jeudi 11 mars 2010

Marie-Rose Moro, la psy des migrants

La psychiatre Marie-Rose Moro anime depuis dix-sept ans une consultation transculturelle à Bobigny, en Seine-Saint-Denis.

L’entrée, ornée de mosaïques bleues, ressemble à celle d’un palais andalou ou d’une mosquée. Partout des gens se pressent, hommes, femmes, enfants, des ambulances vont et viennent. Nous sommes à l’hôpital Avicenne (du nom du célèbre médecin iranien), situé à Bobigny, en Seine-Saint-Denis. C’est dans ce département où toutes les migrations cohabitent que Marie-Rose Moro a posé ses valises. Cette psychiatre y a créé une consultation de psychothérapie unique en France, destinée à soulager les souffrances psychiques des enfants de migrants.

Dans le parcours de Marie-Rose Moro, peu de hasards. Elle est elle-même fille de migrant espagnol. Son père, Isidoro Moro Gómez, quitte la Castille à trente ans pour devenir ouvrier dans les Ardennes. Il rêve de « grandes choses » pour ses enfants, et en particulier qu’ils deviennent « docteurs ». Impossible dans l’Espagne franquiste lorsqu’on fait partie du sous-prolétariat. «Moi, je n’étais rien, et dans la famille personne n’était rien, déclarera-t-il dans un ouvrage coécrit avec sa fille*. J’avais l’espoir qu’un de mes enfants soit autre chose qu’un ouvrier. Je n’imaginais pas que les cinq allaient réussir, car cinq, c’est beaucoup. » Les cinq en effet vont réussir : deux médecins, trois professeurs.

Bac en poche, grâce à une bourse, Marie-Rose part étudier à Nancy. « J’ai fait médecine pour accomplir le mandat paternel. Et pour ma grand-mère Carlotta, qui rêvait que je la soigne. Mais j’avais aussi une passion de guérisseuse. Je me voyais déjà médecin sans frontières. » Rapidement, Nancy devient trop petite pour ses illusions. « Je me suis surprise à rêver de rencontres avec des gens différents. J’ai été prise d’un syndrome que je connaissais bien, moi qui ai grandi tout près de sa ville natale, le syndrome d’Arthur Rimbaud, l’appel de l’ailleurs. »

VALORISER LA DOUBLE CULTURE
C’est donc à Paris qu’elle débutera sa formation de psy. « La psychiatrie, parce que cette discipline me permettait de concilier le soin et ma grande passion d’adolescence : la philosophie. Enfant de migrant, venant d’un monde différent, j’avais été subjuguée par l’esprit d’universalité des philosophes des Lumières, par l’idée que de grands principes puissent s’appliquer à tous les hommes. » Néanmoins, elle est déçue, scandalisée même, touchée dans sa chair par les représentations que ses professeurs et les professionnels de la médecine ont des migrants et de leurs enfants. Elle se lance alors dans une pratique engagée, qui fasse autrement. Un homme l’a précédée. Il s’agit de l’ethnopsychiatre Tobie Nathan, de l’hôpital Avicenne, à Bobigny. Marie-Rose le rejoint. « J’ai été saisie par la justesse de cette consultation, sa nouveauté, son insolence et sa créativité. » D’Afrique noire, du Maghreb, d’Asie du Sud-Est, de Turquie et du Sri Lanka... ses patients viennent de partout.

«Pourtant, quand je demande aux ados que je rencontre “D’où venez-vous  ?”, ils me répondent souvent : “Je viens de telle cité” - les 4000 ou les Courtilières -, alors que mon regard allait bien au-delà, vers l’Algérie ou la Kabylie de leurs parents.» Si beaucoup d’entre eux sont en souffrance, c’est sans doute par manque d’estime d’eux-mêmes, analyse la psychiatre. «Quand la culture des parents immigrés est invalidée, quand ils sont soupçonnés d’être profiteurs d’un système ou démissionnaires, ils ne sont plus en position de jouer leur rôle de parents, ni de transmettre. Quand une société fait que l’on doit renier ses parents, en avoir honte, on grandit avec un sentiment d’injustice, d’exclusion. Valoriser l’apport du trajet migratoire, de la double culture, du bilinguisme éviterait que tous ces enfants arrivent jusqu’à moi.»
Et Marie-Rose d’évoquer une phrase, prononcée jadis par son premier instituteur : «Tes parents ont été très courageux.» «Cette phrase m’a suffi : je crois aux rencontres qui changent le cours d’un destin, d’une vie, d’une cause.»
Anne-Marie Thomazeau

*Avicenne l’andalouse, éditions la Pensée sauvage, 18 euros.

MARIE-ROSE MORO, LA PSYCHIATRE QUI AIDE NOS ENFANTS
En 2006, Marie-Rose Moro succède au très médiatique Marcel Rufo à la tête de la « Maison de Solenn », qui accueille les adolescents en souffrance. Elle reçoit en consultation des jeunes en difficulté, qui ont le plus souvent des troubles du comportement alimentaire. Elle tente de répondre à leurs besoins et soutient les familles.

Marie-Rose Moro se consacre aux enfants depuis toujours et plus particulièrement aux enfants de migrants. Pour eux, elle a créé des consultations transculturelles, uniques en France. Son intérêt pour ces enfants, qui cristallisent les nombreux traumatismes de l’enfance, n’est sûrement pas étranger à son histoire personnelle. Marie-Rose Moro est fille de migrants espagnols qui se sont installés dans les Ardennes. Elle est arrivée en France à moins d’un an « Mon père est venu en France avec l’idée que ses enfants seraient docteurs » dit-elle en souriant. Elle ne le décevra pas et obtiendra son diplôme de médecin à Nancy tout en poursuivant des études de philosophie. Pour réunir ses deux passions, la psychanalyse et la philosophie, elle se tournera naturellement vers la psychiatrie.

Quand elle arrive à Paris après ses études de médecine, c’est pour travailler auprès du spécialiste de la petite enfance, le psychiatre Serge Lebovici. « Son enseignement m’a beaucoup marqué », dit-elle. Lorsqu’elle commence en tant que psychiatre, elle est immédiatement frappée par la situation des enfants de migrants : ces enfants qui sont nés en France mais dont les parents ont émigré. « Je me suis rendu compte qu’il fallait s’occuper d’eux, les aider à construire leur identité », explique -telle. Elle remarque à quel point ces enfants sont victimes de discriminations. Les représentations des uns, les préjugés des autres, professeurs ou médecins la choquent. « Moi-même, en grandissant, j’avais ressenti que ce n’était pas pareil, qu’on me traitait différemment des autres », ajoute-t-elle. Mais elle confie aussi la chance qu’elle a eue « de rencontrer des personnes qui n’abrasent pas les différences ».

Elle se lance alors dans une pratique engagée de la psychiatrie en s’appuyant sur les travaux de l’ethnopsychiatre Tobie Nathan. Elle crée des consultations transculturelles qu’elle anime toujours. Lors de ces entretiens, ce sont souvent les mêmes problèmes qui reviennent. « Les parents de migrants renoncent à transmettre leur culture, leur tradition. Cela ne fait pas de bien aux enfants car ils perçoivent leur origine de manière très floue. Ils ont même parfois honte de leur langue maternelle. A l’adolescence, il arrive qu’ils s’opposent à leurs parents.» La transmission est un exercice très difficile, la psychiatre en est consciente. Il faut un juste équilibre, mais c’est avant tout une affaire parentale.

aujourd’hui. C’est à l’école qu’elle veut que les choses changent, afin que l’on considère ces enfants comme les autres et que leurs origines soient valorisées. « L’échec scolaire précoce est fatal pour eux. En France, on ne vous donne pas de 2ème chance », déplore-t-elle.

Mais il n’y a pas qu’eux et la psychiatre entend aussi s’occuper des enfants de couples mixtes, issus de familles monoparentales ou encore adoptés, qui sont dans les mêmes logiques que les enfants de migrants, car ils doivent surmonter leurs différences. « Ces enfants sont profondément modernes. Ils se construisent avec des logiques différentes et apprennent la complexité identitaire » observe Marie-Rose Moro.

Avec ces résultats individuels, elle a le sentiment de faire avancer les choses même si elle ne cache pas être touchée et parfois révoltée par ce qu’elle voit : « il y des combats qu’on perd, c’est le travail du thérapeute de composer avec. » Et, tous les jours, elle apprend de ces adolescents ou enfants qu’elle croise et qui reflètent à eux seuls les maux de notre époque.

Marie-Rose Moro a publié Nos enfants de demain, pour une société multiculturelle aux éditions Odile Jacob.

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