dimanche 6 septembre 2009

Irak: le ressentiment d'un colonel américain


Par Georges Malbrunot Partons, on ne veut plus de nous! Il y a deux semaines, j’ai écrit un article dans Le Figaro sur les problèmes rencontrés par les militaires américains, qui regrettent que leur marge de manœuvre se soit considérablement réduite, depuis leur retrait des villes irakiennes le 30 juin dernier, au profit du gouvernement de Nouri al-Maliki, qui cherche désormais à montrer que les soldats irakiens sont maîtres chez eux. Et cela quitte à violer les engagements que le Premier ministre a pris dans le cadre de l’accord de sécurité signé entre Washington et Bagdad, sur le calendrier de retrait des troupes américaines du pays d’ici à la fin 2011.

En fin de semaine dernière, un colonel américain, Timothy R. Reese, a mis les pieds dans le plat, en laissant filtrer dans la presse un mémo intitulé : « Il est temps que les Etats-Unis déclarent victoire et rentrent chez eux ». Fuite savamment orchestrée pour tester la réaction en Irak, ou signe d’une réelle frustration ? Sans doute les deux.

Voici quelques extraits de ce texte du Cel Reese, membre de l’équipe de conseillers américains auprès du Commandement irakien des opérations dans la province de Bagdad.

« Depuis la signature du pacte de sécurité (entre nos deux pays début 2009, ndlr), nous ne sommes plus que des invités en Irak ; et six ans après notre arrivée, nous sentons mauvais pour les Irakiens.

Compte tenu de l’interprétation que fait le gouvernement irakien de l’accord de sécurité, les troupes américaines sont aujourd’hui en danger. L’Irak n’est pas réputé pour bien traiter, même ses soi-disant invités. Le danger qu’un incident violent rompe notre partenariat a considérablement augmenté depuis le 30 juin. Une telle rupture nous obligerait à un départ non planifié, qui mettrait en danger nos intérêts à long terme en Irak, et ruinerait les acquis que nous avons obtenus depuis 2003.

Les remarques qui vont suivre se fondent sur mon expérience dans la province de Bagdad, mais ce que je sais de la situation ailleurs suggère que le même constat peut y être dressé.

L’absence de progrès dans la fourniture des services à la population et en matière de bonne gouvernance est maintenant si manifeste qu’il est clair que notre présence ne nous permet plus de conduire les Irakiens dans la bonne direction. Les principaux problèmes sont :

- L’inefficacité et la corruption dans les ministères. La campagne anti-corruption n’est guère plus qu’un outil de propagande pour Maliki.

- L’échec du gouvernement pour améliorer l’infrastructure électrique, l’exploration, la production et l’exportation du pétrole.

- Une violence et des intimidations rampantes aussi bien dans les institutions civiles que chez les militaires.

- Notre vice-président, Joe Biden, a reçu début juillet un accueil plutôt froid lorsqu’il s’est entendu dire publiquement que les affaires intérieures de l’Irak n’étaient plus du domaine des Américains.

Le renforcement des forces de sécurité irakiennes (FSI) est beaucoup plus lent que ce que nous attendions, compte tenu des efforts et de tout l’argent que nous avons investi. A partir de 2004, nous avons modelé les FSI en une force de combat. Elles sont arrivées au point où elles ont vaincu l’insurrection organisée, même si elles sont à peine auto-suffisantes. C’est un succès remarquable, dont beaucoup doivent être fiers.

Mais aujourd’hui, il nous faut trouver de nouveaux outils de coopération. Le partenariat entre les forces de combats américaines et les FSI ne produit plus les résultats escomptés. Au contraire, il génère maintenant une large opposition. Et notre présence ne peut rien y changer.

- La culture militaire baassiste imprégnée du modèle soviétique et héritée de l’époque de Saddam Hussein reste fortement implantée, et elle ne changera pas. Le commandement des FSI est incapable de la modifier dans l’environnement actuel.

- La corruption parmi les officiers est grande.

- Le népotisme est rampant dans les nominations. La paresse est endémique. Il en résulte un manque d’initiative généralisé.

Depuis le début des renforts américains en 2007, le ministère de la Défense et le Commandement des Opérations à Bagdad sont incapables de garantir l’accord du Premier ministre sur leurs actions. Ils sont incapables d’affronter les partis politiques chiites. Incapables de faire régner la discipline parmi leurs troupes. Enfin incapables d’honorer leurs engagements vis-à-vis de nous.

Comme l’a dit Maliki, le 30 juin représente « une grande victoire » sur les Américains et « un changement fondamental » dans leur partenariat avec nous. De récents événements le montrent :

- Le commandement irakien impose unilatéralement des restrictions aux forces américaines, même si c’est en violation du pacte de sécurité.

- Des incidents dans la « Zone internationale » ont eu lieu récemment. Les FSI n’ont pas hésité à passer en force à un barrage, dont elles ont pris le contrôle entre le 1er et le 4 juillet.

- La froideur soudainement manifestée vis-à-vis des conseillers américains, tandis que d’autres ne sont plus invités à participer à des réunions.

- La justice qui se dit prête à libérer des individus détenus, qui avaient attaqué des soldats américains.
Nous sommes face à la quadrature du cercle. Nous faisons des opérations de soutien à un gouvernement qui ne réclame plus notre aide, tandis que dans le même temps ces opérations continuent de générer une opposition de la part de groupes qui les utilisent comme un joker pour la conquête du pouvoir, dans un Irak post-occupation.

Certes, le gouvernement et les FSI vont continuer de « presser » les Américains pour qu’ils leur fournissent ce dont ils ont besoin jusqu’à la fin 2011. Mais ils vont tout faire pour réduire notre soutien à la sécurité et aux réformes politiques pourtant indispensables au redémarrage du pays. Ils vont nous tolérer aussi longtemps qu’ils vont pouvoir sucer les glandes mammaires de l’Oncle Sam.

Aujourd’hui, le potentiel de violence irakienne contre nous est élevé, et il va augmenter de jour en jour. De part et d’autre, le ressentiment va enfler, jusqu’à ce qu’un violent incident vienne crever l’abcès. Si cela devait arriver, cela ruinerait notre partenariat avec les Irakiens, et nous forcerait à partir dans des conditions très défavorables.

La réalité a changé plus vite que nous le prévoyons depuis la signature de notre accord de sécurité avec les Irakiens. Nous avons maintenant un gouvernement Maliki qui a trouvé son équilibre et pense qu’il peut conduire le tandem tout seul. Notre présence sur le siège arrière leur cause du ressentiment. On doit descendre avant que nous chutions, tous les deux.

Par conséquent, les Etats-Unis doivent déclarer leur intention de retirer toutes leurs forces militaires d’Irak, d’ici à août 2010. Ce ne serait pas un changement radical, mais une accélération de nos plans de quinze mois seulement. Le gouvernement irakien ne serait pas pour autant renversé par la guérilla, comme ce pouvait être le cas entre 2006 et 2008. Al-Qaida est devenu très faible, et il n’y a plus d’insurrection organisée.

Pendant cette période de retrait, les Etats-Unis et l’Irak doivent définir un nouvel accord de partenariat stratégique, qui prévoirait une présence militaire américaine durable dans une à trois bases (d’entraînement, aériennes, et près de centres stratégiques). Cela nous éviterait les complications liées aux effets résiduels de l’invasion et de notre occupation de l’Irak. »
(L'Orient indiscret)

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