mardi 10 août 2010

Le séparatisme dès maintenant ou demain ?

Jules Gazon Professeur émérite, HEC, Ecole de gestion de l’ULG

Le 13 juin, 80 % des Flamands nous ont clairement fait savoir que leur objectif ultime est le séparatisme ou, pour le moins et pour un temps, une Belgique qui se vide de tout contenu social et économique, un État réduit au rôle d’un nabot mis sous tutelle des Régions !
Un accord de gouvernement assorti d’une révision constitutionnelle est évidemment possible. Dans ce cas, les Flamands y verront une étape décisive franchie vers l’indépendance de la Flandre , tandis que les francophones se glorifieront d’avoir sauvé quelques artifices linguistiques et, peut-être, un zeste de lien solidaire.

S’inscrire dans un scénario qui retarde l’issue fatale, la fin de la Belgique , alors qu’elle paraît inéluctable, sans pouvoir la contrer, est la plus coûteuse des solutions.

Cependant la recherche de solutions équilibrées postule sans aucun doute le prolongement du cadre institutionnel belge pendant le temps nécessaire à la mise en place de l’alternative. Elio Di Rupo et Bart De Wever auront agi avec grandeur et courage s’ils posent, dans la clarté, les jalons d’un tel cheminement : le partage de la dette publique et un échéancier de réorganisation politique, juridique et administrative dans le cadre territorial définitif du séparatisme, qui respecte le droit des gens et le caractère francophone de Bruxelles.

A défaut, ils prolongeront l’agonie coûteuse de notre pays et compromettront d’autant le bien-être des citoyens. Attendre l’indépendance de la Flandre sans préparer le devenir institutionnel de Wallonie-Bruxelles serait manquer de lucidité.

Mais ce choix institutionnel est conditionné par le contexte économique et social actuel qui limite l’éventail des possibilités. Ne serait-il pas grand temps de nous mobiliser enfin pour changer de paradigme dans maints domaines de la gouvernance publique ? Quand nous interrogerons-nous en toute objectivité sur les raisons de notre stagnation économique et tenterons-nous d’y porter remède ?

Car les statistiques sont douloureusement accablantes. Un produit intérieur brut (PIB) wallon par habitant largement inférieur à la moyenne européenne (bien que supérieur pour Bruxelles) ; un taux d’emploi (en 2008) de la Wallonie (57,2 %) et de Bruxelles (55,6 %) qui en fait les lanternes rouges (sauf Malte) des États de la zone euro (66 %), alors que la Flandre se situe à 66,5 %, la France à 64,9 % et que l’objectif européen est de 70 %, voilà un résumé des stigmates du mal wallon et bruxellois que l’on ne peut plus imputer à la crise sidérurgique d’il y a 35 ans et auquel il faut porter remède en urgence tout en profitant des circonstances pour choisir l’orientation institutionnelle la plus adéquate.

L’autonomie de Wallonie/Bruxelles ou des deux entités séparées constitue-t-elle une solution envisageable ? Le problème n’est pas une question de superficie – le Luxembourg se porte bien au sein de la zone Euro – mais de capacité à respecter à terme les normes imposées à leur intégration dans la zone Euro : déficit public et dette publique respectivement inférieurs à 3 % et 60 % du produit intérieur brut (PIB). Sachant que la dette publique belge avoisine aujourd’hui les 100 % du PIB, sans préjuger de ce qu’en sera son partage, son poids pour Wallonie/Bruxelles sera hors norme. Et sans une amélioration du taux d’emploi catastrophique, il n’y a aucun espoir que Wallonie/Bruxelles autonome puisse intégrer la zone Euro.

En conséquence, dans cette perspective indépendantiste, il y aurait obligation de frapper monnaie. Un franc wallon, qui serait mis sous pression dès la fixation de son taux de change initial, entraînerait une perte considérable du pouvoir d’achat au travers du renchérissement de nos importations. La hausse attendue des exportations imputable à cette dévalorisation ne pourrait équilibrer la balance commerciale résultante car nos exportations incorporent un pourcentage élevé de produits importés. Il s’en suivrait des dépréciations successives du franc wallon ainsi qu’un appauvrissement considérable qui s’ajouterait à la perte des transferts Nord/Sud.

Dans tous les cas de figure, qu’il s’agisse d’une Wallonie autonome, d’un adossement à la France ou de quelque autre solution, l’avenir de Wallonie/Bruxelles passe d’abord par un redressement économique, un taux d’emploi proche des normes européennes (70 %) et l’éradication du chômage (1). Il suffirait pourtant d’appliquer ce principe que refuse notre classe politique clientéliste : dès lors que le droit au travail est garanti par un contrat d’emploi, l’obligation de travailler s’impose pour toute personne en âge de travailler et en bonne santé, tout en organisant la remise à niveau, sous contrat d’emploi, des inemployables que la dérive inégalitaire de notre système a transformés en handicapés sociaux.

En plus, pendant la phase transitoire qui s’annonce, pour être crédible, des signes tangibles d’un renouveau politique s’imposent dans l’immédiat : réduire le coût exorbitant unique au monde de la pléthore politique. Dans un premier temps, il conviendrait d’adapter la représentation politique au niveau fédéral à ce qui lui reste à gérer, la disparition du Sénat par exemple, pour nous acheminer, lorsque nous serons confrontés à la fin de la Belgique , vers la suppression de toute représentation parlementaire fédérale et des Administrations fédérales moyennant les transferts nécessaires aux Régions, en évitant toute duplication inutile. Economies substantielles bienvenues en ce moment critique, mais défi majeur pour la classe politique obligée de se saborder en s’interdisant toute velléité de reclassement au niveau régional. Véritable révolution morale pour un monde tellement tenté de maintenir ses statuts et privilèges liés à des fonctions, dont l’utilité, au niveau fédéral, tendra vers zéro ! Utilité négative même, si on y incorpore les dépenses y afférentes et d’autant plus négative que durera le temps qui nous sépare du terme fatidique.

(1) Voir Jules Gazon, Le chômage, une fatalité ? Pourquoi et comment l’éradiquer , L’Harmattan, Paris, 2008.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
A LA CROISEE DES CHEMINS
Réflexion fort pertinente. Toutefois, l'exemple de la Tchécoslovaquie a montré que la Slovaquie , plus pauvre, a largement bénéficié du coup de fouet de l'indépendance. Les Wallons sont parfaitement capables du même sursaut de dignité. Les Bruxellois aussi.
« Le 13 juin, 80 % des Flamands nous ont clairement fait savoir que leur objectif ultime est le séparatisme ou, pour le moins et pour un temps, une Belgique qui se vide de tout contenu social et économique, un État réduit au rôle d’un nabot mis sous tutelle des Régions, une étape décisive franchie vers l’indépendance de la Flandre , tandis que les francophones se glorifieront d’avoir sauvé quelques artifices linguistiques et, peut-être, un zeste de lien solidaire. »

Il faut bien dire qu’au moment où il fête ses 70 ans, le bilan de Jean Luc Dehaene n’est pas grandiose et que son successeur Guy Verhofstadt n’a pas vraiment fait de miracles et évitons de parler de Leterme qui continue son petit bonhomme de chemin, comme si de rien n'était.
Nous sommes aujourd’hui littéralement à la croisée des chemins. Jules Gazon a raison :

« Il est grand temps de nous mobiliser enfin pour changer de paradigme dans maints domaines de la gouvernance publique afin de sortir de notre stagnation économique tant à Bruxelles qu’en Wallonie »

« Sans une amélioration du taux d’emploi catastrophique, il n’y a aucun espoir que Wallonie/Bruxelles autonome puisse intégrer la zone Euro » en cas de sécession flamande.

Retenons donc que « l’avenir de Wallonie/Bruxelles passe d’abord par un redressement économique, un taux d’emploi proche des normes européennes (70 %) et l’éradication du chômage".

Un lecteur conclut avec lucidité: « Les Flamands n'ont pas voté explicitement pour l'indépendance non, mais ce vote les engage dans une spirale qui les y mène. Cet article a le mérite de la lucidité. Lucidité sur "l'inéluctable" et la necessité d'un "échéancier", autrement dit une planification à moyen ou long terme de la séparation. Cela s'appelle de la "gestion de projet" ! Lucidité aussi car il en appelle à ne plus considérer les Flamands comme des ennemis mais comme des partenaires dont on a compris l'objectif. Quant aux modalités du scénario, données économiques comprises, on suppose (et espère) que les partis étudient tout cela depuis belle lurette. Cela dit, le (peut-être surprenant) résultat des négociations déterminera les "quoi/comment/quand". De quoi encore bien ruminer »

Ruminons donc tant que nous en avons le loisir.

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