mardi 14 juillet 2009

La traque aux Ouïghours continue

Deux jeunes filles Ouïghours regardent les militaires chinois qui quadrillent la ville d'Urumqi, le 12 juillet 2009 (© AFP Peter Parks)

Hier après-midi, deux hommes de l’ethnie ouïghoure armés de bâtons et de couteaux ont été abattus par balles, et un troisième blessé, par les forces spéciales chinoises près d’un hôpital d’Urumqi, la capitale du Xinjiang. Le quartier du grand bazar a ensuite été entièrement cerné par la police, et des centaines de Ouïghours dispersés.

Ces dernières victimes s’ajoutent au lourd bilan des violentes émeutes interethniques qui opposent la minorité ouïghoure aux Hans (Chinois de souche) à Urumqi depuis le 5 juillet. Selon les bilans officiels, trois fois plus de Hans (137) ont été tués que de Ouïghours (46).

Hier, la plupart des commerces ont rouvert et les transports publics fonctionnaient normalement. Mais la ville reste en proie à la terreur, alors que la traque aux «bandits séparatistes» bat son plein dans les quartiers ouïghours. Des check-points sont en place sur toutes les routes, et consigne est donnée d’emmener au poste quiconque est d’ethnie ouïghoure et ne peut justifier de son identité. Plus de deux mille membres de la communauté musulmane locale ont déjà été interpellés, souvent à domicile. Les Ouïghours sont devenus des suspects potentiels aux yeux des forces de l’ordre massivement déployées dans la ville. Les commerçants hans sont plus que méfiants à la vue de cette minorité. Les deux communautés qui se côtoyaient déjà sans se fréquenter avant les événements, s’évitent complètement à présent.

Radicalisation. Les Ouïghours se plaignent pour leur part de restrictions religieuses accrues. Vendredi dernier, jour de prière musulmane, les mosquées de la ville ont été fermées par décret, les fidèles étant invités à «prier à la maison». Environ cent pratiquants réunis devant la principale mosquée ont déroulé leurs tapis de prière devant l’édifice, forçant la police à le rouvrir pour éviter un rassemblement incontrôlé. A la sortie, un groupe s’est opposé aux forces de l’ordre et une dizaine de personnes ont été violemment interpellées. «Déjà qu’on n’a pas le droit de se rendre en pélerinage à la Mecque sans l’autorisation du Parti, maintenant ils ferment les mosquées», s’est plaint l’un des fidèles rassemblés. De fait, une radicalisation religieuse est à craindre dans cette région d’un islam traditionnellement très tolérant, mais soumis à des mesures draconiennes, telle que l’ouverture forcée des restaurants en période de ramadan.

«Inacceptable». Du côté han, c’est le deuil et l’incompréhension. Les chaînes de télévision relatent le calvaire des familles qui ont perdu leurs proches durant les émeutes, tuées à coups de pierres ou égorgées. L’étonnement est vif aussi, chez la plupart des Hans venus de tout le pays pour s’installer dans cette capitale du «Far West» chinois qui croyaient sincèrement que les Ouïghours étaient heureux du développement économique vanté par la propagande. «C’est inacceptable, je ne regarderai plus jamais les Ouïghours de la même façon», dit Madame Li, vendeuse de vêtements en ville depuis quatre ans. Selon elle, qui n’a aucun ami ouïghour, la seule explication possible est celle des autorités, à savoir qu’un mouvement «séparatiste orchestré depuis l’étranger a donné le la». Comme la plupart des Hans du Xinjiang, elle n’a jamais entendu parler des frustrations quotidiennes des Ouïghours, devenus minoritaires à Urumqi, et ayant peu de chances de prospérer.

Tout en rejetant entièrement la faute des émeutes anti-Hans sur des éléments externes, Pékin menace de sanctions les «fonctionnaires locaux responsables d’avoir laissé éclater manifestations et troubles massifs». Il est donc à prévoir que des têtes tomberont pour avoir laissé se produire les émeutes d’Urumqi.

Mais dans l’immédiat, la répression paraît avoir consolidé le pouvoir de Wang Lequan, l’omnipotent secrétaire général du Parti du Xinjiang depuis quatorze ans - soit plus de dix ans, limite en vigueur dans le pays. Wang est connu pour ses politiques très répressives. Comme les nombreux troubles qui ont éclaté dans la province depuis une quinzaine d’années, cette dernière flambée de violence anti-Hans est survenue en réaction à une campagne sécuritaire très dure déclenchée pour préparer le terrain aux festivités du soixantième anniversaire de la fondation de la République populaire le 1er octobre. «Actuellement, de nombreux facteurs d’instabilité persistent, et notre tâche de maintenir la stabilité est ardue, nous devons poursuivre nos efforts», a déclaré Zhou Yongkang, membre du Politburo et chef de la Sécurité publique en visite à Urumqi, laissant entrevoir que la spirale répressive n’est pas près de s’interrompre.
(libé)

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