vendredi 31 juillet 2009

Sarajevo renaît de ses cendres

Une façade criblée d'impacts de balles. Des fenêtres aveugles, condamnées par des planches de bois. Au coeur du vieux quartier ottoman de Sarajevo, la Vijecnica n'a pas fière allure. Autour de cet imposant bâtiment de style mauresque construit à la fin du XIXe siècle, la vie a repris son cours depuis longtemps, les cafés ont colonisé les trottoirs et les quais de la Miljacka sont redevenus un paradis pour les promeneurs.

Ici, au contraire, le temps semble s'être arrêté. C'était dans la nuit du 25 au 26 août 1992. Une nuit de cauchemar durant laquelle deux millions d'ouvrages ont été dévorés par les flammes provoquées par les bombes au phosphore lancées depuis la colline d'en face par l'artillerie serbe. Des siècles de mémoire anéantis en quelques heures, comme à Strasbourg en 1870, à Louvain en 1914 et en 1940, à Leipzig ou à Varsovie pendant la seconde guerre mondiale, ou, plus récemment, à Phnom Penh, Kaboul et Bagdad.

Dix-sept ans plus tard, les vieux réflexes n'ont pas disparu. Et c'est toujours devant la Vijecnica que s'arrêtent les taxis quand vous leur demandez de vous conduire à la grande biblioteka. Celle-ci, pourtant, se trouve depuis 1998 de l'autre côté de la ville. L'adresse ? L'ancienne caserne du Maréchal-Tito. Un édifice austère, situé sur une large artère de sinistre mémoire, baptisée pendant la guerre "Sniper Alley" en raison des tireurs isolés qui y semaient la terreur.

Travailler dans cette caserne, Ismet Ovcina ne s'y est jamais fait. Ce politologue de 52 ans, qui dirige depuis 2005 la Bibliothèque nationale et universitaire de Bosnie-Herzégovine, espère bien réinvestir un jour le bâtiment du centre-ville, dont une gravure est d'ailleurs accrochée en évidence sur l'un des murs de son bureau. Mais la partie n'est pas gagnée. Car la ville de Sarajevo est bien décidée à y installer les bureaux du maire - pour ne réserver tout au mieux qu'un petit espace à la bibliothèque.

Pour justifier son projet, la mairie se fonde sur l'histoire du bâtiment. Inaugurée en 1896, la Vijecnica abrita d'abord le conseil municipal, et ce n'est qu'après la seconde guerre mondiale qu'elle fut transformée en bibliothèque. "La ville de Sarajevo fait comme si elle était la propriétaire des murs, alors que c'est au gouvernement de décider ce qu'il veut faire de la bibliothèque nationale", s'emporte, dans un français parfait, M. Ovcina. Intarissable sur la "bataille" qui l'oppose à la municipalité, l'actuel directeur n'a pas de mots assez durs pour fustiger les "politiciens" qui, selon lui, n'ont que "mépris" pour l'avenir des institutions culturelles du pays. Il craint surtout que l'installation de la bibliothèque dans l'ancienne caserne, présentée au départ comme une solution temporaire, ne devienne définitive.

Des conditions de stockage ubuesques, un personnel sous-payé, un manque de place criant : la bibliothèque de Sarajevo cumule les handicaps. La situation actuelle, pourtant, paraît presque miraculeuse quand on se replace quelques années en arrière. Il suffit d'écouter Zilka Osmanovic pour s'en rendre compte. Cette femme timide, qui passe ses journées à accueillir les visiteurs et à répondre au téléphone dans une pièce monacale, a encore les larmes aux yeux quand elle se souvient du matin du 26 août 1992.

"Lorsque le bombardement a commencé, la veille, nous sommes immédiatement descendus dans le sous-sol. La nuit a été infernale. La fumée rendait l'air irrespirable. Et puis il y a eu l'eau versée par les pompiers. Nous en avions jusqu'à la taille. Nous avons attendu comme ça, dans le noir, jusqu'à ce que les tirs cessent, vers 9 h 30 du matin. Ce que j'ai vu en remontant est indescriptible. Il ne restait plus que des cendres", raconte Mme Osmanovic, dont le mari a été tué cette nuit-là.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LES ECRIVAINS MEURENT DEUX FOIS
L’anéantissement sous les bombes serbes de la fabuleuse bibliothèque de Sarajévo, ancienne capitale interculturelle est une métaphore d’un vingtième siècle barbare et dominé par la technique. Hitler n’hésita pas, lui non plus, à brûler des milliers de livres rédigé par des écrivains juifs ou assimilés. Le sac de la bibliothèque d’Alexandrie demeure un souvenir traumatique dans l’inconscient collectif. Assurément la destruction de la bibliothèque de Sarajévo n’inspire qu’indifférence à nos contemporains. Quand brûlent les livres, les écrivains disparus meurent une seconde fois et c’est une grande défaite pour l’humanité et pour l’esprit.
MG

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