lundi 15 mars 2010

Karl Marx, reviens !

Carrefour, Opel… l’inhumanité des multinatio-
nales, le chômage, les délocalisa-
tions ne sont pas des fatalités. Renonçons au discours des idéologues du capitalisme, ressaisi-
ssons-nous et imaginons autre chose.

Une opinion de Michel Graindorge, avocat.

Nous constatons actuellement la détresse et la révolte du personnel de Carrefour. Une fois de plus ce sont les mêmes visages en pleurs, les mêmes désarrois et les mêmes impuissances. La direction d’une grande société multinationale a décidé de licencier près de 1 700 travailleurs. Il y a peu, nous apprenions la fermeture de l’usine Opel d’Anvers. On peut multiplier les exemples, rien que pour la Belgique , et montrer que depuis des dizaines d’années, le même processus inhumain régente notre économie.

Faut-il rappeler, par exemple, la fermeture des Forges de Clabecq ? Ou la liquidation de la Sabena ? Ou encore, pour peu qu’on remonte dans le temps, la liquidation de Fabelta Tubize où, notamment, un travailleur s’était pendu de désespérance ?
Alors que les êtres humains sont doués de raison et qu’ils ont de plus en plus la possibilité et la capacité de maîtriser toute une série de comportements, on constate que sur le plan économique c’est la terrible loi du marché, du plus fort qui écrase le plus faible, d’une dictature insidieuse où quelques centaines de personnes imposent leur loi à la toute grande majorité de la population.

A l’heure des grandes victoires en médecine ou dans la course de l’espace, à l’heure des découvertes technologiques les plus pointues, on en est réduits à subir les lois du marché comme s’il n’y avait pas d’autre solution.

La norme, depuis une bonne vingtaine d’années, est évidemment de dire qu’il n’y a pas d’autre système que celui que nous connaissons. Le ton fut donné, en son temps, par les "nouveaux philosophes" qui, jetant le bébé avec l’eau du bain, ont systématiquement démoli les perspectives marxistes. Il est typique, à cet égard, de constater que la dimension sociale était absente des livres de Bernard-Henri Lévy sauf, dare-dare, dans ses derniers ouvrages. Le même Bernard-Henri Lévy, rédacteur en chef pour un jour de " La Libre Belgique ", déclarait sans ambages qu’il était pour l’économie de marché et pour le capitalisme. Certes avec "des régulations" , des aménagements ou d’autres petites réformes.

Jadis, jusqu’en 1989, la question d’un autre monde, d’une autre manière de vivre, était posée avec acuité par l’existence des pays "socialistes". Changer le monde et changer de vie étaient à l’ordre du jour. Des tentatives, parfois magistrales, furent opérées dans de nombreux pays où la priorité était donnée à l’être humain et non pas au profit. Il fut extrêmement difficile, sinon impossible, d’établir un bilan quelque peu objectif car les chiens de l’enfer se déchaînèrent et confondirent un idéal fondamentalement juste avec des modalités pour l’atteindre qui étaient effectivement discutables.
Il faut se persuader que l’économie capitaliste, fondamentalement nocive, peut être radicalement modifiée. Il faut se persuader que le chômage, les délocalisations, les licenciements, les fermetures d’entreprises ne sont pas des fatalités comme la pluie ou le beau temps.

Il y a une cinquantaine d’années, l’abbé Pierre, confronté aux terribles problèmes du logement, avait lancé "une insurrection de la bonté". Il faudrait, à ce jour, lancer une insurrection des consciences pour que l’on se rende compte, enfin, qu’il faut réimaginer, à l’échelle internationale, une autre façon d’envisager les rapports humains sur base d’autres lois économiques.
Les chantres du capitalisme, les chantres de l’exploitation d’un être humain par un autre être humain, ne cessent depuis des dizaines d’années de dire que l’économie de marché est la moins mauvaise solution alors que le divorce entre les pays soi-disant riches et les pays effectivement pauvres ne cesse de s’accentuer. La grande misère de l’Afrique paraît "normale" et dans le meilleur des cas, on jette un regard apitoyé, sur les milliers de pauvres hères qui s’efforcent de fuir la misère.

Dans nos pays, au XIXe siècle, la misère des couches populaires, c’est-à-dire de la grande majorité de nos populations, était effroyable. C’est dans ce contexte, que Karl Marx écrivit un livre magistral, "Le Capital", et que des millions de travailleurs s’emparèrent des idées de ce livre pour modifier fondamentalement le système d’oppression dont ils étaient les victimes.
Il paraît indispensable de relire "Le Capital". Et, dans la foulée, de lire aussi les principaux ouvrages que Marx a écrits, parfois avec Engels, tel que la "Misère de la philosophie", "L’idéologie allemande" ou, plus encore "La guerre civile en France" où Marx analyse avec une audace remarquable la défaite du prolétariat parisien qui s’était insurgé contre la bourgeoisie féroce de l’époque.

Un documentaire tout récent, "Le jeu de la mort" (1), a montré jusqu’où l’on peut conduire 81 % d’êtres humains qui acceptent de faire souffrir une victime sous les prétextes les plus fallacieux. Cette théorie de Milgram avait déjà démontré, il y a quelques dizaines d’années, que 62 % des personnes acceptaient de faire souffrir d’une façon insensée d’autres personnes. Le pourcentage aujourd’hui est passé à 81 %. Parce que nous vivons une société du "chacun pour soi", de la solitude, de la concurrence effrénée, de l’élimination des gens faibles, fragiles, démunis par ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir et, plus particulièrement en l’occurrence, le pouvoir économique.

Les travailleurs d’Europe occidentale, pour ne parler que de ceux-là, représentent une force immense. Leur solidarité sans faille, à l’évidence, peut mettre le holà au démantèlement des industries, aux délocalisations, aux licenciements et à son cortège de malheurs. Le temps est venu de réimaginer l’avenir à l’aune d’un monde enfin humain.
Plus que jamais, la pensée et l’action de Karl Marx peuvent nous inspirer. Bien sûr il y eut des errances et des erreurs tragiques, particulièrement sur le plan des libertés. Mais pour reprendre une expression célèbre, "les travailleurs n’ont qu’à perdre leurs chaînes" dès l’instant qu’ils se persuadent qu’ils disposent d’une force immense et que leur solidarité internationale permettra de mener à bien des changements radicaux sur le plan économique tout en maintenant les acquis historiques des libertés démocratiques.

Il est tragique de constater que les travailleurs de Carrefour sont seuls alors que l’on pourrait imaginer sans peine que le personnel des autres grandes surfaces les rejoigne dans une lutte commune. Il est possible, dès l’instant qu’on renonce au discours mort des idéologues du capitalisme, d’imaginer tout de suite autre chose. Pas à pas. En partant d’une idée toute simple qui peut être "les gens d’abord, pas le profit" .

Nous sommes face à un défi magnifique où l’on peut imaginer si nécessaire des occupations pacifiques d’entreprises, des pratiques d’autogestion, des coordinations internationales où il s’agit, en définitive, de remplacer le pouvoir tout-puissant des multinationales par une libre association des travailleurs et des peuples des différents pays.
Il est urgent de nous ressaisir et de nous rendre compte que ceux qui n’ont que leur tête et leurs mains peuvent transformer la planète.
(1) Diffusé le vendredi 26/2 dernier sur La deux et à voir le jeudi 18/3 sur France 2.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
NI MARX NI JESUS
Jean-François théoricien du libéralisme et pourfendeur de toutes les idées reçues, est l’auteur de Ni Marx, ni Jésus, publié en 1970 et qui lui avait été inspiré, à la fin des années 60, par la cécité et le parti pris des élites européennes, et notamment françaises, à l’encontre des Etats-Unis.

Le chapitre «la pire société qui fût jamais» qui caricature l’image de la société américaine façonnée en Europe par les media et la classe politique mérite d’être revisité et médité : «la domination de l’argent, l’absence de solidarité et de couverture sociale, la violence, le racisme, la pauvreté, l’absence de démocratie, le conformisme de la création...»

N’est-ce pas un portrait exact de la société européenne dans laquelle nous vivons aujourd’hui, 40 ans après la publication de «Ni Marx, ni Jésus»

Quand Marx affirme "Le capital est semblable au vampire, il ne s'anime qu'en suçant le travail vivant et sa vie est d'autant plus allègre qu'il en pompe davantage." Peut-on vraiment lui donner tort?
Si la critique « marxienne » du capitalisme est interpellante, les solutions «marxistes » le sont beaucoup moins !

Michel Graindorge ne plaide pas un retour au communisme soviétique. Il nous renvoie aux analyses de Karl Marx et à son ouvrage remarquable qu'est le "Le Capital". A l’évidence, le système néo-capitaliste mondialisé qui nous est imposé depuis une vingtaine d'années ne sert qu'une très petite minorité de possédants. Lire ou relire donc "Le Capital" comme source sont source d'inspiration et de réflexion.

Ce qui est clair dès à présent c’est qu’il nous faudra très vite apprendre à vivre autrement, plus sobrement , en consommant moins et mieux. « Less is more ». Mais une telle réforme comportementale si elle est le fait de tous ne peut que parasiter le ce néo capitalisme voire le faire imploser, comme implosa le communisme soviétique précisément après 89, je veux dire 1989.
Il est tout aussi clair que sans un retour à l’éthique et aux valeurs universelles nous allons droit au suicide collectif. Or l’éthique c’est Jésus, Boudha, Moise, la guidance coranique… mais c’est aussi Kant et les Lumières qui mettent l’éthique au dessus des religions. Espérons donc une imprévisible mais nécessaire nouvelle " insurrection de la bonté". "Les gens d’abord, pas le profit" .
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