mercredi 29 juillet 2009

La mort du Socrate polonais

Philosophe de renommée mondiale, Leszek Kolakowski faisait partie de ces moralistes et sages qui essayent d'attirer notre attention vers quelque chose de plus élevé.

Une personne importante dont vous n’avez sans doute jamais entendu parler est morte vendredi dernier. Noyées dans le flot d’événements que tout le monde aura oubliés le lendemain, nous ne portons guère attention aux personnes qui traitent des questions d’éternité - les philosophes, les moralistes et les sages qui essayent d’attirer notre attention vers quelque chose de plus élevé. Pourtant, à long terme, ce sont elles qui comptent le plus, qui gardent toute leur importance, tandis que d’autres préoccupations ne sont que passagères. Ces hommes et ces femmes transforment le monde autour d’eux, même si l’on ne s’en rend compte que beaucoup plus tard.
Ce n’était pas un philosophe au sens technique, quelqu’un qui écrit pour un cercle de spécialistes. Il était philosophe au sens où Socrate était philosophe : un penseur qui remettait en question ce que les autres tenaient pour établi et sondait les actions et les sentiments humains pour nous aider à comprendre comment nous pouvons nous améliorer et mener une vie moralement plus satisfaisante et plus épanouissante.
Dans sa magistrale "Histoire du marxisme" en trois volumes, Kolakowski montre comment cette théorie politique a évolué dans le temps et analyse les épreuves endurées par le continent européen lors des deux siècles marqués par les croyances marxistes. Dans ses "Entretiens avec le diable", il crée un monde assez amusant qui fait contrepoint aux narrations à contenu moral de la chrétienté, il y déploie son sens de l’humour pour remettre en question les clichés rebattus de la religion et de ses adversaires, les vidant de leur enveloppe philistine, tout en défendant la véritable signification morale qui sous-tend les croyances traditionnelles.
C’était son sort - une malédiction si l’on en croit le proverbe chinois - que de vivre dans "une période intéressante". Dans sa prime jeunesse, dans sa Pologne natale, il a été témoin des atrocités de la Deuxième Guerre mondiale. Il est ressorti de la guerre avec le désir idéaliste de réformer radicalement un monde "pourri" qui avait laissé prospérer le nazisme. Dans sa naïveté, il a rejoint le Parti communiste, car il voyait un espoir de changement dans son programme.
Mais s’il a été aux côtés des communistes pendant quelques années, il n’a jamais été un "bon camarade", parce qu’il ne s’est jamais interdit de penser par lui-même. Il a refusé d’aller au-delà de ce que lui dictait sa conscience. Il a été l’un des premiers "révisionnistes" à avoir contesté l’orthodoxie stalinienne et ouvert la voie aux grands changements qui ont ébranlé le monde communiste en 1956, quand la Pologne a acquis durant une période courte mais néanmoins importante une certaine indépendance par rapport au Kremlin.
Mais une fois qu’il a commencé à remettre en question le dogme marxiste, il ne s’est plus arrêté, jusqu’au moment où il a quitté le mouvement pour devenir l’un de ses critiques et adversaires majeurs. Je me souviens avoir assisté alors que j’étais jeune étudiant à Varsovie, à un meeting illégal à l’université pour commémorer le 10e anniversaire du mouvement de réformes de 1956, au cours duquel Kolakowski a rompu ses derniers liens alors bien fragiles avec le Parti communiste.
Je me souviens l’avoir entendu dire en 1956 : "NOUS AVONS COMPRIS QUE L’ESCLAVAGE NE CONDUIT PAS A LA LIBERTE , QUE LE MENSONGE NE CONDUIT PAS A LA VERITE , QUE L’OPPRESSION NE CONDUIT PAS A L’EGALITE". Il disait des choses simples, des vérités que l’on ne sous-estime pas quand l’on a en face de soi les mensonges alambiqués de la propagande officielle. Grâce à des phrases telles que celles-ci, Kolakowski, avec Soljenitsyne, Sakharov et d’autres hommes de cette trempe, ont fait autant que les milliers de milliards dépensés dans l’armement pour hâter l’écroulement de l’empire soviétique et de son totalitarisme.
Kolakowski a payé cher sa liberté de pensée. Moins de deux ans après son discours de Varsovie, il a été chassé de son poste d’enseignant et contraint à un exil qui allait durer 20 ans. D’Oxford, où il est devenu membre de l’All Souls College, il a continué à formuler des vérités qui dérangent tout en restant présent intellectuellement et moralement dans son pays lors de son combat contre la dictature, pendant ses révoltes ouvrières, la montée de Solidarnosc et l’écroulement final du régime en 1989.
Au cours des dernières années, il est revenu plusieurs fois en Pologne, sans toutefois s’y réinstaller. Il était devenu une icône aux yeux de ses compatriotes. Au point que pour son 70e anniversaire, le plus grand quotidien du pays avait organisé une célébration au cours de laquelle il avait été couronné (d’une couronne de feuilles de lauriers évidemment) roi d’Europe. Quand il est mort, le Parlement polonais a observé une minute de silence. La Pologne était en deuil.
L’homme lui-même n’a jamais été un monument. Ayant attrapé le virus de Hegel, il était devenu une fois pour toutes sensible à tous les élans et tous les credos de dimension universelle. Il préférait l’humour aux déclarations péremptoires, se moquant gentiment de ceux qu’il critiquait, tout en veillant à ne pas nier l’humanité de ses adversaires, même dans ses critiques intellectuelles les plus acerbes. REFUSANT DE CROIRE INCONDITIONNELLEMENT A QUOI QUE CE SOIT, IL A CONSERVE LE TRAIT LE PLUS IMPORTANT DES GRANDS HOMMES : NE JAMAIS CROIRE INCONDITIONNELLEMENT EN SOI-MEME. Encore une qualité qu’il partage avec Socrate.
(Project Syndicate, 2009. www.project-syndicate.org. Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz)

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LE ROI D’EUROPE EST MORT, VIVE LE ROI
Socrate ne meurt jamais. Il est la mauvaise conscience de l’occident et toujours renaît sous l’apparence d’un nouvel empêcheur de penser en rond. Les Socrate nouveaux sont certes parmi nous mais ils sont aussi rares que les vrais chrétiens, les vrais musulmans, les vrais juifs, les vrai bouddhistes, les vrais athées…Nous les croisons, nous les lisons quelquefois mais rarement nous les imitons, tellement nous sommes conditionnés à suivre les troupeaux, les faux prophètes, les intellectuels bling bling et les penseurs bobos à la mode et grands producteurs de best sellers.
« Il ne s’est jamais interdit de penser par lui-même. » Qui peut en dire autant ? « Refusant de croire inconditionnellement en quoi que ce soit, il a conservé le trait le plus important des grands hommes : ne jamais croire inconditionnellement en soi-même. » Qui oserait affirmer cela de soi ? Edgar Morin, Jean Daniel, F. Perin, Christian de Duve, Mandela, Jacques Delors peut-être et sans doute beaucoup, beaucoup d’autres qu’il faudrait débusquer et interviewer longuement.
Certes, de leur côté, Reflets et Divercity modestement « Refusent de croire inconditionnellement en quoi que ce soit » aveuglement et s'efforcent de penser le plus souvent à contre courant en se défiant surtout de soi.
C'est que l'interculturel et le cosmopolitisme sont avant tout des volontarismes!
MG

Aucun commentaire: