lundi 22 novembre 2010

Alain Berenboom : « Le prince de Twitter »

Avec l’apparition de l’e-mail, je me suis dit : chouette, le grand retour de l’écrit ! J’ai rêvé à l’épanouissement grâce au Web de millions de nouveaux Dostoïevski, de Kafka et de Tolstoï, libres de toute contrainte, défiant la censure, se passant de papier, de crayons et surtout d’éditeurs et s’adressant directement à leurs lecteurs. Et dans la foulée, à la réapparition de genres presque disparus : le feuilleton puisque le mail permet de fabriquer de nouveaux épisodes plus vite qu’on ne les écrit ou des romans épistolaires. Des Alexandre Dumas en herbe et des sémillantes dames de Sévigné d’aujourd’hui.

Mais, bientôt, MSN a pris le relais. Avec son dialogue permanent. Bon, pourquoi pas ? Oublions les nouveaux romanciers ! Et place à une nouvelle génération d’auteurs dramatiques, de dialoguistes, libérés des contraintes surannées du théâtre. L’absurde des conversations sur MSN annonçait de dignes enfants d’Ionesco et le glauque des propos des héritiers de Beckett.

Mais, las. Le babil sans fin a aussi fait long feu. Pour laisser la place aux gazouillis (tweets) et au règne de Twitter.

140 caractères, un peu moins de deux phrases à condition qu’elles ne soient pas de Proust.

Question longueur, on est passé des Trois Mousquetaires aux slogans des partis politiques sur les affiches électorales.

Et question style, quel défi ! Allez créer une œuvre immortelle en cent quarante caractères, pas une virgule de plus.

Raymond Devos, décidément visionnaire, l’avait relevé avec son mini-sketch « Se coucher tard… nuit ! »

Peut-on faire mieux ? Ce sera difficile.

« Il est terrible

Le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain

Il est terrible ce bruit

Quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim »

(Jacques Prévert, Paroles, Gallimard)

Trop long ! Twitter n’acceptera sa transmission que si on sucre l’homme qui a faim. Tout un symbole…

Twitter n’accoucherait-il même pas d’un poète ? Faudrait qu’il soit particulièrement laconique, zen. Comme si le nouvel instrument que le diable technologie nous a apporté ne servait que la gloire des créateurs de haïkus.

« Trois vagues déferlent / abordant ensemble au port / Le trio est rentré. »

Herman Van Rompuy, le président-pouet-pouet belgo-européen, a gagné : moins de 80 caractères !

Son œuvre aussi brève que les points d’accord entre négociateurs flamands et francophones, aussi concise qu’une interview de Johan Vande Lanotte est écrite pour Twitter.

Van Rompuy, voilà donc le modèle du créateur de demain ?

Comme il a été l’exemple parfait (et regretté) du politicien qui nous manque tant aujourd’hui.

Ne disant rien ou si peu que tous peuvent croire qu’il leur a donné raison.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LES PÉPINIERES D’ÉCRIVAINS
Alain Beerenboom, Yvon Toussaint, Jacques De Decker, Jacques Cels, Jacques et Raymond Rifflet, Frank Andriat, André Doms : rien que des belles plumes, toutes sorties de Fernand Blum.
Comme Maurice Maeterlinck, Emile Verhaeren et Charles Van Lerberghe avaient été formés jadis au collège Sainte Barbe de Gand par d’excellents professeurs.

POURQUOI J’AIME LA BELGIQUE ?
(…)Alors, pourquoi j’aime la Belgique ?

Ja, waarom ?

Quand j’étais petit, je rêvais d’être président. Fils d’un père polonais et d’une mère russe, j’aurais pu naître n’importe où. En France, aux Etats-Unis, en Russie où il n’y a qu’un seul vrai président. Happy birthday mister Président. Mais j’ai eu la chance d’ouvrir les yeux dans un pays où tout le monde devient président. Président de Flandre, de Wallonie, de Bruxelles, de la région de langue allemande, de la COCOF et de la COCOM , du parlement fédéral, des parlements régionaux et communautaires, de la commission consultative des étrangers, du conseil national du travail qui éclatera sous peu en trois ou quatre cinq conseils - plus il y aura des conseils, moins il y aura de travail- qui auront tous des super présidents. Et les intercommunales, les interrégionales, les députations permanentes et celles qui ne le sont pas, et si on le demande gentiment, même le roi acceptera d’être appelé roi-président, comme nous avons déjà inventé les ministres présidents, de façon à ne fâcher personne. En Belgique, la règle est de ne fâcher personne. Sauf ceux dont la tête dépasse.

(…)Quand mon père est arrivé en Belgique à la fin des années vingt, la Belgique était un pays idéal où un immigré juif pouvait entrer à l’université, ce qui n’était pas possible dans son propre pays,

C’était un pays idéal où un étudiant qui ne parlait pas un mot de français ni de flamand pouvait trouver un travail et payer ses études (il avait été engagé par un magicien dont il était le partenaire muet )

Quand je suis venu au monde, la Belgique était encore un pays idéal. Mes parents avaient échappé à la Gestapo et à leurs kollaborateurs wallons et flamands cachés par des voisins et par la police locale ;

On nous apprenait qu’un bon Belge devait ressembler à Tintin ou à Mr Lambic - mais pas nécessairement à leurs auteurs ;

On nous faisait croire que les chansons de Jacques Brel étaient aussi impertinentes que la statue de Manneken pis ;

Et que la Flandre avait l’allure du monde grotesque, paillard, mystérieux et inquiétant des pièces de Michel de Ghelderode ou que sa population vivait plongée en permanence dans les brumes comme chez Maeterlinck. (Plus tard seulement j’ai appris que nos meilleurs écrivains étaient des francophones qui se piquaient d’être flamands mais qui écrivaient en français, allez vous y retrouver !) ;

On nous disait que nos cyclistes étaient les plus grands champions du monde même s’ils ne gagnaient jamais le tour de France malgré le pot belge dont ils usaient abondamment;

On se vantait que nos trams roulaient dans les rues d’Alexandrie et de Dieu sait quelle ville de Turquie en tout cas d’ailleurs, très loin. Fasciné par notre génie et nos exportations, il m’est arrivé de prendre un tram inconnu près de la gare du Nord, le W ou le L en croyant que lorsque je descendrai au terminus, je me retrouverai au pied du Sphinx ou face au phare d’Alexandrie;

Et puis, on a découvert que nos mines étaient les plus dangereuses du monde, Marcinelle – 1035 ; on y broyait des travailleurs italiens par milliers que notre gouvernement avait échangés avec les autorités italiennes contre du charbon ;

Que Tintin trouvait notre pays si peu passionnant que ses aventures se déroulaient partout dans le monde. Même en Suisse ou sur la Lune. Mais pas en Belgique.

Pas passionnante la Belgique ? Pendant dix ans, les Wallons n’ont cessé de faire grève, de bloquer les routes et de descendre dans la rue. Contre le roi et pour la république, contre l’école des curés et pour l’école publique, contre la Belgique et pour le fédéralisme.

Jusqu’à ce jour où les Flamands ont crié à leur tour. Walen buiten ! Et qu’ils ont marché sur Bruxelles.

Mais n’était-ce pas aussi un visage de la Belgique idéale que des manifestants hilares affrontent les gendarmes à cheval, sabre au clair ?

Wallons ou Flamands et quelle que soit leur cause, ils se ressemblaient beaucoup surtout qu’avec le bruit, on ne distinguait pas vraiment les slogans ni la langue dans lesquels ils étaient criés.

Maintenant, plus personne ne descend dans la rue sauf pour sortir les poubelles.

(…)Dans la Belgique idéale de demain, Tintin-Kuifje traquera les trafiquants de chair fraîche entre Arlon et Anvers. Mille sabords ! J’oubliais ! Il n’y aura plus d’aventures de Tintin !

Jacques Brel se moquera enfin des Wallingants et des rattachistes. Ah ! C’est vrai ! Jacques Brel est aux Marquises, juste de l’autre côté de la planète ! Il ne s’intéresse plus aux Wallons depuis longtemps pour autant qu’il ait jamais sur ce que c’était.

Hugo Claus se moquera des petits bourgeois flamands comme wallons qui sont toujours en admiration du plus fort et de la plus grande gueule. Ah ! Mais Claus s’est fait la malle.

Magritte dessinera ce pays sous forme d’un magicien coupé en deux devant une femme nue qu’il n’est pas parvenu à scier.

Mais, arrêtons de rêver !

Qui a dit que nous ne vivions pas ici et maintenant dans la Belgique idéale ?

Texte d’Alain Berenboom pour une soirée à Flagey, le 10 novembre, organisée par De Buren

« Pourquoi j’aime la Belgique ».

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