jeudi 24 décembre 2009

Une école en terre d’accueil

Un film de Roger Beeckmans : le regard humaniste d’un cinéaste engagé

Entrer dans un film de Roger Beeckmans représente toujours un apprentissage humaniste, une leçon de tolérance (c’était d’ailleurs le titre d’un précédent film du cinéaste) et un enrichissement de l’intelligence et du coeur. Ce film-ci ne fait pas exception à la règle.

Le générique s’ouvre sur des images de la mer du Nord. Du moins est-ce celle-là que je vois, spectateur belge.
Mais l’image est aussi métaphore. Celle du recommencement indispensable exigé par chaque nouveau venu dans l’école que filme Roger Beeckmans. Celle de l’acharnement aussi malgré les tempêtes et les aléas. Celle enfin, s’il s’agit de la mer du Nord, des exils interrompus vers l’Angleterre. Nous avons tous présents à l’esprit ces témoignages provenant de Sangatte, de la "Jungle" nettoyée par les forces de l’ordre, du Centre d’Accueil fermé trois ans plus tôt sur ce même lambeau de sable d’où on voit les falaises de craie du Royaume Uni. S’il ne s’agit pas de la mer du Nord, surgiront les images anciennes des Boat People du Vietnam, des paysans Albanais sur des coquilles de noix chavirant au large des côtes d’Italie, des jeunes Marocains naufragés à l’approche de Gibraltar...

Roger Beeckmans n’a peut-être pas songé à ces images-là que j’invente et qui m’envahissaient lorsque j’assistai à la projection dans une des salles de l’école où il avait planté sa caméra pendant un an. La formulation est inappropriée s’agissant de Beeckmans : il ne "plante" pas sa caméra, il l’offre comme on donne la parole.

Dans ce film, il s’est mis aux aguets de ce que l’école peut offrir à ces jeunes gens venus de cultures et d’horizons que l’on dit "étrangers". Il écoute, il suscite, il encourage les témoignages de ces jeunes gens dont l’école est devenue le premier instrument d’intégration dans un environnement dont certains ignoraient la langue lorsqu’ils y sont arrivés.

La plupart sont des enfants de la seconde génération, ceux nés des immigrés venus en Europe dans les années soixante, années de prospérité, de progrès, de développement industriel et économique. (On se souviendra de ce qu’écrivait Tahar ben Jelloun par exemple pour évoquer la condition de cette immigration-là. Aujourd’hui, dans son dernier roman, "Au pays" (écoutez l’interview qu’il nous avait accordé à l’époque de la sortie du livre) il nous dit, par la fiction romanesque, ce qu’ils sont devenus, ces ouvriers livrés à la retraite et souvent au déracinement irrémédiable ici et là-bas.)

Dans le film de Beeckmans, on écoute ces jeunes femmes et ces jeunes hommes démêler les attaches dont ils sont faits, chercher une voie médiane qui réconcilierait les forces contraires, celles de leur origine, celle de leur présent : la tradition familiale, la culture du pays d’origine, le regard sur la position de la femme si éloignée ici de ce qu’elle est souvent là-bas.
On les écoute et on s’aperçoit que c’est la première fois que cela nous arrive. Et c’est cela sans doute la fonction essentielle du cinéma comme le pratique Roger Beeckmans, il nous donne à voir, à entendre, mais surtout à penser. Il nous invite sans nous y forcer à repenser notre appréhension de l’autre, à modifier le regard que nous portons sur lui, à prendre en compte son histoire et sa personnalité.

Mais Beeckmans n’est pas candide. Il n’escamote pas la complexité des choses. C’est sans doute cela qui rend son film particulièrement pertinent et opportun dans notre époque où l’on préfère l’amalgame à la diversité, et désigner le bouc émissaire plutôt que d’identifier le faisceau des responsabilités.

En nous invitant à emprunter ce chemin-là qui mêle le coeur, le regard et l’écoute, Roger Beeckmans fait oeuvre de citoyen du monde autant que de cinéaste. Et il excelle dans chacune des ces vocations.
Edmond Morrel

Le 4 janvier 22h la UNE RTBF diffuse « Une école en terre d’accueil »
Le film est disponible en location pour les enseignants à la Cinémathèque de la communauté française de Belgique

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