mercredi 11 août 2010

Pour saluer Tony Judt

A quoi servent pensées et souvenirs quand, jour et nuit, la souffrance vous prive de l’usage de vos membres ?. Je souffre d’une affection du motoneurone, en l’occurrence une variante de la sclérose latérale amyotrophique (SLA) : la maladie de Charcot. Les affections des neurones moteurs sont loin d’être rares : la maladie de Parkinson, la sclérose multiple et une série de maladies moins graves entrent dans cette catégorie. Ce qui distingue la SLA - la moins commune de cette famille d’affections neuromusculaires - est tout d’abord qu’elle n’entraîne aucune perte de sensation (ce qui n’est pas forcément une bénédiction) et, deuxièmement, qu’elle n’est pas douloureuse….”

C’est l’un des derniers écrits de Tony Judt, archétype de l’intellectuel engagé “à la française” tel qu’il voulait l’incarner en déplorant que la France n’en produise plus guère. Un historien de combat dont le dernier combat aura été depuis deux ans contre la maladie rare dont il souffrait et qu’il évoqua dans ce texte magnifique publié par Le Monde sous le titre “La maladie, ce cauchemar”, au début de cette année, et dont Rue 89 donne de plus larges extraits. Il vient juste de baisser la garde à 62 ans, ayant continué jusqu’au bout, malgré sa paralysie quasi totale, à enseigner et à dicter. Provocateur ? C’est peu de le dire. Tony Judt relevait de la catégorie des intellectuels-bagarreurs, comme on dirait qu’il y a des écrivains-voyageurs. Il n’était jamais avare de formules assassines, fût-ce à l’endroit de pairs, traitant dédaigneusement tel grand historien de « mandarin » ou tels éditorialistes libéraux d’« idiots utiles ». Boycotté ? N’exagérons rien. On le lisait régulièrement dans la New York Review of Books.On pouvait suivre ses cours, conférences et séminaires au Remarque Institute qu’il dirigeait à New York University ; il avait été créé à son intention en 1995 grâce à la générosité (20 millions de dollars) de l’actrice Paulette Goddard, soucieuse d’honorer la qualité d’Européen de son défunt mari, l’écrivain d’origine allemande Erich Maria Remarque (À l’Ouest, rien de nouveau, Les Exilés, Arc de triomphe).

Sa biographie vaut qu’on s’y arrête car elle donne, évidemment, sa vraie dimension au problème. Tony Judt est né en 1948, année de la création de l’État d’Israël, dans l’East End londonien, de parents issus de lignées russes et lituaniennes. Formé à Cambridge et à Normale sup, marqué par un long séjour dans un kibboutz, il s’engage comme volontaire en qualité de traducteur et de chauffeur au sein de Tsahal durant la guerre des Six Jours. À son retour, il est un peu moins sioniste mais pas hostile pour autant. Professeur, éditorialiste et conférencier respecté, auteur d’ouvrages remarqués sur ses spécialités (l’histoire des intellectuels, et celle de la gauche française), même s’ils plaisent davantage outre-Atlantique et outre-Manche qu’en France où ils suscitent un certain scepticisme, il conserve toujours un franc-parler dont ses auditeurs lui savent gré. Jusqu’à un article demeuré fameux publié dans la New York Review of Books le 23 octobre 2003. On est encore dans l’onde de choc des attentats du 11-Septembre, laquelle l’a radicalisé dans la virulence de ses attaques contre le président Bush ; les esprits se sont crispés et certains de ses lecteurs prennent très mal son engagement en faveur d’un État binational en Palestine et de droits identiques pour les Juifs et les Arabes, toutes choses immédiatement interprétées comme une volonté de dissoudre la spécificité d’Israël. La rédaction de l’hebdomadaire littéraire est inondée de lettres de mécontentement. Son ami Leon Wieseltier le vire du comité de rédaction du New Republic et le bannit de ses colonnes qui lui étaient jusqu’alors largement ouvertes. Dès lors, Tony Judt est inscrit sur la liste noire de l’American Jewish Committee en tant que « progressiste néoantisémite ». Il ne se laisse pas impressionner pour autant. Mais, trois ans plus tard, un incident survient qui le radicalise.
Le 4 octobre 2006, moins d’une heure avant de prononcer une conférence sur « Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine » à l’invitation de l’organisation Network 20/20, dans les locaux du consulat de Pologne à New York, le consul en personne le décommande. La pression des appels téléphoniques reçus des principales organisations juives américaines dans la journée a eu raison de son hospitalité. Le diplomate est d’autant plus embarrassé que son pays ne peut se permettre le moindre faux pas sur le sujet eu égard au lourd passif des relations entre les Juifs et la Pologne. L ’annulation de la conférence fait aussitôt scandale. Le groupe organisateur hurle à la censure. Les gazettes new-yorkaises titrent sur « L’Affaire Judt » (en français dans le texte), clin d’oeil bienveillant ou sarcastique à l’affaire Dreyfus selon leur tendance. Cent quatorze universitaires intellectuels se solidarisent avec lui en apposant leur signature au bas d’une lettre ouverte à Abe Foxman, le président de l’Anti-Deffamation League, publiée par la New York Review of Books. Non seulement Tony Judt n’en démord pas mais les attaques le stimulent. Il publie dans la foulée des articles reprochant à « l’État juif » d’être devenu « un anachronisme ». Désormais, il n’hésite pas à briser ce qu’il estime être un tabou : « Les Juifs sont rendus muets par l’exigence qui leur est faite de soutenir Israël, les non-Juifs le sont tout autant par la crainte de passer pour antisémites, c’est pourquoi il n’y aucun dialogue sur le sujet. » Désormais, aux yeux des institutions juives et des associations qu’elles regroupent, il rejoint une liste de proscrits très spécifiques : les intellectuels juifs de diaspora que leur antisionisme crédite de la « haine de soi juive » conceptualisée en 1930 par Theodor Lessing . Il faut dire que ce club anglais est assez bien fréquenté puisque le dramaturge Harold Pinter y côtoie notamment l’historien Eric Hobsbawm et l’universitaire Jacqueline Rose ainsi que le dramaturge américain Tony Kushner lorsqu’il est à Londres. Inutile de préciser que Judt a sauté, pour l’encenser, sur l’article de Stephen Walt et John Mearsheimer - devenu plus tard un livre sous le titre Le Lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine (éd. La Découverte , 2007) - dès sa parution originelle dans la London Review of Books. On s’en doute, cela n’a pas arrangé ses affaires. C’est ainsi que Slate, un important magazine en ligne, posait récemment la question suivante dans un quiz sur le thème « Êtes-vous un libéral antisémite ? » : « Quel État vous choque le plus par ses violations des Droits de l’homme : le Soudan, Israël ou le Massachusetts ? » Parmi les prix récompensant les gagnants, un dîner avec Tony Judt…
Depuis cette affaire, on ne le lâchaît pas. Alors, il ne les lâchaît pas non plus. La dénonciation d’Israël était devenue son cheval de bataille. Tant pis si les Juifs américains le mettaient sur le banc d’infamie entre le linguiste Noam Chomsky et l’historien Norman Finkelstein ; lui croyait se distinguer d’eux en raison de sa longue appartenance à la gauche sociale-démocrate, teinte européenne de son parcours politique dont il s’imaginait qu’elle le rendait moins suspect et plus respectable. Quelle illusion… Tant pis si les sites pro-palestiniens les récupéraient tous dans une rhétorique dont l’absence de nuance dévoilait très clairement l’antisémitisme grossier sous le léger masque de l’antisionisme. Dernièrement encore, le professeur Judt prononçait une conférence à Brême (Allemagne) à l’occasion de la remise du prix Hannah-Arendt. Il en tirait un article qui est paru dans sa version française dans le Monde diplomatique. Intitulé « Trop de Shoah tue la Shoah », il dénonçait sur deux pleines pages la banalisation de la banalité du mal et accusait Israël de manipuler la Shoah à son seul profit politique au risque de lui ôter son caractère universel. Ce que le mensuel résumait très bien au fond dans son texte de présentation où l’on pouvait lire cette énormité : « Principales victimes de la Shoah , les Juifs… », alors que shoah, terme hébreu dont on use à dessein pour marquer la spécificité du judéocide, désigne expressément la solution finale de la question juive mise en oeuvre par les nazis ! « Principales… »

Tony Judt poursuivait son enseignement à New York et ses publications et interventions en Europe. Dans l’un de ses derniers livres, Après guerre (éd. Armand Colin, 2007), qui se voulait une histoire totale de l’Europe depuis 1945, et qu’il présentait comme “un gros livre d’opinions“, il conservait la liberté de ton qui a fait sa marque. Mais, cette fois, dans d’autres directions. On y sentait bien que, malgré sa francophilie déclarée et sa réelle affection pour la France , il traitait le monde intellectuel français avec condescendance, sinon mépris, jugeant sur ce plan Paris très « provincial » par rapport à Berlin. Il reprochait encore à Foucault, Barthes, Sartre, Beauvoir, Derrida d’avoir tant fait pour tant de causes à l’étranger mais de ne pas s’être vraiment penchés sur le passé français ni d’avoir publié un « J’accuse » dénonçant les crimes de Vichy… On imagine que cela passait mal chez nous, d’autant que c’était assorti d’une dénonciation de “la lâcheté d’une génération intellectuelle”. On comprend, d’un certain point de vue, que l’International Herald Tribune l’ait présenté, dans le titre de la nécrologie qu’il lui consacrait ce matin, non comme un historien mais comme “Tony Judt, a writer of polemical essays”. On ne se refait pas, question de tempérament. Quand on est un intellectuel-bagarreur, c’est tous azimuts. Même si on se laisse dominer par une idée fixe. En octobre dernier, allongé sur une fauteuil roulant, enveloppé de plaids, assisté d’une machine pour l’aider à respirer, il prononça son ultime conférence devant les étudiants de New York University. Penguin l’a publiée il y a quelques mois sous le titre III Fares the Land. Un cri du coeur, triste et rageur, contre la faillite de la gauche et de ses intellectuels en Europe.
(”Portrait de Tony Judt”, dessin de Joe Ciardiello; “Judt recevant à l’Institut Remarque et lors de son ultime conférence” photos D.R.; “Figure fireman study” photo de Shuan Cladwell; “Rues de Tel Aviv et de Jérusalem” photos Passou)

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
L’EUROPE VIVRA AUSSI LONGTEMPS QU’ELLE COMPTERA DES INTELLECTUELS COSMOPOLITES ET LIBRES
Les écrivains et les artistes cosmopolites sont le sel et l’honneur en terre européenne.
Ce sont nos empêcheurs de penser et de vivre en rond.
Heureux celles et ceux qui ont bénéficié, qui bénéficient ou jouiront demain d’un enseignement de qualité ouvrant l’esprit et développant le sens critique par priorité.
Encore faut-il pour cela que les maîtres qui ont charge d’enseignement se sentent, se vivent et se conduisent en éveilleurs, en passeurs de culture et de savoir, bref en intellectuels critiques et « bagarreurs ».
Nous avons eu ce privilège, à Schaerbeek dans un établissement secondaire communal qui toujours pratiqua le parler franc et fêtera bientôt son centenaire.
Toujours il fut et il demeure, je l’espère, un brûlot de liberté, une forteresse de l’esprit dressée contre la connerie ambiante et le conformisme. « Car le salut », comme disait le résistant Burgers avant de tomber sous les balles nazies « ne viendra pas des esprits au garde à vous».
En hommage à Tony Judt, nous reproduisons son article fondamental intitulé avec impertinence : « Trop de Shoah tue la Shoah ». Ce texte de référence mérite d’être lu et relu à la loupe, crayon en main, en « close reading »comme on nous a enseigné à le faire. (MG)
Quelques morceaux choisis, comme mise en abîme :
« Si nous voulons comprendre le véritable sens du mal, il faut alors nous souvenir que ce qu’il y a de réellement horrible dans la destruction des Juifs n’est pas qu’elle ait eu tant d’importance, mais qu’elle en ait eu si peu. »
« Si Hitler, Auschwitz et le génocide des Juifs incarnent un mal unique, pourquoi nous met-on en garde constamment »

« Abstraire le terrorisme ou l’antisémitisme de leur contexte — les placer sur un piédestal comme représentant la plus grande menace contre la civilisation occidentale, ou la démocratie, ou « notre mode de vie », et faire de leurs auteurs la cible d’une guerre indéfinie — nous fait courir un danger : celui d’ignorer les nombreux autres défis de notre époque. »
« Les élèves et les étudiants n’ont pas besoin qu’on leur rappelle le génocide des Juifs, les conséquences historiques de l’antisémitisme ou le problème du mal. Ils connaissent la question — comme leurs parents ne l’ont jamais connue. »
« Posons-nous la question suivante : nous sentirions-nous en sécurité, accepté, bienvenu, en tant que musulman ou qu’« immigré illégal » aux Etats-Unis ? En tant que « Paki » au Royaume-Uni ? Marocain au Pays-Bas ? Beur en France ? Noir en Suisse ? « Etranger » au Danemark ? Roumain en Italie ? Rom n’importe où en Europe ? Ne nous sentirions-nous pas plus en sûreté, plus intégré, plus accepté en tant que Juif ? Je pense que nous connaissons tous la réponse à cette question. Que ce soit aux Pays-Bas, en France, aux Etats-Unis, pour ne pas mentionner l’Allemagne, les Juifs sont largement représentés dans le monde des affaires, les médias et les arts. Et ils ne sont stigmatisés, menacés ou exclus dans aucun de ces pays. »
« Ce que je sais, c’est que, si l’histoire doit faire son travail, qui est de préserver à tout jamais la preuve des crimes passés et tout le reste, mieux vaut la laisser tranquille. »
« Au lendemain de 1945, la génération de nos parents a écarté le problème du mal, car, pour elle, il était trop lourd de sens. Le danger qui guette la génération qui viendra après nous est de l’écarter parce qu’il a maintenant trop peu de sens. Comment pouvons-nous empêcher cela ? » (Tony Judt archétype de l’intellectuel engagé “à la française”)

TROP DE SHOAH TUE LA SHOAH
Loin de réfléchir au problème du mal, la plupart des Européens en détournèrent résolument leur pensée dans les années qui suivirent la fin de la seconde guerre mondiale. Cela nous paraît difficile à comprendre aujourd’hui, mais le fait est que, pendant de nombreuses années, la Shoah — le génocide des Juifs d’Europe — n’a en aucune façon été une question fondamentale dans la vie intellectuelle de l’après-guerre, pas plus en Europe qu’aux Etats-Unis. La majorité des gens, penseurs et autres, firent en effet de leur mieux pour l’ignorer.
Pourquoi ? En Europe de l’Est, il y eut quatre raisons à cela.
Premièrement, c’est là que furent commis les pires crimes contre les Juifs pendant la guerre ; et, bien que ces crimes eussent été commandités par des Allemands, les collaborateurs de bonne volonté ne manquèrent pas dans les nations occupées : Polonais, Ukrainiens, Lettons, Croates et autres. Dans beaucoup de pays, le besoin se fit fortement sentir d’oublier ce qui était arrivé, de jeter un voile sur les pires horreurs.
Deuxièmement, beaucoup d’Européens de l’Est non juifs furent eux-mêmes victimes d’atrocités (aux mains des Allemands, des Russes et d’autres) et, lorsqu’ils se remémorèrent la guerre, ils ne pensèrent pas à la souffrance de leurs voisins juifs mais, en général, à leur propre douleur et aux pertes qu’ils avaient eux-mêmes subies.
Troisièmement, la majeure partie de l’Europe centrale et orientale passa sous contrôle soviétique en 1948. Les Soviétiques parlèrent officiellement de guerre antifasciste — ou, dans le pays, de « grande guerre patriotique ». Pour Moscou, Adolf Hitler était avant tout un fasciste et un nationaliste. Son racisme comptait beaucoup moins. Les millions de Juifs provenant des territoires de l’URSS qui périrent furent comptabilisés dans les pertes soviétiques, bien entendu, mais leur judéité fut minimisée, voire ignorée, dans les livres d’histoire et lors des commémorations officielles (1).
Et, finalement, après quelques années, à la mémoire de l’occupation allemande succéda celle de l’oppression soviétique. L’extermination des Juifs fut repoussée plus loin encore à l’arrière-plan.
En Europe occidentale, bien que les circonstances fussent tout à fait différentes, un phénomène d’oubli parallèle se produisit. L’occupation — en France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Norvège et, après 1943, en Italie — représenta une humiliation, et les gouvernements d’après-guerre préférèrent oublier la collaboration et autres outrages, et célébrer au contraire les héroïques mouvements de résistance, les soulèvements nationaux, la libération et les martyrs. De même, en Allemagne, l’humeur fut d’abord à l’apitoiement sur les souffrances subies par les Allemands eux-mêmes. Avec l’avènement de la guerre froide et le changement d’ennemis, il devint inopportun d’insister sur les crimes passés commis par d’actuels alliés.
C’est pourquoi, pour prendre un exemple célèbre, lorsque Primo Levi soumit en 1946 au grand éditeur italien Einaudi son texte en mémoire d’Auschwitz, Se Questo è un uomo (Si c’est un homme), celui-ci fut rejeté d’emblée. A l’époque, et dans les années qui suivirent, c’était Bergen-Belsen et Dachau, et non Auschwitz, qui incarnaient l’horreur du nazisme, les déportés politiques et non raciaux. Le livre de Levi finit par être publié, mais à deux mille cinq cents exemplaires seulement et par une petite imprimerie locale. Rares furent les acheteurs ; stockés dans un entrepôt à Florence, les exemplaires restants furent détruits par les fortes inondations de 1966.
Tout commença à changer après la décennie 1960, pour de multiples raisons : le temps qui avait passé, la curiosité manifestée par une nouvelle génération, et peut-être aussi un relâchement des tensions internationales (2). Dans les années 1980, l’histoire de la destruction des Juifs d’Europe, évoquée dans des livres, au cinéma et à la télévision, devint connue d’un public de plus en plus large. Depuis les années 1990 et la fin de la division de l’Europe, les repentances officielles, les sites de commémoration nationaux, les mémoriaux et les musées sont devenus chose courante.
Aujourd’hui, la Shoah est une référence universelle. L’étude de l’histoire de la « solution finale », du nazisme ou de la seconde guerre mondiale est obligatoire partout dans les programmes du secondaire. Il existe en fait des écoles aux Etats-Unis, et même au Royaume-Uni, où cet enseignement est le seul aspect de l’histoire européenne moderne qui soit enseigné aux enfants. D’innombrables témoignages, récits et études sur l’extermination des Juifs d’Europe pendant la guerre existent : monographies locales, essais philosophiques, enquêtes sociologiques et psychologiques, mémoires, romans, films, archives d’interviews et bien d’autres choses encore.
Si le génocide nazi incarne
un mal unique, pourquoi
nous dit-on qu’il peut
se reproduire n’importe quand ?

Alors, tout va bien désormais ? Maintenant que nous avons examiné le passé dans toute sa noirceur, que nous l’avons appelé par son nom et que nous avons juré qu’il ne devait jamais se répéter ? Ce n’est pas si sûr. Le souci de notre époque pour la Shoah , pour ce que tous les écoliers appellent aujourd’hui l’« Holocauste », pose cinq problèmes.
Le premier concerne le dilemme des mémoires incompatibles. Le regard porté par l’Europe occidentale sur la « solution finale » est devenu universel. Mais, avec la disparition de l’Union soviétique et la liberté qui s’en est suivie d’étudier et de débattre des crimes et des échecs du communisme, une attention plus grande a été portée aux souffrances endurées par la moitié orientale de l’Europe, aux mains des Allemands comme des Soviétiques. Dans ce contexte, l’insistance occidentale sur les victimes juives et d’Auschwitz provoque parfois une réaction d’irritation. En Pologne et en Roumanie, par exemple, on demande — et il s’agit d’auditeurs instruits et cosmopolites — pourquoi les intellectuels occidentaux sont si sensibles à l’extermination des Juifs. Que dire des millions de victimes non juives du nazisme et du stalinisme ? Pourquoi la Shoah est-elle si singulière ?
Un deuxième problème tient à l’exactitude historique et aux risques de surcompensation. Pendant de longues années, les Européens de l’Ouest ont préféré ne pas penser aux souffrances des Juifs pendant la guerre. Aujourd’hui, on nous encourage à y penser tout le temps. C’est ainsi qu’il doit en aller en termes moraux : « Auschwitz » est la question éthique centrale de la seconde guerre mondiale. Mais cela induit les historiens en erreur. Car la triste vérité est que, pendant la guerre même, nombreux sont ceux qui n’avaient pas connaissance du sort des Juifs et qui, s’ils l’avaient eue, ne s’en seraient pas beaucoup souciés. Il n’y eut que deux groupes pour qui la seconde guerre mondiale fut avant tout un projet visant à détruire les Juifs : les nazis et les Juifs eux-mêmes. Pour tous les autres pratiquement, la guerre eut des sens tout à fait différents : tous avaient leurs propres ennuis.
Il nous est difficile d’accepter le fait que l’Holocauste joue un rôle plus important dans notre vie aujourd’hui que ce ne fut le cas pendant la guerre dans les nations occupées. Mais, si nous voulons comprendre le véritable sens du mal, il faut alors nous souvenir que ce qu’il y a de réellement horrible dans la destruction des Juifs n’est pas qu’elle ait eu tant d’importance, mais qu’elle en ait eu si peu.
Le troisième problème a trait au concept même de « mal ». Celui-ci suscite depuis longtemps un malaise dans la société séculaire moderne. Nous préférons les définitions plus rationnelles et juridiques du bon et du mauvais, du juste et de l’injuste, du crime et du châtiment. Mais, ces dernières années, le terme s’est lentement réinséré dans le discours moral et même politique. Cela dit, maintenant que le concept de « mal » a réintégré notre langage public, nous ne savons qu’en faire. Nos idées sont devenues confuses.
D’une part, l’extermination des Juifs par les nazis est présentée comme un crime singulier, un mal n’ayant jamais eu son pareil avant ou depuis, un exemple et une mise en garde : « Nie wieder ! Plus jamais cela ! » Mais, d’autre part, nous invoquons ce même mal (« unique ») dans de nombreux cas différents et loin d’être uniques. Ces dernières années, hommes politiques, historiens et journalistes ont employé le terme de « mal » pour désigner des crimes de masse et génocidaires perpétrés partout dans le monde : du Cambodge au Rwanda et de la Tchétchénie au Soudan. On évoque souvent Hitler lui-même pour désigner la nature et les intentions de dictateurs modernes relevant du « mal » : on nous dit qu’il y a des « Hitler » partout.
Qui plus est, si Hitler, Auschwitz et le génocide des Juifs incarnent un mal unique, pourquoi nous met-on en garde constamment contre le fait que ces crimes pourraient se reproduire n’importe où, ou qu’ils sont sur le point de se reproduire ? Chaque fois que des graffitis antisémites souillent les murs d’une synagogue en France, on nous avertit que ce « mal unique » est à nouveau parmi nous, que nous sommes à nouveau en 1938. Nous perdons la capacité de distinguer entre les péchés et les inepties normales de l’espèce humaine — imbécillité, préjugés, opportunisme, démagogie et fanatisme — et le mal authentique. Nous parlons tout le temps du « mal » — mais la conséquence est la même, nous en avons dilué le sens.
Du danger d’assimiler
critique d’Israël et réveil
des démons de l’antisémitisme

La quatrième préoccupation concerne le risque que nous courons en investissant toute notre énergie émotionnelle et morale dans un seul problème, aussi grave soit-il. Le coût de cette sorte de vision à travers un tunnel apparaît tragiquement dans l’obsession de la Maison Blanche pour les maux du terrorisme, dans sa « guerre globale contre la terreur ». La question n’est pas de savoir si le terrorisme existe : il existe, bien sûr. Elle n’est pas non plus de savoir s’il faut combattre le terrorisme et les terroristes : il faut les combattre, bien sûr. La question est de savoir quels autres maux nous allons négliger, ou créer, en nous concentrant exclusivement sur un seul ennemi et en nous en servant pour justifier la centaine de crimes moindres que nous commettons nous-mêmes.
Cet argument vaut également pour notre fascination moderne pour l’antisémitisme et pour notre insistance sur son importance unique. A l’instar du terrorisme, l’antisémitisme est un vieux problème. Et il en va de l’antisémitisme comme du terrorisme : la moindre manifestation nous rappelle les conséquences que le fait de ne pas prendre la menace suffisamment au sérieux a eues dans le passé. Mais l’antisémitisme, comme le terrorisme, n’est pas le seul mal dans le monde et ne doit pas servir d’excuse pour ignorer d’autres crimes et d’autres souffrances. Abstraire le terrorisme ou l’antisémitisme de leur contexte — les placer sur un piédestal comme représentant la plus grande menace contre la civilisation occidentale, ou la démocratie, ou « notre mode de vie », et faire de leurs auteurs la cible d’une guerre indéfinie — nous fait courir un danger : celui d’ignorer les nombreux autres défis de notre époque.
A l’ère de la guerre froide, le « totalitarisme », comme le terrorisme et l’antisémitisme actuellement, menaçait de devenir un souci obsédant les intellectuels et les hommes politiques en Occident, excluant tout le reste. Et contre cela, Hannah Arendt, parfaitement consciente de la menace que ce phénomène représentait pour les sociétés ouvertes, lança une mise en garde qui reste d’actualité (3).
Le plus grand danger qu’il y aurait à considérer le totalitarisme comme la malédiction du siècle serait d’en faire une obsession au point de ne pas voir les multiples maux, petits et pas si petits, qui pavent l’enfer.
Dernier point préoccupant, les rapports entre la mémoire de l’Holocauste européen et l’Etat d’Israël. Depuis sa naissance en 1948, l’Etat d’Israël entretient des rapports complexes avec la Shoah. D ’un côté, la quasi-extermination des Juifs d’Europe justifiait la cause du sionisme. Les Juifs ne pouvaient survivre ni prospérer dans des territoires non juifs ; leur intégration et leur assimilation dans d’autres nations et cultures étaient une illusion tragique, d’où la nécessité d’un pays à eux. De l’autre, l’idée répandue chez les Israéliens selon laquelle les Juifs d’Europe avaient concouru à leur propre perte, qu’ils étaient allés, comme on l’a dit, « à l’abattoir tels des agneaux », signifiait que l’identité première d’Israël consistait à rejeter le passé et à voir en la catastrophe qui avait frappé les Juifs la preuve d’une faiblesse : une faiblesse qu’il était dans la destinée du nouvel Etat de surmonter en engendrant une nouvelle sorte de Juif (4).
Mais, ces dernières années, la relation entre Israël et l’Holocauste a changé. Aujourd’hui, lorsque le pays s’attire des critiques internationales en raison des mauvais traitements qu’il inflige aux Palestiniens et de son occupation des territoires conquis en 1967, ses défenseurs préfèrent mettre en avant la mémoire de la Shoah. Si vous critiquez Israël trop vigoureusement, vous mettent-ils en garde, vous allez réveiller les démons de l’antisémitisme. En fait, insinuent-ils, les critiques trop vives ne font pas que réveiller l’antisémitisme. Elles relèvent de l’antisémitisme. Et, avec l’antisémitisme, la voie est ouverte — en avant ou en arrière — vers 1938, la Kristallnacht (Nuit de cristal), et, de là, Treblinka et Auschwitz.
Je comprends les émotions qui motivent de telles affirmations. Mais celles-ci sont extraordinairement dangereuses en soi. Lorsque certains nous reprochent, à moi et à d’autres, de critiquer Israël trop violemment, craignant que nous fassions resurgir le spectre des préjugés raciaux, je leur réponds qu’ils ont complètement inversé le problème. C’est précisément ce tabou qui risque d’attiser l’antisémitisme. Depuis plusieurs années déjà, je donne des conférences dans des collèges et des lycées, aux Etats-Unis et ailleurs, sur l’histoire de l’Europe d’après-guerre et la mémoire de la Shoah. J ’enseigne également ces matières à l’université. Et je peux rendre compte de ce que j’ai constaté.
Les élèves et les étudiants n’ont pas besoin qu’on leur rappelle le génocide des Juifs, les conséquences historiques de l’antisémitisme ou le problème du mal. Ils connaissent la question — comme leurs parents ne l’ont jamais connue. Et il doit en aller ainsi. Mais j’ai été frappé dernièrement par la récurrence de questions nouvelles : « Pourquoi nous focalisons-nous autant sur l’Holocauste ? » ; « Pourquoi est-il interdit dans certains pays de nier l’existence de la Shoah , mais pas celle d’autres génocides ? » ; « N’exagère-t-on pas la menace de l’antisémitisme ? » ; et, de plus en plus, « Le génocide nazi ne sert-il pas d’excuse à Israël ? ». Je n’ai pas souvenir d’avoir entendu ces questions dans le passé.
Qui est plus en sécurité,
un Juif aux Etats-Unis ou
un Roumain en Italie ?

Je crains que deux choses ne se soient produites. En soulignant le caractère historique unique de l’Holocauste tout en l’invoquant constamment par rapport à des problèmes actuels, nous avons semé la confusion dans la tête des jeunes. Et, en criant à l’antisémitisme à chaque fois que quelqu’un attaque Israël ou défend les Palestiniens, nous fabriquons des cyniques. Car la vérité est qu’Israël n’est pas menacé dans son existence. Et que les Juifs d’aujourd’hui, ici, en Occident, ne sont aucunement confrontés à des menaces ou à des préjugés comparables à ceux du passé — ou même à ceux dont sont victimes à l’heure actuelle d’autres minorités.
Posons-nous la question suivante : nous sentirions-nous en sécurité, accepté, bienvenu, en tant que musulman ou qu’« immigré illégal » aux Etats-Unis ? En tant que « Paki » au Royaume-Uni ? Marocain au Pays-Bas ? Beur en France ? Noir en Suisse ? « Etranger » au Danemark ? Roumain en Italie ? Rom n’importe où en Europe ? Ne nous sentirions-nous pas plus en sûreté, plus intégré, plus accepté en tant que Juif ? Je pense que nous connaissons tous la réponse à cette question. Que ce soit aux Pays-Bas, en France, aux Etats-Unis, pour ne pas mentionner l’Allemagne, les Juifs sont largement représentés dans le monde des affaires, les médias et les arts. Et ils ne sont stigmatisés, menacés ou exclus dans aucun de ces pays.
La menace dont les Juifs — et chacun d’entre nous — devraient se préoccuper vient d’une autre direction. Nous avons si solidement ancré la mémoire du génocide à la défense d’un seul pays, Israël, que nous courons le danger d’en provincialiser la signification morale. Le problème du mal, du mal totalitaire ou du mal génocidaire, est un problème universel. Mais, s’il est manipulé à l’avantage d’un pays, ce qui va se passer (ce qui se passe déjà), c’est que ceux qui gardent une certaine distance avec la mémoire du crime perpétré en Europe — parce qu’ils ne sont pas européens, ou qu’ils sont trop jeunes pour se souvenir de sa signification — ne comprendront pas en quoi cette mémoire les concerne et cesseront de nous écouter lorsque nous tenterons de le leur expliquer.
Les admonitions morales venant d’Auschwitz qui planent sur l’écran mémoriel des Européens sont invisibles aux yeux des Asiatiques ou des Africains. Et, avant tout peut-être, ce qui semble aller de soi pour les gens de la génération concernée va avoir de moins en moins de sens pour leurs enfants et petits-enfants.
Tous nos musées, mémoriaux et voyages scolaires ne sont peut-être pas le signe que nous sommes prêts à nous souvenir, mais le signe que nous pensons avoir fait pénitence et pouvons maintenant commencer à lâcher prise et à oublier, en laissant les monuments se souvenir pour nous. Je ne sais pas : la dernière fois que j’ai visité le mémorial de l’Holocauste à Berlin, des jeunes y effectuant une sortie scolaire jouaient à cache-cache au milieu des stèles pour tromper leur ennui. Ce que je sais en revanche, c’est que, si l’histoire doit faire son travail, qui est de préserver à tout jamais la preuve des crimes passés et tout le reste, mieux vaut la laisser tranquille. Lorsque nous fouillons dans le passé à des fins de profit politique — en triant les bouts qui peuvent nous servir et en chargeant l’histoire de donner des leçons de morale opportunistes —, nous obtenons tout à la fois une mauvaise moralité et une mauvaise histoire.
Il y a la banalité tristement célèbre dont parlait Arendt, le mal troublant, normal, proche, quotidien dans l’être humain. Mais il existe une autre banalité : celle de l’usage abusif — l’effet affadissant, désensibilisant à force de voir, de dire ou de penser la même chose trop de fois, qui engourdit notre public et l’immunise contre le mal que nous évoquons. C’est à cette banalité-là — ou à cette « banalisation » — que nous sommes confrontés.
Au lendemain de 1945, la génération de nos parents a écarté le problème du mal, car, pour elle, il était trop lourd de sens. Le danger qui guette la génération qui viendra après nous est de l’écarter parce qu’il a maintenant trop peu de sens. Comment pouvons-nous empêcher cela ? Tony Judt
1) NDLR. Le phénomène s’accentua de 1948 à 1953, lorsque Joseph Staline, à la fin de sa vie, déclencha une violente répression contre les Juifs d’URSS, qui culmina avec le complot dit des « blouses blanches ». Cette terreur antisémite ne l’avait pas empêché de soutenir politiquement et militairement les forces juives dans la guerre de 1948 contre les Palestiniens et le monde arabe.
(2) NDLR. L’enlèvement et le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem, en 1960-1961, ont évidemment contribué également à cette prise de conscience.
(3) Hannah Arendt, Essays in Understanding, 1930-1954, Harcourt Brace, New York ,1994, p. 271-272.
(4) Cf. Idith Zertal, Israel’s Holocaust and the Politics of Nationhood, traduit en anglais par Chaya Galai, Cambridge University Press, New York , 2005, notamment le chapitre 1, « The sacrificed and the sanctified ».

Aucun commentaire: