mardi 20 octobre 2009

Kadhafi Jr dans les pas du guide

Seif el-Islam Kadhafi à New York, le 21 novembre 2008. L'entourage du fils du colonel n'en fait pas mystère : Seif, né avant la prise du pouvoir par son père, veut faire de la Libye un pays moderne et ouvert sur l'Occident, sans nécessairement instaurer la démocratie. Crédits photo : ASSOCIATED PRESS

Seif el-Islam, fils du guide de la révolution libyenne Mouammar Kadhafi, est pressenti pour occuper le deuxième poste le plus important à la tête du pays, celui de «coordinateur des commandements populaires et sociaux», un poste équivalent à celui de chef d'État.

Seif el-Islam est peut-être sur le point de commencer sa seconde vie. Si sa nomination au poste annoncé par la presse libyenne est confirmée, le fils du colonel quittera le domaine de l'ambiguïté. Le guide de la révolution libyenne semble s'être enfin décidé à clarifier les attributions du fils aîné de son deuxième ma riage, le rapprochant de sa succession à la tête de la «République des masses» libyenne, contrairement aux rumeurs qui le donnaient pour perdant dans la course à l'héritage. Le jeune homme semble s'y être préparé. L'une de ses dernières apparitions publiques le montre en costume traditionnel libyen, long manteau blanc et bonnet rond. Il descendait de la passerelle d'un avion libyen à l'aéroport de Tripoli, accompagnant un homme frêle au pas hésitant, Abdelbasset al-Megrahi, emprisonné à vie près de Glasgow pour l'attentat contre le Boeing de Lockerbie, et libéré par la justice écossaise pour «raisons humanitaires».

Pour l'occasion, Seif el-Islam avait abandonné son look de trader branché, costume sombre très près du corps ou jeans de marque. Le futur nouveau «coordinateur des commandements populaires et sociaux» devra faire des efforts vestimentaires et changer quelque peu de style de vie, au moins quand il sera en Libye. Seif el-Islam a au moins deux visages. People mondialisé et homme d'influence international d'un côté, dignitaire tribal aux ambitions nationales de l'autre.

Côté Occident, l'héritier du colonel, diplômé de la London School of Economics, à laquelle il vient de faire un don de 1,5 million de livres, vient d'acheter une maison cossue dans le quartier londonien d'Hampstead Garden, et compte parmi ses proches le prince Andrew, qu'il a invité en Libye. Il est aussi l'invité permanent d'un autre héritier du même âge, Nathaniel de Rothschild, banquier d'affaires et parfois son associé. C'est chez «Nat», dans sa villa de Corfou, que Seif a rencontré discrètement cet été le ministre britannique Peter Mandelson, pour mettre au point les détails de la libération de Megrahi. Le fils du colonel est chez lui dans toutes les maisons de «Nat». Le très snob chroniqueur mondain du très élitiste magazine britannique The Spectator raconte ainsi l'invitation lancée par le jeune Rothschild à une party dans son appartement new-yorkais, dont Seif serait l'un des hôtes d'honneur : «Tu promets d'être gentil avec Kadhafi ? Il n'est pas si méchant que ça… Viens et soit poli. Il y aura de jolies filles…» Le journaliste décrit Seif comme «habillé à la mode, trop noir et trop serré», mais «plutôt amical». La conversation ne dure que le temps pour Seif, en réponse à une question du spécialiste en mondanités, de préciser qu'il soutient le Hamas, le mouvement islamiste palestinien, plutôt que Mahmoud Abbas, le président de l'Autorité palestinienne, qui a la faveur d'Israël et des Occidentaux.

Abandon du programme nucléaire
Des déclarations qui détonnent en ces lieux, mais en ce mois de novembre 2008, Seif el-Islam était surtout à New York pour rencontrer des officiels du département d'État, et pour affaires. Il venait d'annoncer que le fonds souverain libyen, doté de près de 100 milliards de dollars, se proposait d'investir aux États-Unis. Homme de confiance et messager officieux de son père, Seif el-Islam est le spécialiste des contacts et des négociations secrètes, reçu à la Maison-Blanche et à l'Élysée comme un ministre des Affaires étrangères bis. Parmi les fils du colonel, il est certainement le mieux équipé pour ces fonctions. Diplômé en architecture à Vienne - il aurait préféré étudier en France mais se vit refuser un visa - puis plus récemment de la London School of Economics, Seif est plus présentable que ses frères Hannibal, habitué de la rubrique des faits divers, amateur de «runs» en Ferrari sur les Champs-Élysées, ou que Saadi, militaire, passionné de football et actionnaire de la Juventus. Ou même que Moatassem, son rival pour la succession, président du Conseil de la sécurité nationale, homme des «services» modérément sophistiqué.

Il est manipulateur, mais avec une certaine franchise dans le regard. Il n'a pas la langue de bois». Guillaume Denoix de Saint-Marc, directeur de l'Association française des victimes du terrorisme.

Depuis des années, Seif el-Islam s'est trouvé au cœur des «marchés» diplomatiques les plus secrets, comme les négociations pour libérer les otages occidentaux d'un groupe islamiste aux Philippines, ou encore les «deals» pour compenser les victimes des deux gros attentats libyens contre des avions de ligne, le Boeing de Lockerbie (1988) et le DC 10 d'UTA (1989). Il fut aussi au cœur du «grand marché» passé entre Kadhafi et les États-Unis, l'abandon du programme nucléaire libyen contre la fin de l'embargo contre Tripoli. Comme à son habitude, il ne résista pas à enfreindre la loi du silence, avec une audace calculée, pour asseoir son statut dans la famille Kadhafi. L'accord, tenu secret, fut révélé en décembre 2003. Mais en 2002, puis en juillet 2003, le fils du colonel décrit les tractations à un témoin privilégié, Guillaume Denoix de Saint-Marc, aujourd'hui directeur de l'Association française des victimes du terrorisme. À l'époque, Saint-Marc, négociait les compensations au nom des victimes de l'attentat. «Il me parlait des conversations avec les Américains avec une telle liberté que je croyais que tout le monde était au courant», se rappelle le Français. Qui ne garde pas un mauvais souvenir de dizaines d'heures passées avec son interlocuteur. «Il est manipulateur, mais avec une certaine franchise dans le regard. Il n'a pas la langue de bois», estime Guillaume de Saint-Marc.

Seif el-Islam Kadhafi aime déstabiliser. Recevant Le Figaro avant la visite de son père en France, il met les pieds dans le plat avec la même manière directe, le regard droit dans les yeux, la diction rapide enchaînant les réponses sans temps mort. Les dignitaires libyens condamnés à perpétuité par contumace à Paris pour l'attentat du DC 10 sont «innocents», affirme-t-il. La Libye «veut un nouveau procès». Si elle a versé des compensations aux victimes, c'est «uniquement pour faire lever l'embargo des Nations unies». Des déclarations en phase avec celles de son père, et à usage local. Après chaque négociation secrète, il part en dérapage contrôlé, jetant les codes diplomatiques aux orties avec un clin d'œil au Libyen de la rue. «Bien sûr qu'il y a eu des accords commerciaux», explique-t-il à la presse après la libération des infirmières bulgares ou celle du prisonnier de Lockerbie, contredisant les versions officielles.

Ce franc-parler semble plaire aux jeunes, pour lesquels il organise des meetings. En Libye, Seif représente à lui seul une société civile inexistante par ailleurs. Dans un cadre toujours très contrôlé par le guide, il incarne le côté libéral du régime, ce qui permet à son père de jouer sur deux registres, répression d'un côté, main tendue et cooptation de l'autre. Dernière «réussite» spectaculaire de Seif : la libération de 88 prisonniers islamistes la semaine dernière, appartenant en partie au Groupe combattant libyen, qui livra une guerre sanglante à Kadhafi en Cyrénaïque dans les années 1990. La prison d'Abou Slim, connue pour ses tortures, sera rasée. Le fils du colonel s'est également rapproché, avec d'évidentes arrière-pensées, du passé monarchique de la Libye. Alors que son père avait chassé le roi Idris en 1969, Seif s'est rendu récemment à l'oasis d'al-Jaghbub, haut lieu de la Senousia, le mouvement politico-religieux qui avait mené le combat contre la colonisation, et dont était issue la royauté. Sur place, Seif el-Islam s'est indigné de l'état d'abandon des mosquées sénousistes et des tombes des grands hommes de la confrérie, détruites par la révolution de son père.

Projet de Constitution
Le fils du guide semble parfois marcher sur une corde raide, sans que l'on sache très bien si elle est tenue ou non par son père. Ces dernières années, Seif el-Islam a fait rédiger par des spécialistes étrangers un projet de Constitution dont on sait qu'il laisserait un rôle symbolique à son géniteur. Ce qui entraîna une levée de boucliers de la part de la «vieille garde» des Comités révolutionnaires. L'entourage du fils du colonel n'en fait pas mystère : né avant la prise du pouvoir par son père, Seif veut faire de la Libye un pays moderne et ouvert à l'Occident, sans nécessairement instaurer la démocratie.

Il y a un an, Seif annonce qu'il quitte une vie politique à laquelle il était censé ne pas participer. Il «n'interviendra plus dans les affaires de l'État». Nombre d'observateurs, hormis quelques diplomates mieux informés, annoncent alors la mort politique de Seif et la victoire de Moatassem, reçu à Washington, le cheveu long et vêtu d'un scintillant costume de soie marron, par Hillary Clinton. L'annonce de sa nomination par le colonel change la donne. D'autant plus que Mouammar Kadhafi aurait déclaré vouloir «se consacrer à l'Afrique». Mais le vieux renard n'a sans doute pas dit son dernier mot. S'il est intronisé, Seif sera désormais exposé. En Libye, ce n'est pas toujours un avantage.
Pierre Prier

1 commentaire:

michel a dit…

L'analyse plait,l'avenir de la Libye passe par les deux frères; Saîf tient la corde, un accord entre les frères candidats à la succession donne un avenir serein à la Libye.
Michel Vinciguerra
michelvinci@gmail;com