vendredi 11 septembre 2009

Karzaï président, Karzaï dissident...

Par Marie-France Calle
"The fine balance", le juste équilibre... C'est ce que les Occidentaux sont en train de chercher pour l'Afghanistan, alors que l'élection présidentielle du 20 août est de plus en plus controversée à cause de fraudes multiples et grossières. Toutes en faveur d'Hamid Karzaï. Mais si le président sortant n'est pas "réélu", qui d'autre sera en mesure de diriger le pays ? La quadrature du cercle. Une chose est sûre, l'homme porté au pouvoir à Kaboul en 2001 par les Occidentaux ne se prive plus de "montrer les dents". Tandis que s'installe en Afghanistan un dangereux vide du pouvoir.

Il fallait s'y attendre. Et Washington disposait de pistes suffisantes pour deviner ce que le président afghan avait en tête : se faire réélire à tout prix, quitte à organiser des fraudes massives. Les Etats-Unis ne pouvaient pas ignorer que l'hostilité affichée de la nouvelle Administration à son égard - avant même l'élection de Barack Obama - ne manquerait pas de déclencher une sorte de contre-offensive non seulement d'Hamid Karzaï, mais de son clan, voire de plusieurs tribus pachtounes. Dès le printemps, ce blog s'en était fait l'écho, Karzaï saurait, le moment venu, prendre sa revanche.

La question, aujourd'hui, est de savoir jusqu'où il peut aller.

A l'automne 2005, lors d'une interview qu'il m'avait accordée dans son Palais présidentiel déjà transformé en un véritable bunker, Hamid Karzaï avait indiqué sans ambigüité qu'il était l'homme des Américains, même s'il s'insurgeait déjà ouvertement contre les méthodes musclées des soldats US. Il dénonçait entre autres les raids dans les villages, où était "bafoué l'honneur des femmes pachtounes lors des fouilles", selon ses propres termes. Mais, avait-il enchaîné, "l'Amérique reste notre principal allié, le plus grand contributeur à la stabilité et à la sécurité de l'Afghanistan". Surtout, lors de cet entretien qui s'était déroulé à la veille d'un voyage d'Etat à Paris, Karzaï s'était clairement prononcé pour un commandement unique des forces internationales en Afghanistan sous la bannière de l'Otan, ce que ne voulait pas la France. "On arrivera tôt ou tard à un commandement unique pour les deux opérations (celles de maintien de la paix, sous la responsabilité de l'Otan, et celles de la coalition antiterroriste, emmenée par les Etats-Unis). Cela me convient parfaitement. Je pense que les problèmes dont la presse s'est fait l'écho sur les réticences de certains pays, dont la France, ne sont pas aussi importants qu'on a bien voulu le dire", avait-il martelé. Tout en réitérant son "amitié" pour la France et les Français.

Aujourd'hui, le président afghan est loin de cette allégeance quasi béate à Washington. Pis, il se révolte, défendant bec et ongles la légitimité de son maintien au pouvoir, malgré les preuves de plus en plus évidentes des graves irrégularités (une litote..) qui ont entaché le scrutin du 20 août, et les remontrances des Américains. Hier, passant outre la requête des Etats-Unis de garder le silence sur son éventuelle réélection tant que la question des fraudes n'aurait pas été réglée, Karzaï a claironné sa victoire. Cette véritable provocation ne manquera pas de plonger un peu plus encore Washington dans l'embarras. Elle risque aussi d'aiguiser la colère dans les rangs de l'opposition emmenée par le Dr. Abdullah Abdullah.

Dans son édition d'hier, le New York Times , citant des sources à Washington, rapportait que "les allégations de fraudes avaient atteint un tel niveau qu'une pause était nécessaire afin de laisser le processus (électoral) respirer". Et Karl W. Eikenberry, l'ambassadeur des Etats-Unis à Kaboul aurait été chargé d'envoyer à Karzaï un message en forme d'injonction : "Ne déclarez pas votre victoire". Quelques heures plus tard, la présidence afghane mangeait la consigne, et diffusait un communiqué affirmant que Karzaï avait remporté ce scrutin "honnête" haut la main.

Tout cela place les Etats-Unis - et l'ensemble de la communauté internationale - dans une situation impossible, souligne encore le New York Times. D'un côté, l'accumulation des plaintes pour fraudes ne manquera pas de saper la légitimité de Karzaï s'il est intronisé pour un second mandat, tant auprès des Afghans que sur la scène internationale. Mais d'un autre côté, reconnaît un responsable américain cité par le journal, plus Karzaï se sentira poussé dans ses retranchements, plus il sera réticent à travailler avec les Etats-Unis. Ajoutant: "Or, il est plus que probable que nous serons obligés de passer un accord avec lui".

Parmi les "deals" envisagés, une alliance entre Hamid Karzaï et Abdullah Abdullah paraît être le plus souhaitable, jugent nombre d'analystes. Et même si Abdullah a encore laissé éclater sa colère aujourd'hui, avertissant que fermer les yeux sur les fraudes "était le meilleur moyen pour précipiter le pays dans l'instabilité", des arrangements sont sûrement possibles.

Pour l'heure, une chose est sûre, c'est Karzaï qui mène le bal. Tout le monde l'aura d'ailleurs remarqué, peu de médias continuent de le surnommer le "maire de Kaboul". Et pour cause. Il tire les ficelles jusqu'à Washington.
(Namaste ! Salam !)

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