mardi 21 juillet 2009

Iran, le caravansérail de nos illusions


Jean-Paul Marthoz Journaliste et essayiste (Le Soir)

Alors que certains conflits d’une violence inouïe n’émeuvent presque personne, le drame iranien a tout de suite capté l’attention du monde. De Paris à Buenos Aires, les médias lui ont accordé une place exceptionnelle. En l’espace de quelques jours, le face-à-face entre les protestataires et les milices sur les avenues de Téhéran a reçu une plus grande couverture que six années de crimes contre l’humanité au Darfour ou des mois de combats acharnés au Sri Lanka.
Cet intérêt pour l’Iran ne s’explique pas seulement par les pratiques d’une machine médiatique globale qui fonctionne aux images fortes. Elle ne provient pas non plus du phénomène Twitter. Non, l’Iran, bien plus fondamentalement, s’impose à l’attention du monde parce qu’il est à la fois au centre du désordre mondial et au cœur de notre imaginaire.
Toutes les chancelleries, tous les services de renseignements, toutes les grandes entreprises pétrolières scrutent depuis des années les moindres vibrations iraniennes. Un changement de régime, voire un changement au sein du régime, pourrait avoir des conséquences incalculables sur la géopolitique régionale, les rapports de force au sein du monde musulman ou la prolifération nucléaire.
Mais l’Iran n’intéresse pas que les stratèges. Il suscite une fascination singulière au sein de l’opinion publique mondiale. Contrairement à l’Irak, dont l’image s’est longtemps résumée aux brutalités de Saddam Hussein, l’Iran est doté d’une identité forte, complexe, qui dépasse de loin l’obscurantisme des mollahs ou les outrances d’Ahmadinejad.
Il constitue une sorte de caravansérail de l’imaginaire vers lequel convergent les mythes de l’histoire et les soubresauts d’une actualité tourmentée : l’empire perse, Shéhérazade, la magie d’Ispahan, les photos du Shah et de la Shahbanou dans Paris-Match, la longue et sévère silhouette de l’ayatollah Khomeiny, la prise d’otages de l’ambassade américaine, la menace terroriste.
Trente ans de tyrannie théocratique n’ont pas réussi à renvoyer l’Iran dans le grenier des conflits oubliés. Parce que ce pays ne se résume pas à ses malheurs. Parce que, depuis des décennies, une partie de l’Occident en a fait l’objet de ses utopies.
Sous le régime autoritaire du Shah, deux formes de « transfert utopique » se sont concurrencées. Fascinés par les fastes de la Monarchie , une majorité d’Européens et d’Américains n’ont retenu de ce règne que la « Révolution blanche », Maurice Béjart à Persépolis et la marche vers la modernité. Face à cette image d’Epinal, d’autres, beaucoup plus minoritaires, dénonçaient le coup d’Etat de la CIA contre Mossadegh en 1953, le règne de la Savak (police secrète), le gaspillage insolent des richesses pétrolières au profit d’une oligarchie sourde aux protestations populaires.
Toutefois, au-delà de ces deux regards antagonistes, le cadre d’interprétation était occidental. Aux Pahlavi, symboles des intérêts économique et militaires du « monde libre », s’opposaient des groupes politiques d’opposition qui semblaient penser en termes « occidentaux » : une poignée de libéraux, le parti communiste Tudeh, des marxistes tiers-mondistes.
Et puis, il y eut les émeutes de 1978 et la fuite du shah en 1979. En révélant la puissance du clergé chiite radical, un acteur à peine évoqué jusque-là par la droite comme par la gauche occidentales, la révolte populaire iranienne brisa le miroir aux illusions. Elle marqua une rupture avec l’idée, commune aux libéraux et aux marxistes, que l’humanité avance irrémédiablement sur la voie du progrès. Comme une gifle lancée au visage d’un somnambule, elle rappela que l’histoire est émaillée d’épisodes « réactionnaires » et de bonds en arrière.
La révolution islamique iranienne de 1979 a signifié un vrai partage des eaux. Elle a été perçue comme la remise en cause de l’occidentalisme, « cet horizon indépassable de l’humanité », et comme le début du choc des civilisations. Depuis la fatwa de Khomeiny contre l’écrivain Salman Rushdie, depuis l’imposition du tchador, elle a été ressentie comme une déclaration de guerre lancée par des clercs et des gueux à l’héritage des Lumières. Depuis lors, une partie de l’opinion occidentale attend qu’un « autre Iran » inverse cet immense recul.
Cet espoir, parfois, s’égare dans la description frivole de la jeunesse dorée de Téhéran, au risque d’oublier, selon la formule de Ramin Param, « l’archipel de la douleur », cet Iran majoritaire qui souffre de la pauvreté et de la répression. Mais il explique aussi l’intérêt intense que suscite depuis des années le frémissement intellectuel iranien. Dans chaque film iranien primé à Cannes, dans les romans de Fariba Hachtroudi et de Bahiyyeh Nakhjavani, dans les BD de Marjane Satrapi ou dans les discours de Shirin Ebadi, les amoureux de l’« Autre Iran » croient retrouver les bourgeons du « printemps démocratique » de 1978 à Téhéran.
Ces attentes expliquent la « différence iranienne » dans la sphère de l’information mondiale. Dans des pays ravagés par la guerre, comme la RDC ou le Sri Lanka, l’opinion publique occidentale ne s’identifie à aucune des parties en conflit. L’attention n’est que compassion pour les victimes de mauvaises causes.
L’Iran, par contre, crée des complicités. Comme l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid ou la Tchécoslovaquie « normalisée » par l’armée rouge, le sort de l’Iran passionne parce que ses luttes, son identité meurtrie et ses aspirations libertaires, cristallisent des émotions universelles.
Depuis cet extraordinaire « feu d’artifice citoyen » que fut la campagne électorale, depuis le déchaînement de la répression, les sympathisants occidentaux vivent à l’heure de Téhéran. Nostalgiques d’un futur tant de fois annoncé – celui d’un Iran guidé par ses hommes et ses femmes de culture et de raison –, ils se sont exclamés, de Bruxelles à Los Angeles : « nous sommes tous des opposants iraniens ».
Parce qu’ils voudraient réécrire le script de la révolution de 1979. Parce qu’ils rêvent d’exorciser le passé pour, de nouveau, croire au progrès et à l’avenir de l’humanité.
COMMENTAIRE DE DIVERCITY
COMMENT PEUT-ON ÊTRE IRANIEN ?
De cette fabuleuse analyse de Jean-Paul Marthoz qui remet le débat dans sa juste perspective nous retiendrons que l’ « Iran, s’impose à l’attention du monde parce qu’il est à la fois au centre du désordre mondial et au cœur de notre imaginaire ». En effet d’une certaine manière, « nous sommes tous des opposants iraniens ». La révolution iranienne fut, de toute évidence ressentie comme une radicale « remise en cause de l’occidentalisme, cet horizon indépassable de l’humanité ». « Depuis des décennies, une partie de l’Occident en a fait l’objet de ses utopies. »
« Comment peut-on être Persan ? » se demandait déjà Montesquieu, dans ses Lettres Persanes, (1721, lettre XXX) qui montrent à quel point les Européens ont de tous temps mal compris et regardés les Iraniens qui sont pour eux comme des extra terrestres.
Relisons pour nous en convaincre un extrait de cet admirable texte : « Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à l'extravagance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé comme si j'avais été envoyé du ciel: vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j'étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi ; les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m'entourait. Si j'étais aux spectacles, je voyais aussitôt cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n'a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d'entendre des gens qui n'étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : Il faut avouer qu'il a l'air bien persan. Chose admirable ! Je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m'avoir pas assez vu. Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à la charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et quoique j'aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d'une grande ville où je n'étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l'habit persan, et à en endosser un à l'européenne, pour voir s'il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d'admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement. Libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m'avait fait perdre en un instant l'attention et l'estime publique ; car j'entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la bouche ; mais, si quelqu'un par hasard apprenait à la compagnie que j'étais Persan, j'entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : Ah ! ah ! monsieur est Persan ? C'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? »

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