mercredi 18 août 2010

René Girard : Penseur de la violence

Désir mimétique, mythologie sacrificielle et enseignement évangélique : Jean-Claude Guillebaud décrypte le message du plus américain de nos grands esprits
Nous sommes quelques-uns à tenir René Girard pour l'un des trois ou quatre principaux penseurs de ce temps. Longtemps professeur à l'université de Stanford en Californie, René Girard - académicien depuis 2005 - vit aux Etats-Unis depuis 1947. Ce philosophe, historien des religions et spécialiste de littérature française, né en 1923 à Avignon, a gagné de cette vie « ailleurs » un statut éditorial singulier. Il ne fut pas mêlé aux querelles de l'après-guerre, ni à celles qui suivirent. Ainsi ses livres furent-ils perçus, dès l'origine, comme des objets philosophiques non identifiés. A bien réfléchir, son œuvre théorique n'a cessé de bousculer le champ de la pensée. Une œuvre venue d'ailleurs, à tous les sens du terme. Elle a suscité une abondance incroyable de commentaires, gloses, ouvrages collectifs, attaques, accusations, etc. On ne résumera pas ici la pensée de Girard, organisée tout entière autour du « désir mimétique » et d'une relecture « non sacrificielle » du message évangélique.
René Girard
1923. Naissance à Avignon.
1947. Devient chercheur et enseignant aux Etats-Unis.
1972. Publication de « la Violence et le sacré ». 2005. Elu à l'Académie française.
On en dira seulement quelques mots. Depuis « Mensonge romantique et vérité romanesque », paru en 1961, et « la Violence et le sacré » (1972), René Girard creuse infatigablement son sillon. Peu d'auteurs auront été aussi opiniâtres que lui. De livre en livre, Girard approfondit et enrichit ce qu'il appelle son « hypothèse » : la mise en évidence du rôle de l'imitation, de la mimésis, dans le fonctionnement du désir et tout ce qui en résulte, notamment le sacrifice d'un bouc émissaire par un groupe humain en proie à la réciprocité concurrente du désir. Pour Girard - et pour Freud qui l'avait pressenti dans « Totem et tabou » - ce meurtre inaugural, ce lynchage d'une victime par ses persécuteurs est le fondement anthropologique de toutes les cultures humaines. Le groupe, en somme, refait son unité sur le sacrifice d'un seul, sacrifice qui ramène temporairement le calme tandis qu'est promue une « vérité » unanime, celle des persécuteurs.
Ses idées fortes
* Le désir humain est mimétique : je désire ce que l'autre désire...
* Le «bouc émissaire», ce meurtre inaugural, est le fondement anthropologique de toutes les cultures humaines.
* Le christianisme est subversif car il délégitime les persécuteurs et réhabilite la victime.

Cette fausse vérité sert de fondement culturel à la persécution des victimes puisqu'elle les présente comme des coupables, des trublions, des menaces. Ainsi la foule des persécuteurs se convainc-elle de la justesse ontologique de l'oppression qu'elle exerce. Les foules en mal de lapidation sont « unanimes », chaque résolution se nourrissant - par contagion mimétique - de la résolution des « autres ».
Depuis son second livre, « la Violence et le sacré » (1973), Girard réexamine avec une patiente finesse le texte biblique, et surtout évangélique, en qui il voit un dévoilement radical de l'unanimité sacrificielle, une déconstruction du discours meurtrier. La subversion radicale du christianisme - à ne pas confondre avec son instrumentalisation historique par la « chrétienté » - tient au fait qu'il déconstruit le discours des persécuteurs, en montre la fausseté et contribue, de siècle en siècle, à le rendre illégitime. Le point de vue des victimes retrouve une pertinence que nous avons le plus intériorisée sans nous en rendre compte. Aujourd'hui, nul ne peut tenir « innocemment » un discours de l'oppression. Ce dernier doit se déguiser en projet « libérateur », il doit contrefaire, en somme, le message évangélique. Toute l'histoire des totalitarismes contemporains - ceux qui ont ensanglanté le XXe siècle, peut être relue comme une immense et meurtrière contrefaçon. Comme le phénoménologue Michel Henry disparu en 2002 et au-delà de toute bondieuserie, Girard définit donc le message évangélique comme une prodigieuse « subversion » anthropologique qui n'en finit pas de faire son chemin dans le monde.
Pour Girard, il faut prendre au sérieux ce que racontent les mythes. La violence sacrificielle sur laquelle se fondent très lointainement nos cultures n'est pas une figure de style. La grande rupture évangélique qui dévoile en quelque sorte le mécanisme sacrificiel et disqualifie sa violence ne l'est pas non plus. C'est notamment sur ce point que Girard a entretenu pendant des décennies avec Claude Lévi-Strauss ce qu'on pourrait appeler un désaccord complice. Pour dire les choses en peu de mots, Girard reproche à l'auteur du « Totémisme aujourd'hui » de ne voir dans les mythes qu'une aptitude à symboliser la pensée, un « truc » archaïque, ce qui le conduit à minimiser le rôle joué par la violence effective dont les mythes, de siècle en siècle, conservent le souvenir terrifié.
Avec Nietzsche, on n'ira pas jusqu'à parler de « complicité » dans la mesure où Girard est le plus conséquent des anti-nietzschéens contemporains. Il n'empêche que sa familiarité avec l'œuvre et la lecture qu'il fait de ce maître du soupçon perpétue entre eux une singulière « intimité », dont c'est peu de dire qu'elle est féconde.
Sauf à tenir Girard pour un fou ou un imposteur de génie, après l'avoir lu, on ne peut plus considérer notre histoire de la même façon. Girard est aujourd'hui académicien, mais son œuvre, n'en doutons pas, est une bombe à retardement.
J.-C. G.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
ET QUE CELUI QUI JAMAIS N’A FAUTÉ JETTE LA PREMIERE PIERRE
Lire donc et surtout relire Girard qui nous rappelle avec génie que le catholicisme, l’orthodoxie, le protestantisme ne sont que qu’instrumentalisations successives du message de Jésus comme l’islamisme en est une de celui de Mohammed ou le soviétisme une trahison marxienne, le nazisme une usurpation de la parole Nietzschéenne.
La première pierre est celle qui toujours enclenche le réflexe mimétique. Il faut à tout prix l’empêcher de partir et d’entraîner la projection de toutes les autres. Jésus s’y entendait.
Le «bouc émissaire», ce meurtre inaugural, est le fondement anthropologique de toutes les cultures humaines. 
Qu’on se le dise et que les Sarkozy, les Marine Le Pen, les Wilders, les Dedecker, De Wever ou Philippe De Winter en prennent de la graine.
MG

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