dimanche 29 août 2010

Regard croisé sur l'islam

L. Berdelou

Mustafa Kastit,imam à la Grande Mosquée de Bruxelles et Jean Luc Blanpain, abbé de l'Église Notre Dame au Sablon, ont accepté de répondre à nos questions.
Des sujets relatifs à l'islam suscitent de nombreux débats que cela soit au niveau sociétal ou politique. Les cultes catholique et islamique sont les cultes dominant en Belgique. Existe-il un fossé entre le catholicisme et l'islam ou bien défendent-ils une cause commune ?
Les débats
M. Blanpain considère que les débats ayant trait à l'islam "renvoient à la place des religions dans l’espace public dans une société sécularisée et multi-confessionnelle" avant d'ajouter que "c'est un débat qui a lieu d’être parce que la place du religieux, sans se focaliser sur le voile, dans une société démocratique, est une question importante qui vaut la peine d’être débattue pour les croyants et les non croyants." De son coté, M. Kastit trouve que les débats sont légitimes car "chacun a le droit d'être pour ou contre quelque chose" mais qu'il y a "une surenchère des politiques et des médias qui devraient s'attaquer aux vrais problèmes." En effet, il déclare: "Ces questions là, autour du voile, ne sont pas des priorités car il y a des problèmes bien plus urgents à traiter dans notre société."
Le port du voile
Pour l'abbé Blanpain, la question du voile renvoie à celle de la question de "la place des signes religieux dans l’espace public" et il voit en "la revendication de signes religieux, une revendication de reconnaissance." De son coté Mustafa Kastit, en plus de faire remarquer que le port du voile n'est pas un signe religieux mais une prescription religieuse, explique qu'il n'est qu'à moitié d'accord avec les propos de l'abbé. Même si "pour certains, c’est certainement un besoin de reconnaissance," pour la majorité des musulmans c'est plutôt une "une demande de pouvoir pratiquer un droit garanti par la constitution et les droits de l’Homme.".
Revendications communes
Si les signes religieux devenaient interdits dans l'espace public, "je crois que les croyants dans leur ensemble, qu’ils soient chrétiens, musulmans ou juifs, peu importe, seront une voix commune, pour revendiquer le droit et la légitimité d’arborer des signes d’appartenance religieuse dans l’espace public" déclare M. Blanpain. Il ajoute ensuite qu'une "exclusion trop drastique de tous signes religieux ne lui parait pas légitime." Ce que partage Mustafa Kastit qui affirme que "une personne religieuse, quelque soit sa confession (musulmane, juive, chrétienne...), veut s’épanouir et que pour cela elle veut que l'on respecte ses droits."
Les hôtels certifiés halal
Jean-Luc Blanpain pense que "le problème de la certification halal est un problème économique important puisque le monde musulman représente une part importante de la population." Il doute cependant qu'il existe un marché sur les hôtels. M. Kastit analyse ce phénomène autrement. Il déplore que le terme halal soit devenu un terme "générique", voire "un terme de business". "Selon une étude récente, le marché du halal rapporte beaucoup plus que le marché du bio, donc ce n'est pas étonnant que beaucoup d'entreprises se lancent dans le halal." Mais "mettre un tapis dans une chambre, un coran, indiquer la direction pour la prière, veiller à ce qu'il n'y ait pas d'alcool, ce n'est pas du halal" avant d'ajouter que "le halal concerne uniquement l'alimentaire".
Échanges inter-confessionnels
"J'ai l'impression que les échanges de types religieux ne se développent pas. Ils étaient plus importants au moment où c’était neuf, par curiosité mais maintenant on se connait donc ça a peu être même tendance à diminuer" explique M. Blanpain à propos des échanges inter-religieux avec l'islam. Pourtant, même s'il avoue que cela est rare au niveau populaire, Mustafa Kastit affirme qu'au niveau des élites les échanges existent. "Le parlement européen a organisé cette année de nombreuse rencontres entre religion. Nous nous retrouvions avec des chrétiens, des juifs, des sikhs et des bouddhiste..."
Dans l'ensemble, leurs idées se complètent et ne s'excluent pas, car tous deux veulent une chose commune, le respect des droits de chacun et cela passe par le respect de la liberté de culte.
Islam "made in Belgium"
L. Berdelou (s.t)

L'islam est reconnu comme religion par l'État belge depuis 1974. Depuis, la communauté musulmane, en association avec les autorités, mène un combat pour l'institutionnalisation de l'islam. Sans cela, il se retrouve désavantagé par rapport aux autres religions reconnues par l'État.
La communauté musulmane, principalement turque et marocaine, a su marquer sa présence à Bruxelles. Mosquées et associations fleurissent dans les communes de Schaerbeek, Molenbeek, Anderlecht, Bruxelles ville et Saint Josse. Mais quels sont les enjeux de cette présence musulmane ici en Belgique ? “Les enjeux se trouvent avant tout dans l'institutionnalisation du culte musulman” affirme C. Torrekens, chargée de recherche à l'institut de sociologie de l'Université Libre de Bruxelles. Même si l'islam est visible au sein de l'espace public, ce n'est pas pour autant qu'il est pleinement reconnu.
Corinne Torrekens déplore que “tous les processus, qui auraient du mettre l'islam sur le même pied d'égalité que les autres religions reconnues par l'État, n'aient pas été faits.” L'islam est pourtant reconnu comme religion depuis 1974. Il reste beaucoup à faire du côté de l'État comme du côté de la population musulmane. “Il est nécessaire d'avoir un Exécutif des Musulmans de Belgique, reconnu par l'État comme son interlocuteur officiel, et qui peut prendre les décisions. Sans cela, l'islam se retrouve désavantagé". Et d'ajouter: "cela créé un certain nombre de ressentiments au sein de la population musulmane.”
La communauté musulmane doit, quant à elle, apprendre à travailler de concert pour éviter toutes les dissensions internes qui l'ont déjà secouée il y a quelques années. Comme le fait remarquer Semsettin Ugurlu, président de l'Exécutif des Musulmans de Belgique, ces derniers proviennent de pays différents. Il y a donc "plusieurs couleurs", plusieurs avis. Corinne Torrekens rappelle qu'en 1998 et 2005, l'intervention des ambassades marocaines et turques avaient perturbées les élections de l'Assemblée générale des musulmans de Belgique.
L'un des désirs de la communauté musulmane aujourd'hui est de voir son culte reconnu au même niveau que les autres cultes religieux. “Quand on reconnait un culte, il faut reconnaitre les lieux de cultes, les ministres du culte... Malgré la reconnaissance de l'islam en 1974, rien n'a été fait avant la fin des années nonante” explique M. Ugurlu.
Mais aujourd'hui "on semble être sur le bon chemin". M. Ugurlu se réjouit qu'une septantaine de mosquées aient été reconnues depuis 2007. Pourtant, par rapport au nombre de mosquées en Belgique" on est loin du compte, déplore Corine Torrekens. “Il y a effectivement des communautés qui ne font pas de démarches pour être reconnues car elles attendent de voir ce que cela va donner pour celles qui ont franchi le pas”. Le président de l'Exécutif encourage donc ces dernières à introduire leur demande.
Un autre point important concerne la désignation des imams, et leur formation. Pour le moment, l'Exécutif a désigné vingt cinq imams qui feront la prédication aux musulmans de Belgique. Ces derniers n'ont pas été formés en Belgique mais dans leurs pays d'origine.D'après Corinne Torrekens: “tant que l'on n'aura pas un cursus de formation d'imams et que l'on fera venir des imams de l'étranger, il y aura toujours une influence de l'islam d'origine sur l'islam belge qui a donc du mal à s'émanciper. Aujourd'hui de plus en plus de cadres musulmans, qui représentent la nouvelle génération musulmane pratiquante mais diplômée, souhaitent l'arrivée d'un islam belge.” M. Ugurlu explique que “les imams sont à la tête de la communauté, ils jouent donc un rôle très important. C'est pour cela qu'ils doivent être formés en Belgique, pour connaître la communauté pour laquelle ils vont travailler.” Il espère donc, qu'un jour, une institution ouvrira ses portes pour former tous les imams de Belgique.
Il y a une réelle volonté, de la part des musulmans belges, de s'émanciper de leurs pays d'origines, du point de vue religieux, mais il leur manque des moyens pour y parvenir. “Tous les ans, on organise la fête du sacrifice. Mais l'Exécutif des musulmans de Belgique n'a pas de budget pour organiser cette fête, ça veut dire que ce sont les communes qui doivent se débrouiller.” L'islam est sous-financé par rapport à la taille de sa population contrairement au catholicisme, regrette Mme. Torrekens qui espère que tous ces problèmes trouveront rapidement une solution.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
ISLAM BELGE ?
A l’évidence, les questions autour du voile, ne sont pas des priorités, en effet « il y a des problèmes bien plus urgents à traiter dans notre société. »
On s’étonnera néanmoins que l’imam Mustafa Kastit, considère que le port du voile n'est pas un « signe religieux » mais une « prescription religieuse », nous y verrons plutôt « un besoin de reconnaissance.
Difficile également d’être d’accord avec l’abbé quand il déclare que " les croyants dans leur ensemble, qu’ils soient chrétiens, musulmans ou juifs s’exprimeront d’une voix commune, pour revendiquer le droit et la légitimité d’arborer des signes d’appartenance religieuse dans l’espace public".
Surprise encore quand Mustafa Kastit ajoute que "une personne religieuse, quelque soit sa confession -musulmane, juive, chrétienne...-, veut s’épanouir et que pour cela elle veut que l'on respecte ses droits." Il nous semblait que si la constitution garantit en effet le droit d’exercer sa religion, en revanche elle considère implicitement que tout ce qui concerne le religieux relève en Belgique de la sphère privée et ne doit par conséquent pas se manifester de quelque manière que ce soit dans l’espace public.
Quant au «problème de la certification halal » il est à nos yeux également plus un problème économique que religieux comme l’on parfaitement compris les grandes surfaces craignant de voir leur échapper des parts de marché au profit du petit commerce de proximité.
On retiendra que selon ces deux interlocuteurs, les échanges inter-confessionnels piétinent, autrement dit régressent.
" Les échanges de types religieux étaient plus importants au moment où c’était neuf, par curiosité mais maintenant on se connait donc ça a peu être même tendance à diminuer" Pire, ils « sont rares au niveau populaire », même si Mustafa Kastit proteste qu' « au niveau des élites les échanges existent ». On est également en droit de se demander ce qu’il en est du dialogue inter confessionnel au sein même de l’islam et surtout quel est le rapport effectif entre islam et islamisme, question qui, à notre estime, est tout à fait fondamentale.
On aborde pas non plus dans cet article, ou à peine, la question de la légitimité démocratique au sein de l’Exécutif des musulmans.
Certes M. Ugurlu président de l'Exécutif a de bonnes raisons de se réjouir qu'une septantaine de mosquées aient été reconnues depuis 2007. Mais quid des autres qui fonctionnent « en roue libre », sans aucun contrôle, où tout est possible même l’arbitraire et la parole islamiste ?
Constatons enfin que l'Exécutif a désigné seulement vingt cinq imams qui feront la prédication aux musulmans de Belgique. Déplorons une nouvelle fois que « ces derniers n'ont pas été formés en Belgique mais dans leurs pays d'origine. » et indignons nous avec Corinne Torrekens:
“Tant que l'on n'aura pas un cursus de formation d'imams et que l'on fera venir des imams de l'étranger, il y aura toujours une influence de l'islam d'origine sur l'islam belge qui a donc du mal à s'émanciper. Aujourd'hui de plus en plus de cadres musulmans, qui représentent la nouvelle génération musulmane pratiquante mais diplômée, souhaitent l'arrivée d'un islam belge.” Même monsieur M. Ugurlu admet que “les imams sont à la tête de la communauté, ils jouent donc un rôle très important. C'est pour cela qu'ils doivent être formés en Belgique, pour connaître la communauté pour laquelle ils vont travailler.”
Mais quand bon sang une institution universitaire ouvrira-t-elle enfin ses portes pour former sérieusement tous les imams de Belgique. ?
Bonne nouvelle, il semblerait qu’ « il y ait une réelle volonté, de la part des musulmans belges, de s'émanciper de leurs pays d'origines, du point de vue religieux , mais il leur manque des moyens pour y parvenir. »
Non, ce qui manque clairement c’est une volonté politique de s’occuper du problème. Plus que d’une négligence, il s’agit la d’une faute grave qui se payera cash dans les décennies qui viennent. MG

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