vendredi 2 octobre 2009

L'Américain qui jouait aux cartes avec Mao

(Photo Gilles Sabrié)
Par Arnaud de la Grange
Sidney Rittenberg n'était pas sur la place Tiananmen aujourd'hui, pour assister au défilé du 60e anniversaire de la République populaire de Chine (RPC). Il n'avait pas été invité. Cet incroyable personnage, l'un des seuls étrangers à avoir partagé le quotidien révolutionnaire de Mao, n'a pas de chance avec cette date fondatrice du 1er octobre. Il y a soixante ans, celui qui était devenu le traducteur du Grand Timonier et le suivait depuis quatre ans, n'avait pu écouter son discours. Sur ordre de Staline, il venait d'être jeté dans une geôle pékinoise, accusé d'être un espion américain.

La vie de cet Américain natif de Caroline du Sud hésite entre le roman historique et le thriller politique. Après des études de philosophie et une expérience syndicaliste dans une usine de cigarettes, le jeune idéaliste gauchisant rejoint l'armée américaine en plein conflit mondial. On l'envoie étudier le japonais à la célèbre université de Stanford, mais il demande à faire du chinois. « Je me disais que je rentrerai plus rapidement à la maison, puisqu'on était parti pour une longue présence militaire au Japon... » En fait, il passera 35 ans en Chine, dont 16 en prison.

Il arrive en Chine en septembre 1945, affecté au service juridique. Mais l'aventure commence vraiment en septembre 1946, quand le jeune sergent de 25 ans est démobilisé sur place, à Shanghai. Madame Sun Yat-sen le place dans une agence d'aide de l'ONU, qui le fait voyager jusque dans les zones communistes. Il y rencontre Zhou Enlai - qui deviendra le premier Premier ministre la RPC - et se lie d'amitié avec lui. Celui-ci le pousse à aller rencontrer le chef suprême. Après 45 jours de marche, il arrive à Yan'an, dans les confins du Shaanxi, d'où la direction communiste mena la lutte pendant dix ans, de 1937 à 1947, depuis des caves creusées dans les collines. « Je suis arrivé un samedi, jour de détente, se souvient-il, Mao, Liu Shaoqi et les autres adoraient danser et Zhou Enlai était le meilleur danseur. L'après-midi, on projetait un film américain. Un avion en amenait un toutes les semaines, fourni par le bureau de liaison américain. Leur film préféré était Laurel et Hardy. Cela me demandait moins d'efforts de traduction !». Il devient membre du Parti communiste chinois. Il aide à monter une station de radio en anglais et traduit les écrits de Mao.

En janvier 1949, Sidney Rittenberg apprend qu'il va être envoyé en mission spéciale de liaison auprès des Américains. Mais, en chemin, il est arrêté sur ordre écrit de Staline, qui l'accuse d'espionnage au profit des Etats-Unis. « La première année, j'étais en isolement total dans le noir, raconte Sidney, le choc était terrible. Je me demandais chaque minute : comment ont-ils pu penser cela de moi ? C'est comme si vous aimez une femme pendant des années et que, tout à coup, elle vous accuse de viol ». Il apprend la proclamation de la RPC le 1er octobre 1949 un mois plus tard, par les journaux collés sur la fenêtre sans carreaux de sa cellule. Puis, Staline meurt. « L'une des seules bonnes idées qu'il ait eu dans sa vie » s'amuse Rittenberg, qui sera libéré deux ans plus tard, en 1955.

Mao et Zhou Enlai se confondent en excuses. On lui propose une vie paisible, une belle villa dans le sud, des voyages en Europe ou un retour aux Etats-Unis. Mais curieusement, après six ans d'injuste emprisonnement, Rittenberg ne fait pas de rejet et veut rester. « Puisqu'on avait voulu me mettre dehors, j'avais décidé de m'incruster, et à la fin, j'avais pu lire Adam Smith et tout Marx et je suis ressorti encore plus radical qu'avant... » Pendant douze ans, il travaille à la radio et il se marie avec son épouse chinoise, Yulin. Un jour, à la fin des années 50, il croise Jean-Paul Sartre à Pékin, qui lui confie que la Chine lui a « donné envie de s'intéresser plus au versant de la vie que de la mort ».

Quand vient la folle Révolution culturelle, il se réjouit de cet élan qu'il croit porteur de liberté avant de « réaliser trop tard que Mao s'était servi des jeunes pour éliminer ses ennemis ». Cruels lendemains. « Que voulez-vous, certaines personnes apprennent lentement... » lâche-t-il. Les choses se gâtent et cette fois c'est sur ordre de Mao qu'il retourne en prison en 1967, toujours accusé d'espionnage. Là encore, il faudra attendre la mort du satrape, en 1976, pour recouvrer la liberté un an plus tard. Cette fois-ci, dix années de réflexion l'ont convaincu que marxistes et léninistes se fourvoyaient.

Deng Xiaoping a dit un jour qu'il y avait chez Mao 70% de bon et 30% de mauvais. Rittenberg ne se hasarde pas sur des pourcentages mais assure que Mao était un « stratège brillant, qui écrivait bien», mais qu'il n'a « pas résisté à l'ivresse du pouvoir qui l'a totalement dépravé». Deng, toujours, pensait que la seule façon pour un régime de se maintenir en Chine était d'améliorer chaque année la vie des gens. « C'est ce qui obsède les dirigeants d'aujourd'hui. Ils n'ont pas de carcan idéologique, mais ils redoutent que les avancées démocratiques compromettent cette règle de Deng, que la machine toussote et que tout s'effondre ». La Chine n'a sans doute pas besoin dès demain d'élections directes ou de pluralisme politique total, estime-t-il, « il faut y aller doucement, mais pour avancer, elle doit libérer la presse et permettre le débat d'idées total. Je suis confiant, ce pays a une ressource folle ».

A 88 ans, l'homme a gardé une âme et une énergie de jeune homme, là où d'autres auraient été totalement brisés, après 16 années d'enfermement. Il a déjà publié ses mémoires, mais prépare un second livre, véritable manuel de survie psychologique pour ceux qui font la terrible expérience de l'isolement total. « J'ai eu des angoisses monstrueuses, confie-t-il, mais le jour où j'ai appris à distinguer les histoires que je me racontais à moi-même de la réalité, à analyser une situation plutôt que projeter des peurs, j'ai dominé tous mes accès de panique ». Tous ceux qui l'ont côtoyé depuis, grands patrons de l'industrie ou généraux de l'armée américaine, sont fascinés par un homme qui avait choisi un chemin, l'a suivi jusqu'au bout, en payant sans ciller le prix du voyage.

Après son retour aux Etats-Unis, en 1980, l'Américain qui jouait aux cartes avec Mao s'est lancé dans une deuxième vie de consultant. Il vit à Seattle mais passe encore deux ou trois mois par an en Chine. L'ex-maoïste s'est vu courtisé par les plus grands groupes américains, comme Intel, Levi Strauss & Co ou Microsoft. Pour ses contacts, bien sûr, mais aussi sa connaissance intime et unique du fonctionnement du système et de ses hommes. Une bien longue marche, en somme, de Mao à Bill Gates.
(Chine)

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