dimanche 27 décembre 2009

Noël nous rappelle le partage

Charles Delhez Prêtre
(Le Soir carte blanche)


A Noël, même si les crèches se font moins nombreuses dans notre société multiculturelle et sécularisée, chacun – ou à peu près – sait que l’on fête une naissance. Et ceux qui ont quelques rudiments de latin – « ceux qui, chantait Brel, ont la chance d’apprendre dès leur enfance tout ce qui ne leur servira pas » – font le lien entre « natalis » et Noël. Chaque enfant qui naît – sur la paille ou dans un palais – est une invitation au partage. Que ce soit le premier-né d’une famille, qui demandera à ses parents de partager désormais leur temps jusqu’à présent vécu à deux, et parfois au milieu même de la nuit. Ou que ce soit les suivants, avec qui les aînés devront partager la salle remplie de jouets et l’affection parentale. En cette période où l’on échange ses vœux, c’est donc à une méditation sur le partage que je voudrais me prêter.

La natalité demeure en croissance sur notre planète. Ceux qui se nomment volontiers le Premier Monde voient vieillir leur population, mais ont bien de la peine à partager avec les peuples du Sud toujours plus nombreux, à qui l’on ne laisse parfois que les miettes pour qu’ils puissent payer leur dette. 80 % des ressources sont utilisées par ces 20 % de la population mondiale dont nous faisons partie. Les 80 % d’oubliés ne resteront sans doute plus longtemps à regarder notre opulence sans frapper de plus en plus fort à notre porte. Nous avons d’ailleurs déjà ouvert à beaucoup pour compenser notre déficit démographique – et nous devrons le faire encore. Les voilà chez nous et ils nous demandent de partager notre confort et peut-être nos valeurs. Quelle société multiculturelle préparons-nous avec eux ? Quel espace leur laisserons-nous ?

La pauvreté qui nous invite au partage est hélas répartie sur toute la planète. Plus forte dans certaines régions, elle est partout présente, jusque dans les souterrains de nos gares, à l’abri du gel mais pas des regards. J’aime relire ce texte de Sœur Emmanuelle : « Si tu veux prendre ta véritable dimension, acquérir ta stature d’homme, avance au large, ouvre ta voile au vent vers les îlots de détresse, écoute l’appel de tes frères et sœurs humains. Offre-leur d’abord un regard d’amitié, une écoute chaleureuse, une main tendue. Entre d’abord en relation. Quelles que soient tes capacités, ta fortune abondante ou minime, partage ton pain et ton cœur selon tes possibilités. Ne crains pas de t’appauvrir des biens extérieurs, mais donne à ceux qui sont douloureusement plus privés que toi. Ce choix fera de toi un vivant. » Mais trop souvent, les démons de la consommation nous créent des besoins factices qui nous rendent sourds à ceux des autres.

Il y a aussi les enfants à naître, la génération de demain. Aurons-nous encore une planète à leur donner en héritage ? se demandent les plus angoissés. Le quasi-échec de Copenhague a révélé une fois de plus notre difficulté à partager. Or toutes les générations ont droit à une répartition équitable des biens de cette terre dont nul n’est propriétaire. « La terre n’est pas un don de nos parents. Ce sont nos enfants qui nous la prêtent », dit un vieux proverbe indien. Benoît XVI, dans son encyclique sociale publiée en juillet, parlait de « solidarité et de justice intergénérationnelles ». Aujourd’hui, heureusement, on entend de plus en plus des expressions comme « modération joyeuse », « sobriété volontaire », objection de croissance, décroissance… Si l’on veut avoir à partager quelque chose à nos enfants, il faut en effet que l’on n’ait pas déjà mangé notre capital. Or la date où nous commençons à consommer ce que la Terre ne pourra produire en une année ne cesse, depuis 1986, de s’inscrire plus tôt sur le calendrier. En 2009, l’Overshoot Day se situait le 25 septembre.

Ne faut-il pas aussi partager au niveau spirituel, puisque l’être humain se différencie par là des animaux ? Le petit d’homme, en effet, ne vit pas seulement de pain. Il y a quelques jours, dans la salle du Congrès du Parlement fédéral, les leaders spirituels de Belgique, constitués en Belgian Council of Religious Leaders, ont signé une charte. Ils s’engageaient à partager leurs convictions afin de mieux se connaître et de faire tomber les murs d’incompréhension. Il en va des convictions comme de la joie ou de l’amour : quand on les partage, ils s’accroissent. Peut-on partager un espace commun sans entrer en dialogue au niveau de la foi qui nous anime ? À force de reléguer religions et spiritualités dans l’espace privé, la sphère publique est laissée aux seules forces du marché qui, elles, peuvent faire du prosélytisme. Une discrétion religieuse est demandée, mais les spots publicitaires envahissent nos écrans et s’adressent très tôt aux enfants.

Je n’oublierai pas une autre denrée rare : le temps. Il est prisonnier, lui aussi, d’un système fondé sur la production et l’efficacité. « Vous avez la montre et nous avons le temps », disait un Mongol. Nous courons de plus en plus, sans trop savoir où nous allons et nous avons de moins en moins de temps à offrir aux autres et à nos enfants. Les loisirs – repris eux-mêmes par la logique de production et de rentabilité – sont là pour créer un dérivatif. Le philosophe Pascal Bruckner a caractérisé l’homme moderne comme un « désœuvré hyperactif, toujours en alerte, lancé à l’assaut de Babylone du divertissement ». Or, le temps est essentiellement « événement de relation », « lieu de rencontre avec l’autre », dit le moine italien Enzo Bianchi. Je n’ai pas le temps ! C’est la qualité de nos relations humaines et familiales qui est en question. Et celle de la vie spirituelle. « Si tu es trop occupé pour prier, c’est que tu es trop occupé », disait Pedro Arrupe, qui fut supérieur général des Jésuites.
Sans le partage de notre espace, de nos biens, de nos convictions, de notre temps, notre Planète risque bien de devenir un désert inhumain.

Or, ne célèbre-t-on pas à Noël un Dieu qui est venu partager sa vie avec les humains pour les aider à en faire un paradis ?

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