dimanche 18 octobre 2009

Les Etats-Unis ont toujours su rectifier leurs erreurs»

Expert en stratégie, tant dans les livres que sur le terrain des conflits, Gérard Chaliand analyse la politique étrangère d’Obama tout récent Nobel de la paix.

Gérard Chaliand est un expert unique en son genre. Spécialiste de stratégie et de géopolitique, auteur de nombreux ouvrages dont l’Anthologie mondiale de la stratégie (Robert Laffont) ou le Nouvel Art de la guerre (Pocket), il est aussi une sorte d’aventurier qui a parcouru le monde et ses conflits. Né en 1934, ni journaliste, ni universitaire, il est un observateur impliqué. «J’ai, bien sûr, comme tous ceux qui se passionnent pour les problèmes de stratégie, beaucoup lu, dit-il, mais le fait d’avoir passé des années dans des guérillas ou des zones de guerre, sur quatre continents, c’est-à-dire d’avoir un rapport concret sur les conflits armés, permet de mieux évaluer la dynamique d’une situation. Des erreurs de jugement sont toujours possibles, mais rien ne remplace, à mes yeux, ce savoir de la peau qui, joint à une capacité d’analyse, permet une évaluation qui échappe aux vérités proclamées du moment. La connaissance intime du terrain est irremplaçable.» Son expérience du terrain démarra en Guinée-Bissau, dans les années 60, aux côtés du leader indépendantiste Samora Machel et, après maintes étapes (Vietnam, Colombie, Erythrée, Kurdistan…), elle se poursuit aujourd’hui en Afghanistan, où il a créé un centre de géopolitique. Il travaille actuellement à la rédaction de ses mémoires.

Que pensez-vous de l’attribution du prix Nobel de la paix à Barack Obama ?
Il encourage des intentions qui ne manqueront pas d’être partiellement déçues. Le prix a été attribué autant aux Etats-Unis qu’à Obama : son élection à la Maison Blanche rappelle cette «virginité historique perpétuellement renouvelée des Etats-Unis», dont parlait le politologue Stanley Hoffmann. Le Nobel salue une politique qui renvoie aux traditions les plus généreuses du wilsonisme [en référence au président Woodrow Wilson, inspirateur des traités de paix après la Première Guerre mondiale].

Obama a-t-il, selon vous, une véritable stratégie internationale, en rupture avec les années Bush ?
Au terme de moins d’une année de pouvoir, on mesure, une fois de plus, le hiatus entre ce qui est annoncé, même de bonne foi, et ce qu’il est possible de réaliser, compte tenu de multiples entraves. On sait ce qu’a voulu Barack Obama. On ignore où il va sinon vers une multiplication des difficultés. Sa politique étrangère consiste, jusqu’ici, à restaurer une image des Etats-Unis mise à mal par George W. Bush et son projet de remodeler le grand Moyen-Orient. Celui-ci, contrairement aux prévisions des néoconservateurs, a été mené si maladroitement durant le premier mandat que le président a dû l’infléchir avant la fin du second. Les Etats-Unis ont toujours su, mieux que d’autres, rectifier leurs erreurs. La politique étrangère de Barack Obama entend redonner à la diplomatie la place qui est la sienne, se dégager de l’Irak, trouver si possible, une issue négociée à l’égard de l’Iran et obtenir un gel des implantations en Cisjordanie, afin de favoriser la création d’un Etat palestinien. En marge d’autres dossiers (Corée du Nord, Russie, Otan, Chine, etc.), Barack Obama s’est engagé sur celui de l’Afghanistan de façon prioritaire et la crédibilité de sa politique étrangère en dépend.

L’Amérique peut-elle gagner la guerre d’Afghanistan ?
Il n’y a pas de perspective de victoire, mais d’une non-victoire décente. L’Afghanistan a été la victime collatérale de la guerre d’Irak. Adossés au sanctuaire pakistanais, les talibans ont, durant plusieurs années, profité, au sud et à l’est du pays, du vide administratif laissé par un gouvernement et des alliés initialement soucieux de sécuriser Kaboul, les villes principales et les grands axes routiers. La nouvelle stratégie américaine (limiter les bombardements aériens, occuper le terrain, apporter sécurité et amélioration économique aux populations) est cohérente, mais débute avec sept ans de retard, dans un contexte largement dégradé. Elle est bridée par les ambiguïtés pakistanaises. Par ailleurs, elle nécessiterait davantage de troupes (l’Irak en a deux fois plus pour un terrain infiniment moins difficile) et se trouve handicapée par une opinion publique américaine de plus en plus hostile à cet engagement.

La nouvelle administration est victime de la lassitude de l’opinion publique après des années de guerre en Irak qui ont durement malmené l’image - je pense à Abu Graïb - que les Etats-Unis se font d’eux-mêmes. L’afghanisation de la guerre passe par la mise en place d’un gouvernement qui ne soit pas corrompu et inefficace. Le déroulement des élections et les alliances tactiques, avec d’anciens chefs de guerre, contractées par Hamid Karzaï, augurent mal de l’avenir. On peut augmenter le nombre de soldats de l’armée afghane, mais on ne peut pas, à terme, assurer la survie d’un régime pour lequel une armée n’a pas envie de risquer de mourir. C’est le seul parallèle pertinent, sur la durée, avec le Vietnam : le régime de Saigon, une fois les Américains partis, ne valait pas qu’on se batte pour lui. Cela dit, la plus mauvaise solution serait un retrait à court terme. Mais, en Afghanistan, les étrangers ne sont bienvenus que s’ils sont de passage et s’ils apportent des changements tangibles.

Avec le succès en Irak du «surge» (le renfort militaire entamé début 2007), Obama a hérité d’une situation qui lui permet de retirer ses troupes. Comment voyez-vous l’évolution de la situation ?
Le retrait américain d’Irak, annoncé pour fin 2011, laisse un peu plus de deux années pour déboucher sur un Irak à peu près stable. On en est loin. Les attentats, depuis l’effacement des troupes américaines, se sont intensifiés et ont pour but de discréditer le Premier ministre, Nouri al-Maliki, qui avait fait du retour à la sécurité, son cheval de bataille. Il n’aborde pas dans les meilleures conditions les élections de janvier. Cependant, il est probable que celles-ci seront truquées. Rien, en somme, n’est encore réglé. Ni l’absorption dans l’appareil d’Etat des quelque 100 000 membres sunnites des «Awakening Councils» qui avaient naguère lutté contre les djihadistes d’Al-Qaeda, ni l’éventuel partage des bénéfices des hydrocarbures, ni les rapports avec les autres partis chiites ou avec les sunnites en général. L’avenir immédiat de l’Irak est grevé de conflits plus ou moins latents.

L’un des problèmes les plus sérieux est celui de Kirkouk et de l’assiette territoriale de l’autonomie du Kurdistan d’Irak. La tentation de faire l’unité circonstancielle des Arabes contre les Kurdes est présente. Les ingérences étrangères, plus ou moins indirectes de l’Iran et de la Syrie d’une part et de l’Arabie Saoudite de l’autre, grèvent aussi l’avenir. Le véritable bilan de l’Irak, comme de l’Afghanistan, consiste à reconnaître qu’il faut, pour des Occidentaux, éviter chaque fois qu’il est possible, de s’engager dans une situation impliquant un conflit irrégulier. La marge de manœuvre est étroite, avec des opinions publiques qui veulent des résultats rapides et estiment qu’environ 5 000 morts en sept ans pour deux conflits à la fois est excessif, alors que les victimes locales se chiffrent, elles, sans doute au-dessus du quart de million.

Le dossier le plus délicat n’est-il pas l’Iran, surtout avec le maintien d’Ahmadinejad au pouvoir ?
L’Iran est un dossier épineux pour Barack Obama qui, avec raison, cherche une issue négociée à la crise du nucléaire iranien. L’arme nucléaire aurait l’avantage de sanctuariser l’Iran et le désavantage de priver Israël du monopole de la bombe au Moyen-Orient. Tout semble pousser progressivement le président américain à augmenter la pression en matière de sanctions, tandis que l’Iran cherche à gagner du temps. Pour que cette diplomatie coercitive ait une chance d’aboutir dans des délais raisonnables - le facteur temps est ici important -, les Etats-Unis ont besoin non seulement de leurs alliés de l’Otan, ce qui est acquis, mais de la coopération de la Russie et de la Chine. Or, ils apparaissent réticents à appuyer la politique de sanctions souhaitée par Washington. En renonçant à mettre en œuvre le projet de bouclier antimissiles en Pologne et en République tchèque, Barack Obama a pris une décision destinée à améliorer les relations avec la Russie qui, de son côté, plus ou moins discrètement, pèse sur l’Iran. Aussi, le fait d’accepter l’inspection - partielle ? - de ses sites nucléaires par l’Iran est-il à mettre actuellement au crédit de Barack Obama.

Le discours d’Obama au Caire à destination de l’islam a marqué les esprits. Faut-il s’attendre à un infléchissement sérieux dans le conflit entre Israël et les Palestiniens ?
A l’égard du monde musulman, le discours de Barak Obama constitue une rupture nette avec les années Bush. Ses résultats concrets se mesureront entre autres à sa capacité de faire pression sur Israël en ce qui concerne le gel des implantations. Mais, comme en Afghanistan, Obama arrive bien tard. Le dernier président américain qui se trouvait dans une situation favorable pour agir était Bill Clinton, lorsque survint l’affaire Levinsky… Aujourd’hui, les chances d’aboutir à la création d’un Etat palestinien, compte tenu du développement des colonies juives, semblent très minces. Les implantations vont faire un bond en avant suivi d’un gel provisoire sur une période limitée, avant une reprise probable.

La division du mouvement national palestinien - dont une aile refuse de reconnaître l’évidence de la réalité de l’Etat d’Israël et dont l’autre, notoirement corrompue, n’a ni la volonté ni les moyens de contraindre le gouvernement israélien à négocier - est pathétique. Profitant, depuis des décennies, des erreurs stratégiques des dirigeants palestiniens, les tenants israéliens de l’expansion territoriale ont mieux mis à profit le temps, aidés, aux Etats-Unis, par un puissant appui pro-israélien. Le gouvernement israélien n’a qu’à sembler céder, en attendant un inévitable affaiblissement d’Obama. Les moyens de faire pression sur Israël, déjà très limités, seront surtout verbaux, tandis que d’autres dossiers vont requérir l’attention de Washington.

L’émergence de la Chine et de l’Inde, le retour de la Russie modifient la géopolitique mondiale. L’Europe ne semble pas la priorité d’Obama. Qu’en est-il ?
Hier, le Japon se contentait d’être le seul membre d’honneur du club des Occidentaux. Ce temps est révolu. L’émergence de la Chine, tout particulièrement, provoque, à terme, un nouvel équilibre. Aussi n’est-il pas étonnant que Barack Obama se soucie davantage de l’Asie-Pacifique en pleine mutation - une zone que nos médias, hélas, couvrent à peine - plutôt que de ses alliés européens. L’Europe, d’ailleurs, avec l’extension de l’Otan et ce qui a été grignoté à la périphérie de l’ex-URSS, est le grand succès de l’ère Bush. Les relations avec la Russie, sur la défensive, jusqu’à l’intervention intempestive du président géorgien durant l’été 2008, ne peuvent être qu’ambivalentes. Le projet de mordre sur la périphérie de celle-ci (le «proche étranger» des Russes) est toujours à l’ordre du jour. Partenaire partielle, concurrente, alliée circonstancielle, la Russie, pour Washington reste rivale, sans être ennemie.

Peut-on encore parler d’hyperpuissance, comme le faisait Hubert Védrine, à propos des Etats-Unis ?
La présidence de Barack Obama, malheureusement pour lui, vient à un moment difficile, celui du recul relatif des Etats-Unis, dû en partie à la politique financière et économique suivie depuis la chute de l’Union soviétique. Le zénith de la puissance politique des Etats-Unis a été atteint par deux fois : au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les Etats-Unis détenaient 45 % de la production industrielle mondiale et disposaient seuls du feu nucléaire. Une seconde fois en 1989-2007, après l’effondrement de l’URSS. Malgré la crise et leur endettement, les Etats-Unis continuent d’occuper la première place. Mais en dehors de la dimension militaire, ils ont amorcé leur déclin relatif.

Obama rêve d’un monde sans armes nucléaires. Qu’en pensez-vous ?
C’est une utopie. La perspective d’être sanctuarisé, grâce à la possession d’armes nucléaires, est la meilleure garantie de la sécurité. On voit mal un Etat puissant, ou menacé dans son existence même, y renoncer. Une réduction des armements des deux grandes puissances nucléaires est, elle, possible et souhaitable.

Croyez-vous que nous allions vers un monde dominé par les Etats-Unis et la Chine ?
Un duopole Etats-Unis-Chine a été envisagé par Zbigniew Brzezinski, l’ancien conseiller pour la sécurité nationale de Jimmy Carter. Ce duopole serait fondé sur l’interdépendance économico-financière qui lie les deux pays.

Même si ce duopole n’est pas institutionnalisé, il fonctionne aujourd’hui de facto. Les deux géants ont besoin l’un de l’autre : l’un comme consommateur, l’autre comme épargnant. Les liquidités financières chinoises sont placées en dette publique américaine. Mais cette alliance est-elle faite pour durer ? On peut en douter sérieusement. Chacun des partenaires circonstanciels cherchant à tirer un maximum d’avantages afin de renforcer sa position.

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