprend ce que demandent de nombreux conservateurs pragmatiques favorables à Mousavi, qui n’est pas en position de défier directement l’autorité de Khamenei. Mousavi doit continuer soigneusement à mener campagne de façon légale, sans compromettre la confiance qu’il a acquise auprès de la majorité des Iraniens. Il doit s’en tenir à ses deux revendications: l’annulation de l’élection et la mise en place d’une commission impartiale chargée de se prononcer sur les violations de la loi électorale par le gouvernement.
Soit Mousavi réussit à faire revenir Khamenei sur ses positions, et il aura ébranlé la mainmise du guide suprême sur le pouvoir, soit Khamenei maintient ses positions, et Mousavi, s’il ne peut pas accéder à la présidence, pourra du moins continuer à représenter les espoirs d’une majorité d’Iraniens qui se sentent étrangers à ce gouvernement. Tout dépend maintenant de la ténacité de Mousavi.
©Project Syndicate, 2009. www.project-syndicate.org. Traduit de l’anglais par Michelle Flamand

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