mercredi 3 mars 2010

Violence: les racines du mal

Trois jeunes filles torturent un homme, une nuit entière, pour lui faire avouer le code de sa carte bleue. On les retrouve le lendemain au centre commercial, les bras chargés de paquets, toutes à leur frénésie de consommation. « C’était pour faire la fête, s’acheter tout ce qu’on voulait » diront-elles. Et pour cela frapper un homme à coup de marteau, le brûler de leurs mégots ; un homme qu’elles connaissaient, qui les avait accueillies souvent ; un homme qu’elles savaient faible et sans défense. D’autres jeunes gens, il y a déjà quelques années, avaient écrasé leurs mégots sur un corps martyrisé. Celui d’Ilan Halimi. Celui d’un jeune garçon insouciant dont le tort était d’être juif, donc très certainement riche, dans la tête de ses bourreaux.

Et puis il y a ce garçon de douze ans, descendu chercher du pain, et tué d’une balle perdue. Même pas un règlement de comptes entre bandes, ont constaté les médias, pas une affaire de drogue ou de trafic. Non. Simplement des garçons qui avaient « mal regardé » les filles du quartier d’à côté, à qui l’on inflige une expédition punitive. Enfin ces jeunes gens, collégiens ou lycéens, frappés à coup de couteau ou de poing, ces professeurs menacés, insultés, poignardés.
On dira que cette sombre litanie n’est pas signifiante, et que c’est agréger des faits qui n’ont rien à voir entre eux. On dira que la violence a toujours existé, et que rien ne prouve qu’elle ait augmenté ces dernières années. Peut-être. On pourra dire ce qu’on voudra. Il n’en reste pas moins que dans une époque comme la nôtre, où l’on se gargarise d’« économie de la connaissance » et d’«autoroutes de l’information», en un pays comme le nôtre, qui se réclame de l’Humanisme et des Lumières, des jeunes gens qui ont grandi en France, qui ont suivi des années durant les cours de professeurs qu’on imagine pétris de conviction et de bonne volonté, ont pu sombrer dans une barbarie qui renie vingt cinq siècles de civilisation. Vingt cinq siècles, car c’est ici la Grèce et Rome, autant que la Loi et l’Eglise, et autant que la République, qui sont comme effacées.

L’humanité a mis des millénaires à se défaire de ses instincts animaux. Et si nul ne peut dire à partir de quand la conscience a peu à peu émergé, dessinant entre l’homme et l’animal une différence, non plus de degré, mais de nature, nous savons qu’à travers l’histoire humaine, celle que nous transmettent les écrits littéraires, philosophiques ou religieux, quelques concepts ont émergé, qui ont libéré l’homme d’un destin collectif où l’individu était asservi par la masse, où l’individu n’avait d’existence que vouée à la perpétuation de l’espèce. Contre l’indifférence de la masse et la survie du plus fort, l’homme a peu à peu inventé le prochain, cet autre si proche, d’où qu’il vienne. La Fraternité, ou, dans sa version chrétienne, la Charité, est la valeur par excellence qui fonde notre humanité. Le « rien d’humain ne m’est étranger » de Montaigne en est une autre variante, tout comme l’impératif catégorique kantien, qui nous enjoint « d’user de l’humanité, en nous même et en autrui, toujours comme un fin et jamais comme un moyen ». Ce qui signifie que nous sommes humains par notre capacité à la compassion, ou, pour passer du latin au grec, à la sympathie, c’est-à-dire notre capacité à partager la souffrance de l’autre, à la faire nôtre au nom de notre humanité commune.

Ce que nous apprend la fréquentation des grandes œuvres de l’esprit humain, de l’Iliade aux Misérables, en passant par le Conte du Graal ou les sermons de Bossuet, c’est ce que nous partageons d’angoisse et de bonheur, d’espérance et de rêves, avec des hommes qui ont vécu en d’autres temps et d’autres lieux. Par la tragédie, nous assistons au spectacle ritualisé de notre condition, par l’épopée, le roman ou la poésie, nous décryptons nos émotions à l’aune de celles d’autrui, nous plongeons dans les tréfonds de l’âme humaine, la nôtre et celle de tout homme, nous en explorons le labyrinthe à l’embarras incertain, et soudain l’humanité, dans sa faiblesse et sa noirceur, dans sa grandeur, parfois, nous dit que s’il est un sens à chercher dans tout cela, il ne peut se trouver que dans le partage, dans la parole partagée qui fait de nous des passeurs entre hier et demain, le lien entre ceux qui nous ont précédés, ceux qui viendront, et ceux qui tout simplement sont là.

La capacité d’empathie et ce sentiment de culpabilité, qui dit que nous savons distinguer le bien du mal, s’apprennent bien sûr dans la petite enfance, à travers les sermons que nous font nos parents, et la conscience, peu à peu, que ce que nous n’aimerions pas que l’on nous fasse, nous devons avant tout ne pas le faire aux autres. Ils se développent ensuite à travers notre fréquentation de nos frères humains, ceux que nous croisons dans la vie, et ceux que nous croisons dans les livres. Voilà donc ce qui se perd avec les capacités de lecture. Voilà ce qui s’éteint avec les savoirs que ni l’école ni les familles ne transmettent plus.

Car l’école a prétendu depuis deux siècles peu à peu substituer aux croyances et traditions familiales des savoirs émancipateurs de l’individu, aux récits des vieux au coin des cheminées les œuvres du patrimoine universel, aux savoir-faire professionnels des techniques sophistiquées. Il s’agissait alors de sortir les enfants d’un milieu jugé obscurantiste, de les émanciper pour les rendre capables d’exercer cette liberté que leur donnait la République. Ajoutons à cela ces évolutions majeures du vingtième siècle : en premier lieu, l’autonomisation de la sphère professionnelle au nom de la productivité, la fermeture des lieux de travail, où ne pénètrent plus les enfants et les jeunes gens ; en second lieu, la disparition de tout espace naturel dans le cadre de vie de la quasi-totalité des enfants, dans les villes comme dans ces non-lieux que sont les lotissements « rurbains ». La campagne, au XXème siècle, a déserté la ville, les animaux en ont été évacués, à l’exception de quelques chiens et chats soumis à nos caprices civilisés. Mais la campagne, également, a déserté la vie d’enfants qui pourtant vivent au milieu des arbres, dans des espaces boisés ou bordés de champs. Et qui n’a jamais vu ces enfilades de petites maisons semblables, plantées entre une vigne et un verger, et dont les jeunes habitants vivent exactement la même vie, faite de télévision et de jeux vidéo, que leurs cousins des villes ?

Nos enfants ne découvrent du monde que ce que leur en dit l’école, et c’est pourquoi il est crucial qu’elle transmette des savoirs ; la géographie, et la variété des paysages et des milieux ; l’histoire, et ce que nous en disent les monuments et la physionomie des villes ; les sciences, et cette capacité à comprendre les forces mises en jeu par une poulie ou le développement d’une graine sous l’effet du soleil ; la littérature, enfin, et la découverte de ce qui nous fait hommes par la sensibilisation à la beauté d’une œuvre. Ivan Illich, l’un des plus fervents critiques de la société industrielle, écrivait en 1971 Deschooling society, Une société sans école, dans lequel il analysait la destruction par l’école des savoirs concurrents. Cette destruction repose sur la substitution de l’institution aux valeurs qu'elle est censée prendre en charge, de sorte que seul compte le temps passé à l’école, et non les connaissances qui y sont acquises, seuls sont reconnus les diplômes par elle délivrés, sans qu’importe aucunement leur contenu. L’institution, en constituant un monopole, travaille à sa propre perpétuation en disqualifiant tout ce qui n’est pas elle. Fort de l’adage selon lequel corruptio optimi quae est pessima («la corruption du meilleur devient le pire»), Illich estimait que l’école avait étendu son pouvoir sur la société, sans qu’il soit jamais possible d’évaluer à quel prix ce « progrès » avait été payé.

Le paradoxe est que les lecteurs d’Ivan Illich, ceux qui, dans les décennies qui suivirent, s’employèrent, à travers le développement des thèses de la deuxième gauche, à mettre en œuvre sa vision, ont finalement réalisé le cauchemar d’Illich, comme ils ont réalisé celui de leur autre maître à penser, Pierre Bourdieu. Car au lieu de « déscolariser la société », comme le voulait Illich, ils ont déscolarisé l’école, mais tout en renforçant son pouvoir globalisant, puisqu’ils en ont fait l’instrument privilégié de lutte contre les inégalités, et à ce titre une sorte de totem indépassable. L’école, vidée de ses contenus, trône sur les décombres de toutes les institutions qu’elle a supplantées, comme une idole après la mort des dieux. Et face à cet échec qu’ils ne peuvent plus ignorer, ces épigones irresponsables d’un Illich relégué dans l’oubli se contentent de proposer toujours plus d’école, la scolarité obligatoire jusqu’à 18 ans et 50 % de diplômes du supérieur.

Qui se souvient que Condorcet, dans ses Mémoires sur l’instruction publique, limitait le rôle de l’école en distinguant strictement entre l’instruction, que la puissance publique doit au peuple, et l’éducation que les familles dispensent à leurs enfants pour leur transmettre leurs valeurs, saura proposer, face à la vision critique d’Illich, un modèle d’institution non totalisante, qui saurait restreindre sa sphère aux savoirs universels, à ces humanités classiques qui font les hommes émancipés, mais en laissant aux familles le soin d’offrir à leurs enfants ces récits qui les fondent, cette ouverture sur la nature qui nourrit leur sensibilité, leur sensorialité, et dessine leur morale. C’est en limitant l’école à ce qu’elle doit être, un lieu d’apprentissage, mais en la laissant l’être pleinement, que l’on évitera le cauchemar d’Illich, et que l’on construira, peut-être, une société vivable, ou, pour reprendre un concept illichien, conviviale.

C’est d’ailleurs ce qu’avaient en tête ceux qui, depuis des années, plaident pour que l’école se préserve des intrusions en son sein du monde extérieur, c’est-à-dire qu’elle ne prétende pas englober la totalité de la sphère sociale, mais se concentre sur l’apprentissage des mathématiques et la rencontre avec la littérature. Ce beau mot de « sanctuaire », aujourd’hui repris par les tenants des caméras de surveillance, et autres portiques de sécurité, n’a jamais signifié que l’école devait être une forteresse. Un sanctuaire n’a pas besoin de caméras et de vigiles, car un sanctuaire, par définition, inspire une terreur sacrée, qui interdit la transgression. Que l’école ait à voir avec le sacré, voilà qui est devenu incompréhensible aux chantres de l’école « lieu de vie » et des « débats citoyens », c’est-à-dire à tous ceux qui, par leur acharnement à banaliser l’acte de transmission en le soumettant à l’impératif d’épanouissement des enfants et de dressage aux messages divers et variés, hygiène, sécurité routière, antiracisme, tri sélectif… ont contribué à faire de l’école à la fois tout et rien.

On le sait, la réussite scolaire d’un enfant dépend moins de son niveau social que de l’attitude de ses parents à l’égard de l’école. Des parents analphabètes et chômeurs peuvent développer chez leurs enfants une foi en le rôle émancipateur de l’école qui sera le meilleur passeport pour des études couronnées de succès. Bien sûr, dans le cas inverse, l’enfant dont les parents se moquent absolument de ses études et de sa capacité à s’investir dans le travail a plus de chance de s’en sortir s’il peut compenser par le réseau et l’entregent de ses parents. Mais arrêtons de fantasmer sur le « réseau » qui ferait tout. Un jeune brillant peut réussir dans bien des filières (notamment celles qui recrutent sur des concours anonymes) où seuls seront sanctionnées sa capacité de travail et la culture que celle-ci lui aura permis d’acquérir.

Parler d’une école « sanctuaire », ce n’est pas convoquer les blouses et les bonnets d’âne, l’école des années cinquante ou des années trente, c’est comprendre que la société se structure en séparant les espaces. La démocratie, nous disait déjà Thucydide, repose sur la séparation entre espace public et espace privé. Nous y ajoutons la distinction entre savoirs scolaires et non scolaires, entre ce que l’école doit à tout prix transmettre, et ce qu’elle est incapable de transmettre.
Illich estimait que c’est en prenant modèle sur l’Eglise catholique comme institution totalisante que l’école avait peu à peu absorbé l’ensemble des savoirs et des valeurs. Peut-être. Le monothéisme est par essence théologico-politique. Peut-être devrions-nous alors retrouver la vieille distinction antique entre sacré et profane. Et qu’il nous appartienne de restaurer un équilibre aujourd’hui détruit. Que la société profane s’organise pour transmettre ce qui n’est pas du ressort de l’école, ce dont elle ne saurait compenser la perte : une mémoire familiale, un récit des origines et la conscience que nous sommes au monde, incarnés, ici et maintenant. L’école pourra dès lors enseigner ce cheminement vers les livres et vers le cœur des hommes. Notre dernier rempart, sans doute, contre la barbarie.
Natacha Polony

Aucun commentaire: