mercredi 3 mars 2010

Débats d’identités

Dave Sinardet Politologue à l’Université d’Anvers et professeur à temps partiel aux Facultés universitaires Saint-Louis et à la VUB

Le mercredi 23 février, on a pu lire dans ces pages la riposte de Guy Verhofstadt aux réactions que sa Carte blanche initiale dans Le Monde – très critique sur le « Grand débat sur l’identité nationale » – avait provoquées. Des réactions d’ailleurs surtout « locales. » Alors qu’en France, il récolta une simple réponse badine de la part du ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner (« le ridicule tue un peu »), le débat éclata dans les pages d’opinion du Standaard (et un petit peu aussi dans celles du Soir). Même la plupart des réactions courroucées venues de France n’apparurent que dans les quotidiens belges.

Ces réactions ne portèrent pas autant sur le contenu de la missive de Verhofstadt que sur sa démarche en elle-même.
Dans De Standaard, Jean-Pierre Audy, le président de la délégation française du PPE (Parti populaire européen) au parlement européen, se disait outré que Verhofstadt s’immisce « dans un débat qui relève de la souveraineté du peuple français ». Luc Rosenzweig, ancien correspondant à Bruxelles pour Le Monde, niait dans Le Soir du 17 février, tout droit à Verhofstadt de parler de l’identité puisqu’il est le représentant d’un « peuple dont le rapport à l’identité nationale se manifeste de manière brutale et provocatrice, avec des excès racistes et xénophobes plus violents, en paroles, que partout ailleurs en Europe occidentale ». Ajoutant, pour éviter tout malentendu : « Il s’agit des Flamands. » Un certain nombre de faiseurs d’opinion flamands estimèrent également, certes, pour de tout autres raisons, que notre ex-Premier était allé trop loin.

La critique de l’initiative de Verhofstadt permet évidemment de jeter le discrédit sur le contenu de son argumentation sans devoir traiter la question plus à fond. Et cela fonctionne assez bien. Parce qu’un ex-Premier ministre belge qui s’immisce dans un débat «français» par excellence, nous n’y sommes pas habitués, cela ne peut donc qu’être suspect.

Pourtant, la valeur de la contribution de Verhofstadt réside précisément dans sa tentative de transcender les frontières nationales dans lesquelles les débats politiques et de société restent emprisonnés. Son ébauche, certes guère fructueuse pour soulever la discussion au niveau européen, n’est pas un luxe superflu en ces temps où la construction européenne est confrontée à un énorme déficit démocratique et que les prétendus problèmes nationaux ou régionaux sont de plus en plus «globalisés.»

Bien sûr, on ne reproche évidemment pas à Verhofstadt de s’exprimer en France sur la crise socio-économique ou sur un dossier de l’Union européenne ; le cœur de la critique est qu’il se mêle d’une question nationale par excellence comme l’identité nationale.

Mais le reproche tient toujours à peine debout. D’abord, quand on s’encroûte dans sa propre logique, un regard rafraîchissant de l’extérieur peut toujours faire du bien – cela s’applique actuellement aussi au monde politique néerlandais et s’appliquera à nouveau, sous peu, à une Belgique obsédée par BHV. Mais plus fondamentalement, la critique est incorrecte, parce que ce caractère « national » de l’exercice identitaire français est tout simplement une illusion, qui sous-tend précisément son échec.
C’est que, tel qu’il fut encadré et ensuite alimenté par le gouvernement français ces derniers mois, le débat français sur l’identité a peu à voir avec la France, mais fut simplement la variante locale d’un débat qui a lieu dans de nombreux États d’Europe (occidentale) et qu’on nomme chez nous généralement le débat sur l’Islam. Ainsi, le repli sur les identités religieuses et le port de la burqa furent les raisons officielles principales évoquées par le gouvernement français pour lancer le «Grand Débat.» Très vite, des thèmes comme la liberté d’expression, l’égalité entre homme et femme et le port du voile entrèrent en ligne de compte. Même la discussion sur la nécessité de connaître le français quand on vit en France renvoie à un débat universel sur l’importance de la connaissance de la langue comme vecteur d’intégration sociale.

C’est comme avec des formats internationaux de télévision qu’on arrose d’une sauce nationale : le «Grand débat sur l’identité nationale» se rapporte à des débats similaires dans les pays voisins, comme «L’Île de la tentation» à «Temptation Island.»
Voilà pourquoi il est devenu tentant de discuter de questions de société actuelles dans des termes désuets et inadéquats. Et que cela engendra surtout des mesurettes ineptes comme hisser le drapeau français et chanter La Marseillaise à l’école, ce que l’on peut difficilement considérer comme un apport fondamental au débat important sur la société multiculturelle. Si une partie de la réponse à donner se trouvait dans un concept comme l’identité, alors peut-être se situerait-elle plutôt dans des identités urbaines ou européennes qui portent moins en elles un héritage d’exclusivité culturelle.

Le monde politique français pouvait donc bien lancer un pavé dans la mare, comme celui de Verhofstadt. Bien que sa comparaison entre la France de Sarkozy et le régime collaborateur de Vichy n’ait pas été l’impulsion la plus fertile qu’on ait pu donner pour amorcer un «débat ouvert.»

Ce débat «ouvert» n’eut donc pas vraiment lieu. Comme évoqué, on ne retrouva la plupart des réactions à l’article de Verhofstadt que dans les pages d’opinion du Standaard. Et celles-ci portaient souvent davantage, fût-ce de manière implicite, sur le débat communautaire belge classique.

Car le débat sur l’identité en Flandre a changé de visage depuis un bon moment. Par le passé, c’était surtout un affrontement entre une variante belge et flamande de l’identité nationale. Le concept d’identité lui-même fut à peine remis en question. Tout le monde semblait savoir ce dont il s’agissait lorsqu’on parlait d’identité. De surcroît, l’identité était quelque chose d’important – cela aussi allait de soi. Le combat du mouvement flamand pour davantage d’autonomie fut basé sur l’existence de cette identité flamande. Dans les années nonante, les revendications communautaires du gouvernement Van den Brande l’étaient toujours. Le discours politique se basait explicitement ou implicitement sur des idées plutôt essentialistes de l’identité flamande (ce qui ne semblait d’ailleurs pas vraiment offusquer Guy Verhofstadt à cette époque).

Mais peu à peu, le débat s’est davantage orienté sur la signification du concept même d’identité. Dans la littérature scientifique sur les nations et l’identité nationale, la conception constructiviste devint dominante : l’identité n’est pas une réalité objective, fixée définitivement et inspirée par la nature ou par Dieu, elle s’est forgée en raison de circonstances socio-économiques et politiques spécifiques ; elle est donc variable. Quand Marc Reynebeau, au milieu des années nonante, appliqua cette idée à l’identité flamande dans Het klauwen van de Leeuw (Les griffes du lion), c’était encore assez révolutionnaire et donc très controversé.

Graduellement, le débat ne porta donc plus tant sur l’interprétation flamande ou belge de cette identité, mais sur le concept de l’identité elle-même : importante ou insignifiante, mais surtout aussi fiction ou réalité. Néanmoins, l’aspect communautaire persista : pour les défenseurs d’une identité flamande, le nouveau discours sur l’identité était une menace. Car si l’identité est changeante, multiple et artificielle, pourquoi en faire toute une histoire et organiser des réformes de l’État complexes en son nom ? En plus, la variante belge correspondait mieux à la nouvelle vision sur l’identité. Ou comme Bart De Wever l’exprima dans le Morgen en 2006 : « Le belgiciste classique, romantique n’est en rien dangereux pour nous. Le Belge postmoderne, qui embrasse la nouvelle belgitude, l’expérimentation culturelle, la nation sans nationalisme, celui-là est le plus difficile pour nous. Un Marc Reynebeau est bien plus dangereux qu’un Herman De Croo. »

C’est pour cette raison que la semaine dernière entre autres Bart De Wever et Geert Bourgeois se sentirent immédiatement appelés à réagir à l’attaque de Guy Verhofstadt contre le débat français sur l’identité nationale.
Traduit du néerlandais par Fabienne Tréfois.

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