mardi 9 mars 2010

IDENTITE FRANÇAISE, IDENTITE BELGE ?

par Jean-Pierre Stroobants (Le Monde)

En publiant, dans Le Monde, le 12 février, une tribune dénonçant la tournure du débat français sur l'identité nationale ("stérile", "accablant", "vichyste") Guy Verhofstadt ne se doutait pas qu'il allait provoquer une tempête... en Belgique. L'ancien premier ministre est, il est vrai, devenu chef de groupe des libéraux au parlement européen et il a, peut-être, perdu de vue la puissance symbolique du thème de "l'identité belge" alors que le pays n'est qu'en apparence sorti de ses tourments institutionnels.

Dans quelques semaines, un autre ex-chef de gouvernement, Jean-Luc Dehaene, chargé d'une mission par le chef de l'Etat, Albert II, devra, en effet, dévoiler comment il compte résoudre le dossier BHV. Derrière ce sigle qui prête à sourire (en France) se cache (en Belgique) une mine qui pourrait désintégrer ce qui subsiste de l'Etat belge : cet arrondissement électoral et judiciaire inclut Bruxelles mais aussi les villes flamandes d'Hal et Vilvorde. Pour les néerlandophones, c'est une survivance qui empêche la reconnaissance de l'intégrité de leur territoire. Pour les francophones, BHV est à la fois le garant des droits de ceux d'entre eux (100 000 environ) qui vivent sur le sol flamand et un trait d'union - le dernier ? - entre les communautés composant cet Etat en péril. La zone bilingue de Bruxelles serait, pour eux, le maillon d'une indéfinissable identité belge qui, comme le dit Charles Picqué, le président francophone de la Région bruxelloise, consisterait en fait en une "conjugaison d'identités", lesquelles auraient fini par produire un sentiment commun d'appartenance.

Yves Leterme, actuel chef de gouvernement, avait estimé naguère, qu'il suffisait de "cinq minutes de courage politique" pour résoudre enfin l'affaire de BHV. Il a, depuis, révisé fondamentalement sa notion du temps et n'ignore plus que le débat pourrait, une nouvelle fois, le conduire vers une démission.

Dans ce contexte, le fait qu'un Flamand comme M. Verhofstadt balaie toute notion d'identité et plaide, chez les voisins, pour une société "ouverte et solidaire" a provoqué un torrent de réactions. Qu'un ex-premier ministre se mêle du débat français a plutôt fait sourire, comme d'ailleurs les quelques commentateurs officiels recueillis à Paris : Bernard Kouchner a affirmé, à destination de l'auteur de la tribune, que "le ridicule tue un peu" et Jean-Pierre Audy, président de la délégation française au sein du Parti populaire européen, s'est dit outré que son collègue belge s'immisce dans "un débat qui relève de la souveraineté du peuple français". Réponse de Guy Verhofstadt : "Un "étranger" n'aurait pas le droit d'avoir une opinion sur un débat français? Y a-t-il une meilleure preuve du caractère franchouillard de cette initiative ?"

Divisés, Flamands et Wallons se retrouvent toujours pour se réjouir qu'on fasse la leçon aux Français, généralement décrits ici comme "arrogants" et, eux-mêmes, "donneurs de leçons". Tout au plus Dave Sinardet, politologue à l'université d'Anvers, déplorait-il, dans Le Soir, que la comparaison entre " la France de Sarkozy et Vichy" n'ait pas été "l'impulsion la plus fertile pour amorcer un débat ouvert".

Mais l'essentiel de la polémique a plutôt concerné les rapports entre les deux grandes communautés nationales. Les nationalistes extrémistes de Flandre ont poussé de hauts cris pour défendre la notion d'identité, qui sert évidemment de fondement à leurs revendications pour plus d'autonomie, voire pour l'indépendance. Contestant la notion même d'identité belge - "il n'y en a pas", assène le ministre régional Geert Bourgeois - ils affirment, en revanche, la nécessité d'admettre l'existence d'une identité flamande prétendument forte et intangible.

Que l'on dénonce ce concept même, que l'on affirme qu'il n'est forgé ni par la nature ni par Dieu mais, au mieux, par certaines circonstances politiques ou socio-économiques et l'on devient un dangereux obstacle au séparatisme.
Bart De Wever, leader des séparatistes de la Nouvelle alliance flamande (NVA) a donc invité M. Verhofstadt à "prendre sa retraite" et affirmé qu'il était "facile d'être multiculturaliste à partir d'une maison en Toscane" - l'eurodéputé possède en fait un domaine en Ombrie.

"Pour les défenseurs d'une identité flamande, le discours sur l'identité est une menace", confirme M. Sinardet. M. De Wever lui-même l'avait avoué il y a quatre ans : "Le Belge postmoderne qui embrasse (...) l'expérimentation culturelle, la nation sans nationalisme, celui-là est le plus dangereux pour nous".

Les paradoxes, décidément insondables, de ce pays ont réservé une autre surprise : après la parution du texte de M. Verhofstadt, le président de la Wallonie a lancé un débat sur la nécessité d'une... identité wallonne. "Positive, qui ne se définit pas en diminuant les autres", a précisé ce responsable socialiste. Il a toutefois recueilli peu d'échos, même ses alliés concédant que les priorités sont ailleurs pour une région en pleine crise. L'historien Hervé Hasquin a répliqué : "Il n'y a pas d'identité wallonne et pas de nation francophone belge, c'est une ineptie historique et sociologique". Tout au plus, les Wallons pourraient-ils s'en forger une "en ayant de l'ambition, ce qui n'est pas dangereux", notait-il...

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LASSITUDE EUROPEENNE ET PARTICULARISMES NATIONALISTES
"Le Belge postmoderne qui embrasse (...) l'expérimentation culturelle, la nation sans nationalisme, celui-là est le plus dangereux pour nous".Bart De Wever

«Le plus grand danger pour l’Europe, c’est la lassitude » Edmond Russel, 1935

«Aujourd’hui, l’essentiel ce n’est plus de lutter contre les totalitarismes, mais de se battre contre les particularismes pour faire de cette addition problématique de 27 pays libres une structure multiforme et organique d’une même raison démocratique. » Claudio Magris, cité par Jorge Semprun

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