mercredi 23 décembre 2009

Que restera-t-il de la mémoire numérique ?

Mais où va-t-on ? Les Français se sont réfugiés dans une religion de la mémoire ; le culte nostalgique du passé supplée désormais toute notion de progrès historique ; il est aberrant de laisser l’histoire se mêler à la mémoire et au souvenir quand on sait que la première est scientifique, la deuxième politique et la troisième privée ; notre goût pour la célébration des plus glorieux de nos défunts nous a toujours dispensés d’honorer nos grands contemporains quand les Anglais ont merveilleusement montré que cette coexistence était possible avec leur National Portrait Gallery ; le sacré c’est déplacé, les lieux de culte se vidant à mesure que les musées se remplissent tandis que le moindre témoignage du passé est abusivement et pompeusement baptisé «lieu de mémoire» ; l’Histoire est désormais instrumentalisée par le pouvoir à coups de références et de citations tous azimuts à seule fin de ramener l’introuvable identité nationale au cœur du débat politique en lieu et place d’un roman national exténué ; l’indexation inscrit les plus infimes de nos gestes quotidiens dans une gigantesque banque d’informations susceptible d’être partagée ; la société hypermnésique vers laquelle nous nous dirigeons s’annonce invivable. Bref, trop de mémoire tue l’Histoire.

C’est ce qui ressort de l’état des lieux dressé par Emmanuel Hoog, Pdg de l’INA (Institut National de l’Audiovisuel), dans la première partie de Mémoire année zéro (197 pages, 18 euros, Seuil). On sait que la mission des Archives est de conserver et communiquer. Mais que garder de cette immense mémoire numérique dans ce monde qui a abdiqué sa raison critique au point que rien n’est trié et que tout fait mémoire ? Hoog aime à citer Paul Claudel, celui du Soulier de satin, où il est dit que ce qui a existé une fois fait partie à jamais « des archives indestructibles ». Sauf que depuis, l’homme s’est doté de moyens technologiques tels qu’il est parvenu à un excès de mémoire proche de la saturation et donc de l’explosion de la bulle. Emmanuel Hoog assure qu’il n’est pas trop tard pour la maîtriser.

Il plaide pour une «politique de la mémoire», plus crédible que la fumeuse politique de civilisation remixée par Henri Guaino. Sa grande idée est rien moins que «civiliser Internet». Par cette formule, il entend l’inscrire dans l’Histoire. Concrètement, cela se traduira par la conservation des traces du flux afin de doter le réseau d’une mémoire qui lui fait encore défaut puisque tout est constamment réactualisé ; mais au risque du paradoxe, il réclame dans le même élan le droit pour le citoyen de contrôler ses propres traces par la possibilité de les effacer au nom du droit à l’oubli régi par un habeas corpus numérique.

Civiliser la Toile consisterait d’abord à la cartographier, puis à y introduire la notion de droit d’auteur, enfin à la soumettre au Dépôt légal des œuvres de l’esprit né de l’ordonnance de Montpellier (1537), déjà adapté par la loi aux photographies, aux enregistrements et aux films (1925), et aux documents audiovisuels, multimédias et informatiques (1992), toutes choses dont l’Etat sera le garant. Séduisant, non ? Mais on ne suivra pas l’auteur dans sa conviction que la télévision demeurera le media de référence qui unit et rassemble, alors que son déclin est d’ores et déjà entamé ; et l’on demeurera très sceptique sur sa volonté de faire de la culture en général et de l’Histoire en particulier les moyens par lesquels la télévision publique saura relever le défi mémoriel, alors que ce n’est plus là que ça se passe. «La République des poètes est pour demain». C’est son dernier mot.

Dans un autre monde et une autre vie peut-être, car en ce qui concerne les nôtres, c’est mal parti pour les amis de la poésie. Un regret tout de même, à l’issue de ce stimulant essai : puisque le patron de l’INA exalte les capacités de cette grande maison, et déplore le peu de visibilité des documentaires et des émissions historiques à la télévision, dommage qu’il n’ait pas été jusqu’à relever un rapport de cause à effet entre les tarifs prohibitifs de la location des images de notre patrimoine audiovisuel conservées à l’INA et la situation des réalisateurs et producteurs découragés de continuer par l’énormité du devis avant même d’avoir réellement commencé.
Pierre Assouline

Aucun commentaire: