mercredi 10 mars 2010

Claus toujours

A priori, j’avoue que j’étais contre. Car on peut parfaitement être hostile au principe d’un livre dès lors qu’il repose sur un procédé particulier de fabrication. Exactement le cas de La version Claus (De versie Claus, traduit du néerlandais par Alain van Grugten, 75 pages, 9 euros, éditions Aden) de Mark Schaevers et Hugo Claus, un petit livre découvert avant-hier à Bruxelles.

Ce qui me gênait, c’était l’idée de tripoter les innombrables interviews accordées par l’écrivain ”flamingant francophile” Hugo Claus pour en faire un monologue interprété au théâtre et de réduire cet hénaurme matériau pour en faire un livre qui se donne comme un autoportrait. Ca ne me plaisait pas et comme le bonhomme s’est fait euthanasier entre temps pour cause d’Alzheimer (il craignait la déchéance davantage que la mort), on ne saura jamais ce qu’il en aurait pensé. Mais que ne ferait-on pas pour entendre à nouveau les colères de l’auteur de L’étonnement, du Chagrin des Belges et de La rumeur ? Je l’ai donc lu d’un trait et je ne l’ai pas regretté. On a rarement concentré en aussi peu de pages une si joviale radicalité, une telle volupté dans la provocation ; c’est décousu, comme toute reconstruction, mais ça secoue et ça gifle et qu’est-ce que ça nous change des discours habituels sur la littérature !

Quel Claus est-ce ? Un nostalgique pathétique du Charlie Mingus du Five Spots à New York. Une grande gueule à l’humour gentiment assassin dès lors qu’il exprime sa haine de sa bonne ville de Bruges “triomphe de tout ce qui rétrécit l’homme”. Un menteur accompli car qui ne ment pas vit comme une bête, si bien qu’à la fin on ne sait plus si Beckett a vraiment dit qu’il fallait se moquer des malheureux et si Proust avait vraiment intitulé ses livres ”Les enfants du silence”, du reste, quelle importance ! Un baroque ou présenté comme tel au risque du cliché mais qui l’accepte d’autant plus volontiers qu’il tient le dépouillé pour une maladie. Un ancien adolescent des années 40 qui reconnaît haut et fort son admiration pour la machine de guerre allemande, les tankistes comme autant de chevaliers teutoniques et le grand frisson de la Walkyrie. Et puis quoi, “leur discipline avait une forme : la discipline sans forme, c’était bon pour l’armée belge”.Pour l’arracher à la fascination pour l’impeccable ballet des SS si polis et si propres sur eux, son père, qui arpentait les lieux bombardés pour le Secours catholique, l’a emmené avec lui. A 11 ans, on ne s’en remet pas ; on comprend que la violence d’Hugo Claus, le romancier, le dramaturge, le peintre, ait pris racine dans ce terrain de paysage de ruines sous un ciel de cendres à 11 ans et des poussières.

Et vulgaire avec ça, mais certainement pas dans l’acception négative la plus courante, plutôt dans le vacarme que le rire ne manque jamais de susciter lorsqu’il a le bon mauvais goût de flirter avec le grotesque. Du genre à faire des pieds et des mains pour être assis au premier rang au théâtre dans le seul but d’observer tout à loisir la course lente des gouttes de sueur sur le front des comédiens. Pas de doute, c’est bien sa voix. Brutale, mais lyrique. Il y a de la couleur. Du Ensor. On l’entend dire :”Héros, il ne faut pas l’être soi-même, il y a du personnel pour ça”. On l’entend conchier les fâcheux rentiers des Lettres. On l’entend s’adresser de temps à temps à Dieu, mais uniquement pour l’insulter. On l’entend gueuler sur ses contemporains pour dénoncer l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes. Est-il indispensable de préciser que Camus n’était pas sa pinte de bière, trop hésitant pour lui, car qui dit juste milieu dit voie moyenne. On le prenait pour un géant des Flandres, il se découvre en hamster doré. Voilà, c’était Hugo Claus. Pour des raisons techniques, le livre, qui vient de sortir en Belgique, ne sera diffusé en France qu’en mai. Patience… Sinon, c’est là.
Pierre Assouline

(Photos Stefan Van Fleteren et Herman Selleslags)

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
CLAUS ET GOETHE ONT CECI DE COMMUN C’EST QU’IL SONT DEUX GRANDS COSMOPOLITES EUROPEENS AVANT DE SE CROIRE FLAMANDS OU ALLEMANDS.


Un an après son décès par euthanasie, Hugo Claus qui faillit dix fois avoir le Nobel pour l’avoir cent fois mérité, est ressuscité à Flagey un peu avant Pacques 2009. Josse De Pauw ovationné par le public lui rendit en effet un hommage touchant pendant trois soirées dans la version française de la pièce de Mark Schaevers : «la version Claus». Le comédien flamand y incarne Claus sur scène, en français, pendant près de deux heures d’une insoutenable densité en présence d’un nain allégorique et muet incarnant tous les critiques et journalistes littéraires et essayistes qui ont réalisé les quelques 500 interviews que Claus accorda de son vivant, du bout des lèvres en déclarant qu’il avait horreur de cela. Mark Schaevers, journaliste littéraire au Standaard en a tiré d’abord un livre, une brique compacte de plus de 500 pages prélevant la substantifique moelle clausienne. «Une prouesse, un ouvrage nécessaire »(J.De Decker).

Les thèmes majeurs du géant flamand, (le « Vlaamse reus » est une race de lapins blancs surdimensionnés) y sont abordés par ordre alphabétique. Chaque lettre correspond à des traits d'esprit, à des demi-vérités, surtout à des mensonges de Claus, orfèvre en la matière. De la lettre «A» comme Aartsvijand (Ennemi juré) jusqu’à «Z» comme Zuiverheid, la pureté du jeune artiste jusqu’à la sagesse olympienne de l'auteur chenu de 75 ans, l’abécédaire clausien se lit comme un essai, le seul genre littéraire où le pape des lettres flamandes et éternel touche à tout n’osa jamais s’aventurer. Deuxième exploit : tirer de ce fatras biographique une sorte de « Dichtung und Wahrheit » très goethéen (« vérité et affabulation») que Claus aurait aimé écrire. En tirer un long monologue pour ce one man show écrasant d’un Claus aux cent facettes, un «vrai homme orchestre» (De Decker). Toute chose étant égale ce bouquin insolite fait penser aux «Conversations avec Eckermann» dont Nietzsche disait qu’il était le maître ouvrage de Goethe et sans doute un des meilleurs textes jamais écrits en langue allemande. Goethe s’y dévoile au quotidien, malgré lui, sans fard et sans façon. On y comprend que le chef d’œuvre de ce touche à tout, était sa vie plus que ses meilleurs écrits.

C’est un peu comme pour Claus en somme ; surdoué, à la manière d’Ensor, il fut aussi sculpteur, peintre du groupe Cobra comme Apple et Alechinsky et cinéaste à ses heures comme Antonin Artaud. Les deux titans sont avant tout poètes, hommes de théâtre et surtout de bons vivants aimant les femmes et se laissant aimer d’elles, dans les éblouissements de l’éternel féminin (Goethe). Tous deux ont effectué un long séjour initiatique à Rome. Mais Claus, au rebours du Faust incarné ne sera ni pédagogue, ni essayiste, ni homme d’Etat. Il admirait Goethe, menteur de génie lui aussi, comme il était fasciné par Antonin Artaud cette autre figure paternelle de substitution aperçue plusieurs fois au Bar vert au cours de son long séjour parisien «In de rue monsieur le Prince». Il les avait choisis tous les deux pour oublier et renier son géniteur, pataud, grande gueule de collabo si parfaitement épinglé dans le «chagrin des Belges».

La rencontre avec le public en présence de Mark Schaefer auteur de «La version Claus», Alain van Crugten, le traducteur des plus grands textes du bateleur flamand et Jacques De Decker fut un pur régal. L’esprit clausien, baroque, provocateur, «sans dieu ni maître», «flamingant et francophile», flottait dans la trop petite salle bondée, attentive, à l’affut du moindre détail biographique. De Decker très à l’aise dans son rôle d’animateur présentateur, van Crugten, goguenard et sarcastique, toujours braqué sur l’essentiel, Schaefer ironique mais très précis commentait « live » des interviews en français projetées sur écran d’un Claus jeune: enjoué, romain, arrogant comme un Philippe Sollers de trente cinq ans. De Decker : «Claus avait beau détester ça, il fut l’un des trois interviewés les plus prolixes de ma carrière d’intervieweur». Un paradoxe vivant ! «Portrait de groupe» («Groepsportret») pourquoi ce titre ? « Parce que Claus fut comme le fut Goethe en son temps un homme complet : poète, romancier, auteur de théâtre, et souverain de la république des lettres en son pays selon Mark Schaevers. « Trop frivole, trop individualiste, surtout trop peu au service de la société et beaucoup trop insurgé contre l'Eglise. Ludique, facétieux mais baroque et impérial, son langage grésillait, roucoulait, tanguait et crépitait en vous en mettant plein la gueule » avait dit Josse de Pauw, «l’acteur non transformateur » qui se contenta de chausser pour seul accessoire les célèbres lunettes jaunes du grand Hugo belge.

Difficile de décrypter Claus qui affirme ceci ensuite son contraire ; impossible de déterminer qui il était véritablement à travers cette cataracte de mensonges et de contre vérités. « Le menteur dit toujours la vérité » (Cocteau cité par J.D.D.). Le savait-il lui-même, cet éternel Prothée? Surtout Claus et Goethe ont ceci de commun c’est qu’il sont deux grands cosmopolites européens avant que de se croire flamands ou allemands.
(Marc Guiot)

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