vendredi 10 juillet 2009

Breyten Breytenbach : "Le besoin de revenir de plus en plus sur mes pas"

Cet homme est grand. Physique irradiant la beauté, la sensibilité extrême, la sagesse et la force rebelle. Impressionnant d'écoute et de modestie, de douceur fraternelle et d'énergie à vouloir renverser les murs. Son histoire est un cauchemar. Né en Afrique du Sud, il arrive à Paris à 20 ans, en 1959, pour étudier la peinture et fuir une société de ségrégation. Y épouse une Française d'origine vietnamienne, devient hors la loi dans son pays, qui interdit les mariages mixtes (entendez avec un conjoint de race inférieure). Empêché de revenir vivre chez lui avec Yolande, il ose seul, en 1975, un séjour en Afrique du Sud, clandestinement, dans le cadre de la lutte contre l'apartheid. Il est arrêté, jugé et condamné pour "activités subversives" à neuf ans de détention. De cet épisode, le documentariste Richard Dindo a tiré un beau film où Breytenbach revient avec sa femme sur les lieux de sa captivité : Une saison au paradis.

Directeur de l'Institut de Gorée, qu'il a créé près de Dakar pour étudier et défendre la culture et les sociétés africaines, enseignant à New York, exposant ses toiles à Amsterdam, il est un peu prisonnier de ce passé d'interné et de son engagement militant. L'artiste Breytenbach, le poète, le peintre habité par l'africanité et le surréalisme (tendance Cobra), le romancier, l'essayiste sont abusivement asphyxiés par son image d'humaniste insurgé. Chez son éditeur parisien, rue Séguier, il accueille avec un sourire de reconnaissance la proposition de parler de ces disciplines qui se ressemblent : "Comme la peinture, l'écriture est une question de texture, de couleur, de vide." Mais pourquoi signe-t-il ses toiles d'un idéogramme chinois ? "Je suis passionné par la façon de rendre un nom à la fois abstrait et physiquement présent. Cet idéogramme, qui signifie "fleuve ancien", est une tentative de retrouver la sonorité de mon nom, Breytenbach, qui veut dire "rivière large"."
Breytenbach : le sang mêlé de l'Afrique et l'Europe. Le sens instinctif d'être au "bon endroit au bon moment", via une relation avec l'environnement et les autres gens, et ces expériences de bourlingues : être arrivé à Lisbonne "dans le balancement d'un hamac sur un paquebot", s'être saoulé à Londres avec de la bière brune, avoir gagné une assiette de nourriture par jour comme portraitiste dans un night-club à Nice, à l'époque où les juke-boxes serinaient Petite fleur, de Sidney Bechet. "J'ai couché sous les ponts, sur des terrains vagues, près de Hambourg dans le bruissement d'un verger... Avec des compagnons clochards et fuyards, j'ai attendu mon tour pour réchauffer le lit aux draps grisâtres d'une personne, dans un quelconque hôtel miteux. Et dans un quartier ancien de Paris, j'ai rencontré Lady Lotus. La cuisine vietnamienne est devenue ma nourriture préférée."

"NOTRE IDENTITÉ EST GLISSANTE"
Celle qui est devenue son guide s'appelle "Lotus d'or" dans L'Empreinte des pas sur la terre, beau livre où Breytenbach se dédouble et se rebaptise Breyten-fou des mots, Breyten-oiseau, Breyten-chien. Bouddhiste, Breyten ne croit pas en l'âme mais au "moi", une entité changeante en fonction de nos émotions, nos expériences. "Notre identité est glissante, la vie est un processus infini de métamorphoses, on n'écrit pas sur soi mais pour se refaire et refaire le monde." Ses animaux favoris sont le caméléon (vous voulez un dessin ?), le chameau (normal pour quelqu'un qui voit la vie comme un nomade), le perroquet : "On apprend l'essentiel par imitation, plus que par compréhension."
Surréaliste de coeur, fasciné par le masque de mort que Louis Aragon plaque sur son visage, Breytenbach voit l'écrivain comme entrepreneur de pompes funèbres, et l'artiste comme habitant du nada, en affinité avec le trépas. "Je suis frappé par le déclin de la conscience, l'incapacité de faire, la puissance de l'inconnu qui luttent contre votre désir d'apporter de la lumière."
Mais qu'est-ce qu'écrire pour Breyten Breytenbach ? Un art d'imaginer. C'est-à-dire d'inventer du progrès, de tirer le monde vers le haut, d'"être mieux qu'on ne l'est". Ainsi plaide-t-il pour le mensonge, cet art de se voir plus beau, plus intelligent et plus honnête qu'on est : "Vouloir faire croire qu'on respecte l'autre, qu'on ne veut pas le tuer, est un mensonge, mais un mensonge essentiel ! Les relations internationales reposent sur cet équilibre délicat à maintenir. Jadis, nous avions un chef d'Etat en Afrique du Sud : Botha. "Peu importe qu'il soit raciste, l'important c'est qu'il se comporte comme s'il ne l'était pas", disions-nous ! Parce que qui sait si, à force de faire "comme si", il cessera de l'être ? Le mensonge est utile, essentiel, en politique comme en littérature. Cela va de pair avec la capacité de s'imaginer autrement."
Le "Monde du milieu" est un lieu imaginé par Breytenbach dans son nouveau livre, un hors monde où penser contre toute hégémonie, "dans la désobéissance au pouvoir et dans notre identification avec les pauvres". C'est un art de rester invisible parmi les rejetés, de rêver un monde parfait, un asile où vivent les exclus, les parias, "vagabonds du village global, chevaliers de l'étoile nue. Ils se définissent par ce qu'ils ne sont pas ou ne sont plus". C'est, renchérit Breytenbach, l'univers des gens qui ne sont pas dans le bon réseau, qui vivent l'exotisme des villes inconnues de Rimbaud, ceux qui découvrent le charme des autres. Ils vivent un voyage solitaire.
Le Monde du milieu a ses villes de transit (Beyrouth, Sarajevo, Hongkong...), ses "héros" (Hanna Arendt, Einstein, Kafka, Le Clezio - qui a dit que l'exilé était celui qui avait quitté l'île), son utopie : "C'est le paradis sur terre, quelque part où l'on serait libre, responsable de soi et des autres, sans être restreint." Breytenbach propose une liste des citoyens du "Monde du milieu". On y trouve des gens qui ne se sont "pas cachés derrière des arrangements", et la liste court du dalaï-lama à Pessoa en passant (exemples) par Borges, Matisse, Llorca, Billie Holiday, Eric von Stroheim, Beckett, Django Reinhardt, Man Ray... Horde sympathique de "non-citoyens".
En fait, ces adoptés n'ont-ils pas un profil de poupées chinoises ? "Ce sont des gens qui ont incarné une métamorphose." Sont devenus étrangers. Vit-on serein dans l'empire du milieu, qui est aussi celui des exilés ? "Se sentir étranger partout est pour Edward Said la liberté totale. Il y a une souffrance chez moi, un besoin de revenir de plus en plus sur mes pas, là où j'ai déjà été. Mais l'exil comme façon de s'apitoyer sur soi-même est inacceptable."
Jean-Luc Douin (Le monde)

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LA LIBERTE DU COSMOPOLITE SE CONQUIERT
"Se sentir étranger partout est pour Edward Said la liberté totale. Il y a une souffrance chez moi, un besoin de revenir de plus en plus sur mes pas, là où j'ai déjà été. Mais l'exil comme façon de s'apitoyer sur soi-même est inacceptable."
Ce paragraphe sublime résume toute la quête du cosmopolitisme interculturel.
Le choisir comme finalité de vie c’est renoncer. Renoncer au confort douillet du communautarisme tiède, du politiquement et du religieusement correct, de l’identité unique pour se « glisser » dans les identités plurielles. Autrement dit c’est conquérir de haute lutte sa liberté de penser, de vivre, d’aimer, de sentir bref d’être pleinement soi, en toute autonomie, loin des dogmes et des conformismes innombrables. Ces happy few, citoyens du monde du milieu sont « des gens qui ont su incarner une métamorphose. »MG

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