samedi 26 décembre 2009

Godfried Danneels : « Osons la radicalité »

Godfried Danneels part serein, malgré les diatribes des conservateurs qui fustigent sa gestion de l’Eglise catholique de Belgique et qui prient l’avènement d’un archevêque moins progressiste. Tirant le bilan de 30 ans à la tête de l’Eglise belge, le prélat n’hésite pas a remettre à sa place la curie romaine, qui ne l’a pas épargné, ces dernières années.

Godfried Danneels se retire. A quelques jours de la désignation de son successeur, par le Pape, à la tête de l’Eglise catholique de Belgique, l’archevêque de Malines-Bruxelles répond aux questions du Soir.

Vous êtes né dans un monde catholique homogène. Archevêque, depuis 30 ans, il vous revenait de propager la foi catholique. Mais vous avez vécu la sécularisation à marche forcée de la société belge et une baisse dramatique du nombre sinon de croyants, tout au moins de pratiquants. Cela ne fut pas facile à vivre…

Aussi longtemps que vous retenez comme critère essentiel la quantité, ce n’est évidemment pas la gloire. C’est même un peu décourageant. Mais la foi et la culture chrétiennes sont-elles mesurables uniquement à l’aune de la quantité ? Je ne le crois pas. Certes, j’ai dû apprendre cela. Je ne dis pas que je n’ai pas ressenti souvent avec tristesse la baisse du nombre de fidèles à la messe du dimanche. Et je le ressens parfois encore maintenant. Chaque époque connaît sa propre évolution sociétale, qui échappe à notre emprise. La sécularisation a été un choc culturel que tout le monde a subi. Mais chaque époque contient en elle des germes d’espérance. Dans ma jeunesse, la plupart des gens étaient catholiques ; ils le devenaient presque par naissance. Ce n’est pas critiquable : c’est aussi un cadeau de pouvoir grandir dans une atmosphère sereine, avec cette évidence de la foi. En même temps, quand les catholiques étaient tellement nombreux, la foi n’était pas toujours très profonde. On était croyant « sociologique », par tradition. Quand la foi devient une démarche personnelle, cela a sa valeur.

Y a-t-il un moment où vous avez senti la société belge basculer ?
Un moment ponctuel, non, mais une évolution sur quelques années. Le progrès scientifique et technique a fait naître l’idée que l’on pouvait se passer de Dieu et du monde invisible, que l’homme pouvait prendre seul son destin entre ses mains. En un certain sens, c’est l’homme qui devient Dieu. C’est cela la sécularisation. Et beaucoup de gens commencent à dire : “Dieu, finalement, est peut-être là, mais il est complètement inutile.” Sauf qu’à certains moments de la vie, face à la souffrance et, surtout, face à la mort, l’homme ressent un manque. Et ce n’est pas étonnant qu’aujourd’hui, on veuille mettre la mort sous anesthésie…

Vous faites référence à l’euthanasie ?
Oui. L’euthanasie est l’anesthésie sur la mort. Pour ma part, je crois que la mort est un des actes très importants de la vie humaine. Il faut faire sa mort, il faut la réussir aussi. Supprimer techniquement la vie en tant que telle n’est pas un acte humain. Je ne peux pas être d’accord.

Lorsque l’écrivain Hugo Claus a choisi de partir ainsi, vous avez critiqué la médiatisation de l’affaire…
Je ne juge pas la conscience personnelle de celui qui fait ce choix. Dieu juge. Moi, je n’en ai pas le droit. Mais j’ai le droit de dire que toute cette médiatisation…

… était de la propagande pour l’euthanasie ?
Oui. Soyons honnête.

D’autres peuvent revendiquer le droit au suicide. Dieu, s’il existe, les jugera. L’Eglise a-t-elle le droit d’imposer sa vision du monde ? Vous êtes né dans une société où l’Eglise avait une influence déterminante, notamment politique. Depuis, vous avez dû vous accommoder de réformes sociétales dont l’Eglise ne voulait pas…
L’Eglise a-t-elle quelque chose à dire sur la politique avec un petit «p», la politique des partis ? Dans le passé, elle l’a fait. Il y avait d’ailleurs un Parti catholique. C’est inconcevable aujourd’hui. Et je n’ai jamais été partisan que l’Eglise se mêle de politique avec un petit « p ». Il y a une séparation entre l’Eglise et l’Etat, entre l’Eglise et la politique – même si l’Etat subsidie certaines activités des religions qui sont bénéfiques pour le développement et l’humanisation de la société. Maintenant, s’agissant de la Politique, avec un grand « P », c’est-à-dire ce qui est important pour la « polis », pour la société, l’Eglise, le croyant doivent oser parler. On a le droit de dire : je pense que ceci n’est pas humanisant, que cela est plutôt déshumanisant.

Le Vatican attendait, de votre part et de celle des évêques, une attitude plus ferme, plus interventionniste dans les matières sociétales : euthanasie, interruption volontaire de grossesse… Les visites ad limina, à Rome, n’ont pas toujours été heureuses pour vous. Peut-être le Vatican n’a-t-il pas compris que nous ne vivons plus dans une société où l’Eglise peut dicter ses choix à la société et au monde politique…
Peut-être. On ne me l’a jamais dit personnellement. Mais regardez l’Italie ou l’Espagne : des lois similaires ont été votées. La société évolue. Et l’Eglise doit s’en rendre compte. L’Eglise peut faire connaître son point de vue, mais elle n’a plus les moyens de l’imposer à la société. Nous sommes réduits au rôle du prophète qui crie, qui dit : “Ceci n’est pas juste”, mais qui n’est pas toujours entendu par le peuple. La Bible est pleine d’exemples où le peuple ne suit pas le prophète. L’Eglise doit-elle, pour autant, se taire ? Ce serait une grande faute, un péché. Tout cela n’a pas été facile. Mais aucun temps ne l’est. Et ne sera pas plus facile pour mon successeur…

On a vu les Eglises d’autres pays – l’Espagne, l’Italie – adopter une posture plus résolue, encourager les fidèles à manifester. Sans freiner pour autant la sécularisation…
Je ne pense pas qu’en Belgique, les manifestations, les grandes marches auraient eu une influence.

Un tel activisme aurait fait du tort à l’Eglise ?
Certainement. Tenter d’intervenir dans la vie politique aurait été une erreur. Peut-être me dira-t-on que nous aurions dû exprimer nos convictions en parlant plus fort… Ce n’est pas mon tempérament. Nous, les évêques belges, sommes des gens sereins. Nous disons ce que nous pensons, mais nous ne crions pas. N’est-il pas dit : “Le messie n’élèvera pas la voix dans les rues” ?

Pourtant, vous déplorez le christianisme «soft»
C’est exact. Le Christ était radical. Avons-nous le droit de l’être ? Le prédicateur ne peut prêcher la radicalité que s’il est radical pour lui-même. Voilà le problème. L’Evangile est un texte radical. “Si on te frappe sur la joue droite, tends la joue gauche.” Est-ce possible ? C’est très difficile. A la limite, c’est impossible. Mais il faut continuer à le répéter. C’est un appel continu à nous dépasser.

Que les gens ne comprennent plus ?
Notre altruisme est ponctuel ; excessif face à une catastrophe – pensez au tsunami. Mais le reste du temps, le mot d’ordre, c’est jouir, profiter ; l’individualisme domine. Trop souvent, on a envie de rester chez soi, les volets fermés, bien au chaud…

Un trait propre aux sociétés occidentales ?
Propre, je crois, aux sociétés de consommation. Peut-être l’Eglise n’a-t-elle plus osé mettre en avant la radicalité de l’Evangile ? Peut-être a-t-on trop prêché la facilité et le caractère heureux de l’existence ? Certes, il est juste de dire le bonheur de vivre. Et nous devons nous réjouir que la vie, aujourd’hui, soit beaucoup plus facile qu’il y a 50 ans. Mais il faut aussi insister sur le fait que les évangiles expriment des exigences très claires, qui nous dépassent.

S’agissant de la propagation de la foi – l’expression paraîtra anachronique à beaucoup de nos contemporains –, ne pensez-vous pas que les catholiques ont été particulièrement timorés, depuis 30 ans ? Dans les écoles catholiques, il y a longtemps que les cours de religion sont consacrés avant tout aux « problèmes de société », bien plus qu’au message des Evangiles…
Cette attitude est explicable, mais pas justifiée. Elle est explicable au sens où nous venons d’une époque où l’Eglise avait tout à dire ; où les élèves des écoles catholiques allaient à la messe tous les jours, se confessaient tous les quinze jours. On a constaté que c’était contre-productif. On a voulu s’ouvrir. Et s’ouvrir aux autres. Mais par peur de devenir « identitaire », on perd le sens de sa propre identité. Ceci dit, il y a des cycles dans l’histoire. Je suis convaincu qu’il y a déjà des milieux où l’on parle davantage du contenu fondamental du christianisme, où on prend plus au sérieux les exigences de l’Evangile. Ce sont des petits groupes. Mais les petits groupes sont comme des touffes d’herbe verte dans une pelouse jaunie : c’est au départ de ces touffes que toute la pelouse sera régénérée.

Vous êtes optimiste, pour l’Eglise ?
Celui qui croit est optimiste.

Mais les autorités de l’Eglise n’ont-elles pas perdu le contact avec les croyants, par un discours qui ne passe plus dans nos sociétés ?
Je suis convaincu qu’en restant plus près de l’Evangile, nous aurions plus d’impact. Au lieu de se préoccuper presque toujours de questions de morale, c’est de foi que nous devons parler. Et du message de bonheur que le Christ est venu apporter aux hommes.

Le Vatican serait-il trop moralisateur ?
C’est certainement ainsi que la société le perçoit. Il faut dire que le moindre propos du pape sur la morale est largement répercuté, alors que quand il prononce une belle homélie, les médias n’en parlent pas. On reproche à Rome d’être toujours préoccupée de sexualité. Mais nous aussi, nous devons être plus simples, plus transparents, plus radicaux. Nous devons oser dire des vérités parfois dures à entendre, tout en faisant preuve de compassion, à l’image du Christ : souffrir avec ceux qui souffrent. Toutes les réformes de l’Eglise ont été basées sur un retour à l’Evangile. Prenez saint François d’Assise : nul artifice dans sa prédication, il disait simplement l’Evangile, dans la joie. A sa mort, des milliers et des milliers de croyants l’avaient rejoint.

Sa conception n’est pas celle de la curie…
La curie est un appareil administratif, indispensable certes, mais ce n’est pas l’Eglise.

Vous plaidez pour l’instauration d’un « conseil de la couronne » composé d’évêques, de sages, qui conseilleraient le pape sans prétention normative. En attendant, la curie donne le ton…
C’est partout le cas, quand on ne fait pas attention.

L’Eglise, pour vous, c’est la communauté des croyants. Que peuvent-ils face à la curie ?

C’est surtout au chef d’Etat, au pape, d’intervenir. Jean-Paul II a remarqué, à un certain moment, qu’il n’y avait rien à faire contre cette machine administrative ; et il a cherché sa propre voie : les voyages, le contact avec les foules. Ainsi, il a remis l’Eglise sur la carte. Mais il ne faut pas rejeter toute la faute sur la curie. C’est l’Eglise tout entière qui doit se renouveler.

Ses autorités n’y semblent guère disposées : elles refusent d’ouvrir le dialogue sur le mariage des prêtres, l’ordination des femmes…
Le Christ a dit aux apôtres : si vous voulez me suivre, abandonnez vos richesses, ne cherchez pas le prestige ni le pouvoir, faites le don intégral de vous-mêmes. Observer le célibat, mais vivre dans la richesse, c’est ridicule et égoïste. Quant à l’ordination des femmes, l’Eglise dit simplement qu’elle ne se sent pas autorisée à l’autoriser, car le Christ a choisi des hommes comme apôtres. En fait, l’Eglise catholique n’ose pas. L’Eglise anglicane, qui accepte l’ordination des femmes, est complètement divisée sur cette question.

Les Actes des apôtres et les Epîtres nous apprennent qu’aux premiers temps du christianisme, des femmes étaient chargées de la propagation de la foi ou dirigeaient des communautés…
On place trop haut le sacerdoce, comme si c’était la fonction la plus importante dans l’Eglise. De Marie ou saint Pierre, qui est le plus important ? C’est la sainteté qui compte, bien avant le pouvoir. A ce titre, les hommes peuvent prendre exemple sur les femmes, car, dans l’histoire de l’Eglise, il y a plus de saintes que de saints ! Et plus de pécheurs que de pécheresses. Les papes de la Renaissance n’étaient pas des femmes…

L’Eglise n’en est plus là…
On ne se rend pas compte à quel point l’Eglise est devenue meilleure au cours des deux derniers siècles. Au Moyen Age, elle vivait sous le régime du népotisme pur : on élisait les papes en fonction des intérêts familiaux. Et c’était encore pire du point de vue moral. Un enfant de cinq ans pouvait se retrouver cardinal !

Les nouvelles lois éthiques (sur l’IVG, l’euthanasie, le mariage et l’adoption homo…), vous évoquent un « changement de civilisation »…

Le sens de l’humanité diminue. L’heure est à la vie facile. Je ne dis pas que l’Eglise vit la pire des époques de son histoire, mais on ne peut pas dire que les passions, comme l’argent, la sexualité et le pouvoir, se soient tempérées, ces derniers temps.

Un cours irrémédiable, selon vous ?
Nous ne reviendrons pas en arrière, mais je suis convaincu que l’Evangile va influencer notre nouvel état. C’est une question de survie : à trop aller dans le sens de la jouissance, du prestige, l’humanité s’autodétruit.

Notre civilisation est en déclin, à vos yeux ?
Difficile à dire. C’est en tout cas une civilisation en danger. La vitalité se déplace vers l’hémisphère sud : l’Afrique, l’Amérique latine… Et puis l’Asie ! Jean-Paul II a écrit que l’avenir de l’Eglise catholique est en Asie. L’Afrique est une culture assez jeune, comme de la lave en fusion, qui absorbe facilement le christianisme. Les civilisations chinoises et japonaises, elles, ont 5.000 ans. La lave est solidifiée. Le christianisme met plus longtemps à s’y ancrer. Mais il y parviendra.

Qu’est-ce qui vous permet de l’affirmer ?
Nous sommes passés d’une culture sémitique des symboles à la culture grecque des concepts en deux siècles, à peine. Deux cultures tout à fait différentes. Il n’a fallu que 200 ans pour que tout le contenu du credo (la synthèse de la foi chrétienne, NDLR) soit reformulé en concepts grecs que les Juifs ne connaissaient pas. Des Grecs, on est passé aux Romains. Des concepts philosophiques, on est passé au droit. Au Nord des Alpes, nous n’étions ni conceptuels ni juridiques, mais comme des enfants fascinés par les couleurs, les formes, la nature, une mythologie wagnérienne. L’Evangile a une telle force de germination qu’il passe à travers tout, qu’il digère tout. Ce qui ne nous dispense pas de grandes périodes d’absence.

Le christianisme répondrait à un besoin vital, quelle que soit la culture ?
Il répond à des désirs profonds, souvent cachés, comme une source sous les pierres. Le Christ dit : “Bienheureux les pauvres”… Un pauvre n’est tout de même pas heureux par principe. Mais si on interprète ce message comme une invitation à la sobriété, vous verrez : il y a comme un besoin latent, sous-cutané, qui se réveille. Le cœur de l’Evangile, qui apparaît à première vue à rebrousse-poil, répond en fait à un besoin vital, qu’il s’agit d’éveiller.

L’humanité est aveugle, selon vous ?
Oui, beaucoup de pierres dissimulent la source. Tout ce que Pascal désigne comme étant du divertissement. Mais je ne suis pas pessimiste sur notre époque, qui connaît aussi l’essor d’une solidarité très belle, malgré l’individualisme. Loin de moi l’idée de vanter l’âge d’or. Si nous étions déplacés, ne serait-ce que pendant dix minutes, au Moyen Age, nous serions pressés de revenir ! A moins d’y avoir laissé la peau, contaminé par la peste.
Ricardo Gutiérrez
Dominique Berns

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